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Carnet de route - Turkménistan



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Une frontière, du gaz, du désert et une ville artificielle
-  La folie d’un homme, le désastre d’une ville
-  La vie renaît au Tolkuchka Bazar
-  Sur la route de Konye-Urgench



Une frontière, du gaz, du désert et une ville artificielle

Turkmenbachi - Achkhabad, le 21 février


Malgré nos craintes et nos appréhensions quant au passage de la frontière Turkmène, nous sommes entrés sans problème, avec nos appareils photos, mini-disc enregistreur, ordinateur etc. Il n’a pas fallu verser de « cadeaux » ou jouer aux simplets. Non, il a juste fallu être patient et attendre 8 heures que le bateau parte du port de Baku, puis 3 heures pour descendre à quai après s’être laissé ausculter lors d’une visite médicale de routine, et enfin patienter plus de 2 heures à la douane. Par chance (ou par hasard ?), nous n’avons pas été fouillé et pour la première fois un douanier parlait anglais !

Une odeur de gaz lourde et désagréable nous enveloppe à l’instant où nous posons le pied sur la terre Turkmène. Alors que le portrait du Président à vie Turkmenbachi* est omniprésent, en affiche ou en pin’s au revers des vestes des militaires, nous apprenons que l’aéroport est fermé pour accueillir le grand mégalomane. Nous ne pourrons profiter des fameux vols à $1,5 pour rejoindre la capitale et n’avons plus qu’à nous orienter vers la gare de taxis collectifs. Sans tarder, nous voici embarquer dans une négociation acharnée pour obtenir une voiture à un prix correct. Alors qu’il y a 2 ans, on négociait les prix avec un crayon et un morceau de papier, le maître de la cérémonie et des taxis men sort son téléphone portable. L’écran trop petit nous énerve tous les trois, et retrouvant nos réflexes, nous profitons de la poussière des voitures pour y écrire au doigt le prix cassé.
Malheureusement, nous n’avons eu le droit qu’à un visa de transit de 5 jours, et à peine arrivés que nous en pâtissons déjà. Ne pouvoir se promener dans Turkmenbachi, sauter dans un taxi pour tracer vers Achkhabad à 140km/h, voilà ce qui nous attend.

La voiture avance et le paysage défile vite.

La route ressemble à un trait tiré à la règle à travers un désert ocre et beige. Sous un soleil de plomb, nous laissons les montagnes de Kopet Dag de côté et nous avançons, trop vite, entre les broussailles, les pierres et le sable. Régulièrement, dans les terres les moins arides, une irrigation précaire déverse de l’eau dans des carrés cultivés ; parfois nous devinons quelques chameaux au loin et des troupeaux de moutons ; rarement nous croisons des voitures.
La voiture avance et le paysage défile trop vite.
Dans les villages traversés, des dizaines de drapeaux du pays flottent au vent sur les toits des maisons. Des femmes habillées de robes colorées et fleuries, couvertes d’un long châle rouge ou marron, attendent au pied des immeubles, assises sur leurs chevilles. Plus loin, des jeunes garçons, assis en cercle, semble attendre que le temps passe. Ici, comme dans tout le pays, il n’y a rien à faire à part attendre. Alors qu’il n’existe aucune liberté de presse et d’expression au Turkménistan, les antennes paraboliques fleurissent sur les immeubles, et chaque appartement s’équipe d’une ou deux paraboles.

La voiture avance et le paysage défile trop vite, toujours trop vite. La route devient soudain propre et lisse comme une patinoire. C’est le dernier tronçon qui rejoint la Marche de la Santé à la capitale. Cette fameuse promenade faite d’escaliers est un des rituels absurdes imposés par le Président. Une fois par an, ses ministres et tous les membres du gouvernement doivent parcourir les 37km de la Marche de la Santé, alors que Turkmenbachi les attend à l’arrivée pour les féliciter.

La voiture avance et le paysage défile trop vite, encore trop vite.
Les lampadaires éclairent le bitume. Soudain, comme par magie, un des chefs d’œuvre de l’entreprise française de construction Bouygues dans le pays : la nouvelle Mosquée de Geok-Depe. Comme dressée vers le ciel, en pleine nuit depuis la route, on dirait qu’elle émerge de nulle part.

Achkhabad s’annonce par une multitude de lumière. Depuis l’autoroute vide, la capitale aurait presque l’allure de Times Square. Nous laissons le nouveau quartier des hôtels modernes derrière nous, et roulons vers le centre. Les rues vides s’alignent, trop parfaites, trop propres, trop éclairées. Personne ne marche dans les rues, quelques voitures. Aux croisements, des militaires impassibles.



* Turkmenbachi signifie « Le Père de tous les Turkmènes ».



Texte et photo : EM



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La folie d’un homme, le désastre d’une ville

Achkhabad, le 21 février


Une journée dans la capitale suffit pour découvrir l’effrayante folie du Président Turkmène et être écoeuré.

Triste est le gâchis dans ce pays si riche et si beau. Sur la route de Turkmenbachi, on avait pu admirer les portraits et les citations tirées du Rukhnama, le « livre de l’âme », écrit par le grand Père du Peuple et appris par cœur, par obligation, par ses disciples. Rien de tellement plus étonnant que ce que nous avions vu en Azerbaïdjan ou de ce que j’avais découvert en Ouzbékistan il y a deux ans. Mais le désastre architectural et la mégalomanie affichée sur la capitale sont autrement déroutants. On ne pourrait raconter ou détailler toutes les absurdités et aberrations du régime en place au Turkménistan. Malgré la richesse économique du pays, la dictature détruit le pays à plus ou moins petit feu.

Niazov, dans sa paranoïa profonde, étouffe son peuple. Sur 5 millions d’habitants, seuls 3000 font des études supérieures. Aucun diplôme étranger n’est reconnu officiellement, et tous les étudiants doivent servir 2 ans le gouvernement pour recevoir leur diplôme. Il n’y a naturellement aucune liberté d’expression, d’opposition ou de création, mais ces principes sont presque des détails par rapport au matraquage et à l’endoctrinement exercés à l’encontre la société. Les statues d’or parsèment la ville ; les nouveaux parcs, plus qu’immenses ont remplacé les maisons ; les fontaines dégorgent d’eau pure lorsque l’eau courante vient d’un canal pollué ; et les ministères de marbre blanc et de coupoles occupent tout le centre administratif épuré de ses habitants. L’homme présent sur tous les billets de banque dessine son pays comme le plateau d’un grand Monopoly. Les hôtels luxueux en périphéries sont vides, les nouveaux immeubles de marbres réservés aux membres du gouvernement et des ambassades. Une ville artificielle déprimante. Peu de passants. Peu de voitures. Un silence de mort.
Un silence malsain. Tristement, on retrouve le même silence dans la bouche des Turkmènes. Rien ne se dit, rien ne s’écrit, rien ne se laisse deviner.

En périphérie, des immeubles en ligne, uniformes. Une grosse artère au milieu, quelques kiosques, et enfin ! des passants. Les paraboles sont toujours omniprésentes et l’état des fenêtres et des logements révèle la vraie façade du pays. « Voici l’autre côté  ». C’est en ces termes que Yulduz*, la jeune fille qui nous accompagne nous présente la cité dortoir.



* Prénom modifié par mesure de sécurité.



Texte et photo : EM



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La vie renaît au Tolkuchka Bazar

Achkhabad, le 22 février


A quelques kilomètres de la capitale, s’étend le gigantesque bazar de Tolkuchka. On trouve de tout dans ce marché du désert, réputé jusqu’à Moscou sous l’Union Soviétique : des pièces de rechange pour sa voiture aux tissus pour robes de soirées, en passant par des antiquités et des plats préparés.

Jeudi c’est le jour de bazar ; alors que la capitale est vide, tous les Achkhabadis sont ici. On se perd dans les allées colorées et fournies. Ici les foulards russes à franges de laine et de fleurs vives, là les foulards de soie légère aux motifs abstraits noirs et jaunes. Toutes les femmes en portent, un petit sur les cheveux noués sous le chignon et un plus grand assorti sur les épaules. Les femmes mariées se contentent d’un foulard noir ou marron, alors que les plus jeunes portent des couleurs joyeuses : bleu, turquoise, grenat. Les étudiantes, quant à elles, se coiffent de deux tresses et d’un petit chapeau brodé.

On débouche, par hasard, sur la cour des tapis et des bijoux d’argent. Des bijoux antiques d’argent incrustés de pierres, des médailles soviétiques, des samovars, des sacs brodés, se mélangent sans logique sur les tapis rouges et sobres étalés en plein soleil. Les motifs dansent et les arabesques attirent le regard. Plus loin, se tient la ruelle de l’or. Des vieux hommes sans âge avancent péniblement appuyés sur leur canne. Perdus sous leurs imposants chapeaux de laine de mouton, leur grande barbe blanche plonge dans leur lourd manteau terne. Dans un coin, un jeune homme propose de changer des dollars à un taux 5 fois supérieur au taux officiel. A ses pieds, un sac en plastique rempli de Manats estampillées du portrait de Turkmenbachi. Pour une fois, ici, aucun portrait imposant, pas de pin’s, pas de Rukhnama, pas de citation. Dans cet immense bazar, le peuple semble revivre et oublier son dictateur.
On devine le rayon des salades préparées derrière les stands des vêtements féminins. Toujours les mêmes teintes joyeuses. Les femmes s’affairent et les foulards fleuris parsèment l’air comme un tableau abstrait. Une boutique de disques et de cassettes diffuse une musique traditionnelle rythmée ; une mendiante brûle une plante sèche qui dégage un arôme âcre pour ramasser quelques pièces. La fumée, déposée sur les marchandises, est censée porter bonheur.

Une pause dans une tchaïkananous assure que nous sommes en Asie Centrale. Les verres ont disparu et les petits bols en porcelaine servent à boire le thé vert bouillant. Une odeur de chachliks de bœuf envahit l’atmosphère. Devant nous, un homme s’affaire à son four à pain. Dans la ruelle devant la maison de thé, chacun s’arrête, négocie et parlemente. On se dépêche avant la fermeture des échoppes. On presse le pas, on cherche le meilleur prix. Alors que chacun sait parfaitement ce qu’il doit acheter ; tous prennent le temps de vivre. Tout en se hâtant, on prend le temps de parler avec son voisin. Tout le monde semble se connaître. Les rires s’envolent ; et les sourires des dents en or brillent au soleil d’hiver.



Texte et photos : EM


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Sur la route de Konye-Urgench

Konye Urgench, le 23 février


Nous quittons Achkhabad la blanche pour rejoindre Konye-Urgench et passer la frontière. Un vent froid souffle sur le sable du désert Karakum. Plus de 1000 km à travers le désert en moins de 5 jours. Nos dos se souviendront longtemps des ornières et des pistes avalées avec des bus de fortunes et des taxis sans amortisseurs. 5 jours : c’était le peu que nous autorisaient nos visas de transit. La route toute droite s’étend. En parallèle, la nouvelle ligne de chemin de fer blesse le désert et laisse une large cicatrice de béton. Les heures avancent et nous sommes pressés que cela se termine. On traverse un village endormi, quelques yourtes, des enfants le visage ravagé par le vent et le soleil. Deux bidons d’essence versés dans le grand réservoir et nous voilà repartis vers de nouveaux territoires.
L’oppression du Président sur son peuple nous a envahis. C’est tendus et nerveux que nous présentons nos passeports à tous les points de contrôle. Pourtant tout se passe bien et même relativement vite. Nos compagnons de voyage se taisent. Nous tentons d’amorcer la conversation en russe, mais les deux hommes qui parlent cette langue refusent de l’utiliser. Deux petites filles en face de nous grignotent le pain et les concombres que leur tendent leurs grands-mères, le visage encadrée par les foulards fleuris. Elles ont à peine 8 ans, et déjà, dans leurs manières d’enlever les miettes et d’éplucher les graines de tournesol, elles ont les gestes de leurs babouchkas.



Texte et photo : EM



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