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Carnet de route - Ouzbékistan



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Du côté du boulanger
-  Retrouver le goût du bonheur ouzbek
-  Partie de football à Khiva (vidéo)
-  La vodka et le cornichon au vinaigre
-  Heureusement que Boukhara ne se limite pas à ses hôtels...
-  Comment retrouver l’Ouzbékistan et se souvenir de Staline en une soirée
-  1 minute aux chachliks du Bazar (vidéo)
-  La Fête de la Femme
-  Tachkent n’est pas l’Ouzbékistan
-  1 minute sur Broadway (vidéo)
-  Etrangers, indésirables trublions ?
-  1 minute d’embouteillage dans un Damas (vidéo)



Du côté du boulanger

Nukus, le 27 février


Le pain ouzbèk est connu dans toute l’Asie Centrale ; et le plus fameux est celui de Samarkand. En attendant de nous régaler des riches galettes dorées vendues aux abords du Registhan, nous avons goûté celui de Nukus. Au détour du bazar, deux pains en équilibre sur une planche indiquent la boulangerie. Par une petite fenêtre grillagée, on glisse notre billet de 200 soums (15 centimes d’euro) et en échange, on récupère un pain gonflé. D’un geste de la tête, le chef de la petite échoppe nous invite à entrer.


Ici, toute la journée, on ne fabrique qu’un seul pain : le lipioschka.
Un jeune homme aplatit les boules de pâtes qui ont reposé toute la matinée. Avec un petit tampon de bois clouté, il appuie fortement sur la galette pour y imprimer le motif traditionnel. Puis, il caresse le pain d’un mélange d’huile et de graines de sésame.

Face à lui, un homme plus âgé s’occupe de la cuisson. Il prend les pains, les travaille une dernière fois et les lance à l’intérieur du four de chaux. Les pains collent à la paroi, et dorent. 15 minutes plus tard, les pains ronds et chauds sortis du four sont empilés sous la fenêtre grillagée, dans un panier d’osier et maintenus au chaud sous une épaisse couche de tissus.



Bigbol, jeune apprenti chargé de la vente des pains, pose devant l’appareil avec un lipioschka.



Photos : EM
Texte : EM & P#



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Retrouver le goût du bonheur ouzbek

Khiva, le 26 février


Nous sommes arrivés depuis 3 jours en Ouzbékistan et pourtant c’est seulement ce soir que nous avons pris conscience que nous y étions vraiment. 2 jours à Nukus à nous reposer de la fatigue accumulée au Turkménistan et à tenter, tant bien que mal, d’oublier le pays que nous venons de quitter. Nous ne sommes pas montés à la mer d’Aral, les taxis étaient trop chers, les bus trop rares et on pourra toujours essayer du côté kazakh. Nous avons admiré la réputée collection Savitsky et le nouveau musée du même nom. Art dégénéré, peintures anti-soviétiques, artistes n’appartenant pas à la toute puissante Union des Artistes, il y a des petites perles dans ces peintures avant-gardistes collectionnées au péril d’une vie* contre l’avis du pouvoir soviétique et sauvées in extremis par l’UNESCO. Chaque artiste marque ses œuvres de touches violentes ; les couleurs en disent long sur la douleur subie. Chaque toile semble une dernière bouffée d’oxygène pour des peintres souvent promis à la mort ou au camp. Il y a 3 ans, le Musée attendait le président Islam Karimov pour être inauguré, et depuis, la collection a perdu de son charme derrière les vitres teintées du grand musée ; je lui préférai l’harmonieux désordre et l’accumulation émouvante du vieux musée coincé entre l’OVIR et les bâtiments du gouvernement du Karakalpakstan. Dans le nouveau palais de marbre froid et immense, les toiles sont perdues entre les costumes traditionnels du Karakalpakstan et les éternelles fleurs de coton.
Le temps est lent à Nukus. Nous avons appris à faire le pain chez un boulanger du bazar et nous avons regardé la vie, assis sur les marches de l’hôtel, une bière et une cigarette à la main.

Aujourd’hui, en une soirée, nous avons retrouvé l’Ouzbékistan tant apprécié. Par le hasard des transports, nous sommes arrivés à Khiva peu avant le coucher du soleil ; les rues sont animées et les enfants traînent dans la rue. Ici on joue à la guerre, là on se concentre pour dégommer les bouchons de bouteille lancés au sol, plus loin au papa et à la maman, à côté au football. Comme dans tous les pays du monde. Les grands frères traînent sur le pas de leurs portes et les jeunes adolescentes gardent les plus petits ; il fait beau, le soleil se couche, et on comprend soudain que le printemps est arrivé sans prévenir. On répète souvent que Khiva a l’allure d’une ville musée endormie et inanimée. Ce n’est qu’en partie vrai. Cette ville fortifiée ne se laisse vivre que lorsque les touristes ne l’observent pas au travers de leurs appareils photos ou de leurs caméras.
Khiva... nous te retrouvons telle que nous t’avions laissée il y a deux ans. Le temps a passé mais tu es là, impassible.

Les minarets colorés n’ont pas changé de place, les maisons de chaux et de terre ocre s’accordent toujours aux murailles et les mosaïques des larges portes et des petites coupoles apparaissent aux détours des mêmes rues. La ville est calme et c’est avec une habitude rassurante que nous nous promenons dans les ruelles bordant les médersas, que nous retrouvons les raccourcis et les plus belles mosaïques. C’est heureux que nous laissons le Lonely Planet dans le sac, dans la chambre.

Le soleil vient de se coucher derrière les murailles et la soirée s’annonce trop courte. A la sortie de la porte Nord, une mère de famille sans âge accepte de nous installer une table bringuebalante devant sa porte. Dans son garage, les jeunes viennent jouer sur un vieux billard abîmé. A l’improviste, elle nous prépare un simple dîner. Les carottes sentent le paprika, les œufs sont frais et sans huile, le pain du soir, les cornichons croquants et la bière fraîche. Les étoiles nous rattrapent et on goûte à nouveau, ravis, au bonheur ouzbek.



* Igor Savitsky, conservateur du Musée de Nukus dans les années 60, a caché durant des années, une grande collection dans la cave du musée officiel. Autorisée à être exposée à Saint Pétersbourg sous la Perestroïka, aujourd’hui la collection Savitsky connaît une certaine renommée.



Texte : EM
Photos : EM & P#



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Partie de football à Khiva (vidéo)

Khiva, le 28 février


Dans la vieille ville fortifiée Ichon-Qala de Khiva, la journée se termine. Près de la porte ouest, dans la cour devant le Kukhana Ark, des jeunes garçons disputent une partie de football sans but ni règle. Alors que le soleil se couche derrière Kalta Minor, l’un des minarets les plus célèbres d’Ouzbékistan, je pose mon appareil...


Cliquez ici pour visualiser la vidéo.


Vidéo : P#



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La vodka et le cornichon au vinaigre

Khiva - Urgench - Boukhara, le 2 mars


Nous sommes tirés de notre somnolence par l’arrêt brutal de notre mini-bus. Nous avons quitté Urgench il y a plus de deux heures, et il est temps de faire une pause. Nous nous frottons les yeux, et regardons autour de nous : une tchaïkana délabrée et le désert du Kyzylkum à perte de vue. Nous descendons, nous étirons pour éviter d’avoir trop de courbatures en arrivant à Boukhara, et suivons le mouvement de nos compagnons de route. Nous commandons, comme les hommes qui nous entourent, quelques cornichons, du pain et de la sauce.
D’un sourire franc et d’un large signe de la main, trois de nos co-voyageurs nous invitent à leur takhta, ces hautes tables traditionnelles similaires à des lits. Nous enlevons nos chaussures et partageons nos maigres repas. Le serveur apporte un beau poisson grillé pêché le matin même dans l’Amou Daria. Ensemble, entre position couchée et assise, autour du même plat, nous piochons un morceau de chair blanche et nous le plongeons dans la sauce légèrement pimentée. Quelques questions sont posées, simplement, non par curiosité mais pour faire connaissance. L’homme en face de moi est chauffeur de taxi à Samarkand, le voisin de Patricio est faiseur de chachlik et rentre retrouver sa femme à Boukhara. Ici, un étranger avec qui on partage un repas devient naturellement un ami. Chose rare, les hommes autour de la table osent, sans complexe et sans regard malsain, me poser des questions. Chose encore plus rare, ils me proposent de la vodka au même titre que Patricio. La vodka coule et la bouteille, doucement, se vide dans les bolinettes à thé. On trinque et on rigole de partager un instant aussi simple et dépaysant pour nous, aussi naturel pour eux. Après chaque gorgée de vodka, on croque, chacun à son rythme, une épaisse rondelle de cornichon au vinaigre.
La chaleur se dégage et les sourires se font généreux. Nous sommes heureux.
Sans pouvoir dire pourquoi, l’Ouzbékistan se sent dans leurs regards. Ici, on respecte la femme, qu’elle soit étrangère ou locale ; on en est fier et on le dit. L’Ouzbékistan semble même reposer sur les femmes, ces femmes discrètes, effacées et silencieuses, dont le costume traditionnel est une robe colorée de soie aux couleurs criardes. Cela fait longtemps que je n’avais pas senti autant de respect à mon égard de la part d’hommes de cette génération.

Le départ du chauffeur de la salle commune indique la fin de la pause. En silence, on fait Omin* avant de quitter cette petite tchaïkana blanche.
Le moteur bronche et on repart.

Rapidement la vodka et la monotonie du paysage aidant, nous plongeons dans une douce torpeur. Une dernière fois, avant de se quitter sans un mot à Boukhara, on se laisse bercer, ensemble, au rythme des bosses du désert.



* A la fin des repas, comme signe de remerciement et de prière, les hommes et les femmes se joignent les mains, les tendent vers le ciel puis se les passent sur le visage.



Texte : EM



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Heureusement que Boukhara ne se limite pas à ses hôtels...

Boukhara, le 3 mars


En deux ans, les hôtels ont poussé comme des champignons à Boukhara ; maintenant les médersas et les caravansérails se reflètent dans les vitres teintées des faux hôtels chics. Ebahis et surpris, on découvre un nouveau Boukhara parsemé d’enseignes en anglais, de cafés Internet et de bâtiments en construction. Les boukhariotes se disent contents de ces métamorphoses et espèrent bientôt s’enrichir de l’afflux touristique promis par le gouverneur. De leur côté, les étudiants se mettent aux langues et le japonais devient à la mode.

On déambule dans la ville à la recherche d’un lieu de vie animé. On quitte les marchés couverts et le Liabi Hauz pour s’enfoncer dans les rues défoncées et poussiéreuses de l’ancien quartier juif. L’école de tapis soutenue par l’UNESCO a sa porte ouverte. Ici, on y apprend les nœuds et les motifs des anciens tapis de soie d’après de vieilles gravures et miniatures. Le nœud de base nécessite un mois d’apprentissage, et après de longs mois d’enseignement technique, les plus doués deviennent apprentis. Dans chacune des douze cellules de la cour du Caravansérail, deux jeunes filles se concentrent sur leur tapis. Assises sur les genoux, elles nouent à une vitesse vertigineuse les couleurs choisies sur la base préparée. Plus loin, un jeune homme teint les fils à partir d’épluchures d’oignons, de grenade, d’indigo, ou encore d’écosses de noix. Tous les sept mois, chaque jeune apprenti finit un tapis qui sera vendu à plus de 1000 $, principalement à des étrangers. Les Ouzbeks n’ont pas les moyens pour ces tapis de pure soie et se contentent de tapis de coton ou de laine.

Avant de quitter l’école, on fait un dernier tour dans les cellules ouvertes pour admirer les motifs colorés. Dans chaque atelier, une petite radio cassée diffuse une chanson différente de la cellule voisine. Un son plus agréable que les bruits des bétonneuses, des marteaux et des pelles qui saturent les rues ocres de la ville historique.

...

5 heures approche, et nous avons rendez-vous avec les étudiants de langue française de l’association Istéza - Caravansérail. Après que nous ayons improvisé un rapide cours de conversation, les jeunes étudiantes de 19 ans du groupe nous invitent dans leur foyer. Toute université dispose de foyers plus ou moins décrépis qui accueillent les étudiants de province et des villages. Pour 10 000 sum par mois, soit un peu plus de 8 $, on a le droit à un lit dans une chambre à trois, une grande cuisine commune, et des sanitaires partagés. Autour de nous, Laziza, Nilfura, Clara et Goulchira sont fières et ravies de nous présenter à leurs amis. Les uns après les autres, ils défilent dans la petite chambre de 12m2 contenant 3 lits, une armoire et deux bureaux, devenue salon. Seule Clara ne vit pas ici mais dans une maison pour jeunes filles, ses parents n’approuvent pas le fait que « le même balcon donne accès aux chambres des garçons et aux chambres des filles ». Ces jeunes filles délicates et curieuses de nos vies sont toutes étudiantes en Français à l’Université d’Etat, et ne pourront travailler que si leurs parents et maris le leur permettent. Avides de détails sur la France, on passe la soirée à leur raconter les us et coutumes des jeunes : les études, le premier emploi, les chambres de bonnes, les couples en concubinage encore étudiants, les familles monoparentales, les divorces... Elles racontent à leur tour leurs traditions : les mariages arrangés, les petits amis à qui on ne prend même pas la main, les bonnes manières pour servir le thé la main gauche sous le coude droit...

Un plat de gretchka* arrive au milieu du bureau transformé en table. « C’est le plat des étudiants, car c’est bon marché. » On mange à même le plat avec 6 cuillères pour 8 et on partage le thé dans 5 tasses. Avant de partir, on promet de venir déjeuner le lendemain avec elles à la cafétéria de l’Université. Il est 9h passées et la cuisine dépouillée est transformée en discothèque, Tarkan hurle ses tubes sur un vieux transistor cassé. La lumière éteinte, seules les flammes des gazinières allumées au maximum éclairent la large pièce. Les jeunes filles se trémoussent alors que les garçons parlent dans leurs chambres.



* Petite graine hexagonale, au goût proche du blé germé ou du bolgur, très répandue en Asie Centrale.



Texte : EM & P#
Photos : EM



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Comment retrouver l’Ouzbékistan et se souvenir de Staline en une soirée

Samarkand, le 5 mars


Cela fait maintenant une semaine que nous sommes en Ouzbékistan et nous n’arrivons toujours pas à retrouver ce pays tant aimé. Où sont passés les danses et les repas sans fin allongés sur les cousins d’une takhta ? Où sont les jeunes femmes souriantes qui vous offrent une pomme dans le bus, les jeunes garçons qui vous accompagnent pour fumer une cigarette et parler de Taxi ? Les enfants de Boukhara nous saluent d’Hello et quémandent des bonbons alors qu’il y a deux ans ils nous lançaient des Salam et nous promenaient par la main. L’Ouzbékistan aurait-il à ce point changé ou est-ce nous qui nous sommes lassés de ce pays ? Les touristes auraient-ils fatigué ce peuple autrefois si accueillant ou Karimov* a-t-il finalement réussi à étouffer et détruire son pays ?
A moins que, plus simplement, ici comme ailleurs, on attende qu’il fasse plus chaud pour traîner au soleil.

Nous ne saurions dire, mais c’est sans trop de tristesse que nous avons quitté Boukhara pour rejoindre Samarkand en espérant pouvoir nous perdre dans son bazar et dans les mosaïques du Reghistan. Le bazar est toujours là. Sous les larges auvents au pied de Bibi-Khanym, les fruits colorés et humides côtoient toutes les formes de sucre possible. Plus loin, les odeurs d’essence, de viandes grillées, de cumin et de pain au sésame se mêlent à celle du tabac à chiquer et du thé chaud. Un âne tirant une carriole trop remplie peine à traverser la foule et grimpe la faible pente qui traverse le bazar. Les femmes au sol proposent des herbes et des pommes de terre, derrière elles, les boutiques blanches proposent limonades par dizaines de litres et gâteaux par dizaines de kilos. Un instant, en achetant un peu d’halva, des mandarines et des portes bonheurs traditionnels, j’ai l’impression de retrouver mon pays si cher. Presque rassurée, je sors du bazar. C’est alors que je ne reconnais plus rien. De l’autre côté de la rue Tachkent, les cafés, les tchaïkanas et les chachliks bon marché ont disparu. Là où, auparavant, on pouvait se reposer de ses achats et retrouver ses amis autour d’une petite fontaine, un parc immense et froid met à jour le cimetière et un Shahr-i-Zindah** un peu trop restauré.

La journée passe, étrangement. Il pleut sur Samarkand et le Réghistan perd un peu de sa grandeur sous les gouttes.
Samarkand serait-elle une de ces villes qu’il faut apprivoiser ? Ville de rêve et d’histoire, cette ville n’a cessé d’être détruite et reconstruite : prise par Alexandre le Grand, rasée par Genghis Khan, Tamerlan en fit la capitale de son immense empire au 14ème siècle. Il reste peu de chose de cette ville où Tamerlan, chef de guerre cruel connu pour exposer les crânes de ses victimes à l’entrée des villes conquises, entretenait une cour unique dans le monde d’artistes, d’artisans et de poètes. C’est à lui que l’on doit la majeure partie des medersas, des mosquées et caravansérails...

Surnommée à l’époque « visage du monde », il ne reste aujourd’hui à Samarkand que ses coupoles bleues vives, ses mosaïques colorées, ses coupoles d’or et l’incomparable Reghistan. Les tchaïkanas du bazar démolies, l’âme de Samarkand s’est envolée : on ne s’arrête plus, on presse le pas. Les femmes marchent d’un pas rapide pour remonter du bazar et les vieillards mendient devant la Mosquée de Bibi-Khanym. Le Reghistan s’ennuie sous ce mois de mars pluvieux. La place est vide, et seul un policier gardien vient s’asseoir à côté de nous, face au coucher du soleil, pour partager nos graines de tournesols.

Il se fait tard, et comme hier, nous allons nous asseoir dans un petit bar à bière au bord de la vieille ville. C’est un endroit simple, pas très propre et en plein courant d’air. Comme d’habitude, nous commandons une salade de tomates concombres oignons, des chachliks de mouton, un pain et du thé noir. Le vinaigre assaisonné dans une ancienne bouteille de vodka est déjà sur la table. En retrait de la salle, sous la lumière, une jeune fille concentrée coud une parure de mariage. Sur un velours rouge, elle recouvre une fine forme de carton de fil d’argent. Sur notre gauche, trois jeunes hommes partagent une soupe en silence. Seul le bruit du pain que l’on trempe et que l’on croque envahit leur table. D’autres clients dînent rapidement. A l’entrée de la salle, un haut comptoir à bière sur lequel on ne trouve qu’une seule pression et plusieurs dizaines de bouteilles de limonades. Ici, on ne sert qu’une marque de bière, pas d’hésitation possible. Un homme âgé entre, pose 200 soums*** sur le comptoir et boit cul sec un shoot de vodka. Sans un mot, il repart. Un vieil homme un peu sénile nous aborde. Heureux de nous savoir français, il nous fait admirer ses belles médailles soviétiques et nous parle des techniques de guerre de Napoléon. Sans difficulté, il nous fait comprendre qu’il est vétéran et qu’il était très proche de Staline. Je me rappelle alors que Staline est mort il y a 53 ans, aujourd’hui même. Sans ce grand vieillard imposant, nous aurions oublié l’anniversaire du Petit Père du Peuple.



* Islam Karimov. Elu premier secrétaire du Parti Communiste d’Ouzbékistan en 1990, il devient Président, après les élections de 1991, avec 86% des voix. En mars 1995, les Ouzbeks accordent une extension de mandat jusqu’en 2000 à leur Président, réélu alors pour 5 ans. Après les attentats de 1998, Karimov a éradiqué toute opposition politique, toute liberté de presse et a évincé tout fondamentalisme religieux, à ses yeux responsable de l’attentat. Depuis, le pays est gouverné par un savant mélange de nationalisme ouzbek artificiel et de néo-communisme dictatorial. En mai 2005, le pouvoir s’est discrédité en faisant tirer sur la foule des manifestants à Andijan dénonçant un complot islamiste comme chaque fois qu’une opposition s’exprime.
** Shahr-i-Zindah : « Tombe du Roi Vivant », ruelle au nord-est de la ville regroupant tombes, mausolées et chambres funéraires de la famille de Tamerlan et Ulughbek.
*** Soit 20 cents.



Texte et photos : EM



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1 minute aux chachliks du Bazar (vidéo)

Samarkand, le 7 mars


À Samarkand, à l’heure du déjeuner, comme dans tous les bazars d’Asie Centrale, les tables bringuebalantes des gargottes sont envahies par les ouzbeks venus se restaurer en quelques minutes. À côté du traditionnel plov et des somsa (feuilletés à la viande), on trouve les petits restaurants de chachliks, ces délicieuses brochettes de viande bien grasse. Au mouton, au bœuf ou à la viande hachée, toutes sont servies sur un lit d’oignons et arrosées de vinaigre blanc aromatisé. Les clients les choisissent sur les plateaux et elles sont cuites sous leurs yeux, dans une odeur de fumée et de graisse brûlée. Alors que le jeune cuisinier s’active pour cuire les nôtres, je pose mon appareil...


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Vidéo : P#



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La Fête de la Femme

Samarkand, le 8 mars


La journée de la femme est une grande fête nationale et un jour férié en Ouzbékistan. Alors qu’hier les femmes recevaient bonbons, fleurs et cartes à leur travail et à l’université, le 8 mars on reste en famille. La tradition veut qu’on offre une rose à sa fiancée ou une bague à sa femme.

C’est fièrement qu’une belle vendeuse de légumes sur le bazar de Samarkand nous montre la fleur que son fils lui a offert. De la main droite elle nous tend la fleur sculptée, alors que de l’autre main elle tient un de ces gros radis blancs que l’on trouve ici et à partir duquel son fils a taillé son cadeau.



Texte et photo : EM



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Tachkent n’est pas l’Ouzbékistan

Tachkent, le 10 mars


Troisième plus grande ville sous l’Union Soviétique après Moscou, Saint-Pétersbourg et Kiev, Tachkent n’est pas l’Ouzbékistan. C’est une ville à part. Nous avions déjà observé ce phénomène dans le Caucase ou au Turkménistan, mais ici plus qu’ailleurs, la capitale semble étrangère à son pays. A entendre les jeunes tachkentois, c’est l’inverse : c’est le pays qui est différent de leur ville.
Assis dans un café réputé du centre ville de la capitale, Sandjar et Karine nous racontent leurs pays. Agés de 24 ans, ils représentent à eux deux la richesse culturelle du pays. Sandjar est ouzbek et descendant par son nom d’une grande famille musulmane, Karine est arménienne par son père et russe par sa mère. Elle ne parle pas arménien et n’a jamais mis un pied en Arménie, et pourtant sur son passeport, c’est écrit « origine : arménienne », « citoyenneté : ouzbékistanaise ». Ouzbek et ouzbékistanais, il ne faut pas confondre les deux termes afin de ne pas vexer les habitants de ce petit pays enfermé loin de la mer. Selon Karine, les Ouzbékistanais n’ont qu’un seul point commun : leur nationalité. Sandjar approuve son amie ; il n’a aucun ami de Samarkand ou du Ferghana, et les préoccupations des jeunes de ces régions semblent bien loin des siennes. « Si, j’avais un ami du Ferghana pendant mes études  » se rappelle-t-il « je n’avais rien à lui dire alors, on partageait seulement les études, c’est tout  ». Un fossé sépare la province de la capitale. Peu de points communs existent entre ces deux mondes, à part peut-être quelques fêtes et coutumes, comme la fête de la femme d’origine soviétique ou l’autorité des personnes âgées.Les dissemblances les plus marquées entre Tachkent et le reste du pays concernent le quotidien des jeunes filles. En province et à la campagne, les jeunes filles font le ménage, les courses au Bazar, préparent la nourriture, s’occupent des plus jeunes et se marient jeunes, entre 18 et 21 ans, le plus souvent après une rencontre arrangée par les familles. Dans les familles traditionnelles, les femmes doivent obtenir l’autorisation du mari et de la belle mère pour travailler ou prendre la pilule contraceptive ; il arrive encore parfois que l’on répudie les jeunes mariées qui n’ont pas d’enfants la première année de leur mariage. A Tachkent, de l’autre côté, les jeunes filles russes déambulent en hauts talons aiguilles et en minijupes ; on s’aguiche, on s’embrasse et on flirte. Karine ne se pose pas encore la question du mariage, alors qu’Ulduz au même âge a déjà deux enfants. Karine vit à Tachkent, Ulduz à Khiva ; Karine ne connaît que les minarets de Khiva et les ragots des jeunes filles mariées à 16 ans, Ulduz n’est jamais venue à Tachkent et imagine la ville comme une grosse mégalopole dangereuse. Elles n’ont qu’un seul point commun, leur citoyenneté, ouzbékistanaise.

Youssouf, un jeune originaire de Boukhara étudiant à Tachkent, se joint à nous. C’est intéressant d’entendre les impressions de ce jeune homme, qui, bien qu’Ouzbek doit se faire à sa capitale et apprendre sa propre langue. En effet, à Boukhara, on parle principalement russe et tadjik. « C’est un avantage pour moi, cela aurait été plus difficile si j’avais dû apprendre le russe, comme doivent souvent le faire les étudiants du Ferghana  ». C’est vrai, on ne parle que russe à Tachkent, ou presque. Quoi qu’il en soit, la capitale ouzbeke restera étrangère à ce jeune homme, « Tachkent est mieux pour étudier et faire ses études, mais je sais que je resterais toujours boukhariote. Je n’arriverais jamais à m’intégrer totalement à cette capitale, et encore aujourd’hui cette ville moderne me surprend  ».

La conversation continue entre nous cinq, et nos verres de jus de fruits se vident. C’est avec lassitude que l’on entend parler du président. Redoutant la contagion après les révolutions de Géorgie, d’Ukraine et du Kirghizstan, Islam Karimov, comme d’autres présidents effrayés, a resserré la vis. Voulant connaître l’accès à l’information que possèdent ces jeunes de la classe moyenne, nous osons leurs parler des évènements de mai 2005 à Andijan. Aucune enquête internationale n’a été autorisée depuis et les procès truqués à la stalinienne fleurissent dans le Ferghana. Karine intervient discrètement, « notre président voulait être le père de tous les Ouzbeks, après Andijan ce n’est plus possible  ». Malgré ses paroles, la trentaine de morts qu’elle avance et la responsabilité qu’elle attribue aux organisations américaines montrent qu’elle n’a eu accès qu’à la version officielle des faits. Sandjar semble en savoir plus sur les critiques internationales mais n’ose en faire part devant ses amis. Désabusé, il ne veut croire qu’un soulèvement ou qu’une remise en question populaire du régime soit possible, « les ouzbeks ne descendront pas dans la rue, ils ont d’autres choses à faire comme gagner de l’argent, s’occuper de leurs enfants et de leurs familles. »
Par précaution et par respect pour nos amis, nous préférons changer de sujet et parler de cinéma et de musique. Malheureusement, là aussi, nous ne pouvons parler longtemps, la culture contemporaine se résume aux grosses productions américaines et indiennes diffusées dans les quelques cinémas de la ville, et la bonne musique se pirate sur Internet.Karine s’explique, « la culture me manque, et j’aimerais pouvoir m’épanouir et m’enrichir intellectuellement. Mais ce n’est pas possible en Ouzbékistan. »
Telle est donc la face cachée derrière les minarets extraordinaires de Boukhara, Samarkand et Khiva, la triste réalité de l’Ouzbékistan, pays où l’on tente de forger une identité nationale en faisant du redoutable chef de guerre Tamerlan un héros fondateur. Certes homme d’art et de culture, Tamerlan était aussi un conquérant boiteux et paralysé du bras droit que ses hommes devaient hisser sur son cheval et qui empilait les crânes de ses victimes à l’entrée des villes conquises.



Texte et photos : EM



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1 minute sur Broadway (vidéo)

Tachkent, le 12 mars


Au centre de Tachkent, perdue au milieu des immenses avenues froides et vides soviétiques, la rue piétonne surnommée « Broadway  » s’anime et s’illumine de multiples attractions. Entre cafés et restaurants de chachliks, jeux de chance en tout genre, stands de photo, karaoké, les jeunes et les amoureux flânent et les mères se promènent avec leurs enfants. Au cœur de cette ambiance moderne et surprenante pour qui connaît le Broadway new-yorkais, je pose mon appareil...


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Vidéo : P#



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Etrangers, indésirables trublions ?

Andijan, le 20 et le 21 mars


Il était 9 heures du matin et nous buvions tranquillement un café au soleil avec Narguiza et sa mère. Nous tentions d’arranger la journée de demain, savoir à quelle heure nous pouvions arriver pour fêter Novruz, cette traditionnelle fête du printemps. Un policier haut gradé, froid et sec, s’approche et contrôle nos passeports. Sans nous regarder, il s’adresse à Narguiza qui traduit, nerveuse. Sans politesse, il nous demande de le suivre à l’hôtel Andijon pour confirmer nos dires. Inquiètes, Narguiza et sa mère nous accompagnent. Après plusieurs vérifications et questions quant à notre état civil, le policier nous annonce que l’on doit se faire enregistrer le plus rapidement possible à l’OVIR (Office of Visa and Registration). Fermée pour Novruz, nous ne pourrons y aller que mercredi.
Face à ce contrôle de routine inutile et exagéré (les enregistrements sont censés être fait par les hôtels), Narguiza et sa mère préfèrent retirer leurs invitations pour Novruz. Nous comprenons leur crainte mais avons la désagréable impression d’être des pestiférés. Tant qu’il n’y a pas de danger, l’étranger est bienvenu, mais en cas de péril tout change. Quel effroi de ressentir par soi-même ce changement de rapport et de relation ! Avant de nous quitter Narguiza et sa mère refusent de nous embrasser chaleureusement comme elles le faisaient auparavant et nous saluent froidement. Elles ont peur.

Une seule solution pour se changer les idées et éviter les contrôles policiers : quitter la ville, direction Margilan et son usine de soie ouverte aux curieux. Malheureusement les cocons de vers à soie ne se traitent qu’en mai, les ateliers sont donc quasiment vides. Malgré tout, les villages du Ferghana sont agréables, surtout à la chaleur du soleil couchant. Les vieillards en dope noir brodés de fils blancs attendent la fin du jour sur le pas de leurs portes ; les enfants jouent au cerf volant et au ballon entre les maisons blanches repeintes à la chaux pour Novruz ; les fleurs blanches des abricotiers déposent un joli tapis au sol et les femmes s’activent dans les cours et sur les trottoirs. Cela nous rassure et nous apaisent : le Ferghana n’est pas tout à fait perdu s’il revit encore au couché du soleil.


.../...


Aujourd’hui c’est Novruz, la fête du Printemps. Une fête essentielle pour un pays peuplé à plus de 60% de paysans et pour une nation qui affiche la fleur de coton comme emblème national. Tout le monde profite des premiers vrais rayons de soleil. On mange des chachliks, on partage des glaces, on s’offre des cadeaux et on commence à enlever les couches de pulls de laine.
Les Ouzbeks revivent et rigolent. Nous avons du mal à nous joindre à eux. Aujourd’hui on devrait être chez nos amis, à admirer les cadeaux offerts par la famille de la jeune mariée à la belle-famille comme le veut la tradition durant la première année de mariage.
Après le déjeuner nous appelons chez notre amie pour lui souhaiter un joyeux Novruz. Narguiza est touchée mais mal à l’aise au téléphone. Son cousin policier lui a annoncé que la police d’Andijan nous prenait pour des journalistes. Nous sommes donc clairement indésirés et dangereux. Le cœur serré, nous n’avons rien à ajouter, nous ne pourrons la voir ni demain ni plus tard. Nous l’embrassons par téléphone. Ecoeurés, nous raccrochons et décidons de partir le plus tôt possible.

C’est promis, nous reviendrons dans la Vallée du Ferghana, cette vallée si belle et si riche où l’arnaque n’existe pas et où l’on s’appelle frère et sœur dans la rue. Nous reviendrons lorsque un nouveau régime sera instauré. Je me rappelle alors que nous avions été surpris lors de notre passage à Samarkand et à Tachkent de ne pas retrouver les portraits et les citations du Président sur panneaux publicitaires comme il y a deux ans. On aurait pu croire, au premier coup d’œil que les choses avaient changées. C’était faux. Dans le centre d’Andijan, au cœur de cette ville où l’on se souvient encore dans toutes les familles de la répression sanglante du 13 mai dernier, un grand panneau publicitaire gouvernemental annonce, cynique : « Jamais le peuple ouzbek ne sera un esclave ». A moins d’un an de l’anniversaire de la révolte du 13 mai*, les répressions sont encore courantes et malgré les critiques ouvertes adressées à Karimov, on risque gros à avoir des amis étrangers. Nous qui ne voulions pas faire de politique, ici comme au Turkménistan, la réalité nous rattrape.



* "Ouzbékistan, mai 2005. Tout commence à cause d’un procès intenté à 23 chefs d’entreprise accusés « d’activités extrémistes ». Leurs partisans attaquent une garnison à Andijan, puis une prison d’où ils libèrent quelques 2 000 détenus avant de prendre le contrôle du bâtiment de l’administration régionale. Le 13 mai au matin, des milliers de personnes se rassemblent sur la place Bobur pour soutenir les insurgés et réclamer la démission du Président Islam Karimov. Se rendant immédiatement sur les lieux, le chef de l’Etat dirige lui-même la contre-attaque.
L’armée intervient et ouvre le feu sur les insurgés mais aussi sur les milliers de manifestants venus les soutenir et réclamer une amélioration de leur niveau de vie. Les ONG présentent sur les lieux avancent un bilan d’au moins 600 morts, alors que le pouvoir ne reconnaît que 187 victimes. Trois semaines après la sanglante répression, l’autorité du président Islam Karimov s’exerce à nouveau sans partage sur l’Ouzbékistan."
(extraits du Figaro - 21 mars 2006)



Texte et photos : EM



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1 minute d’embouteillage dans un Damas (vidéo)

Andijan, le 19 mars


L’usine Daewoo s’est implantée à Andijan en 1996. Depuis bientôt dix ans, le constructeur automobile équipe tous les foyers et entreprises ouzbeks avec ses véhicules bons marchés. A chaque voiture son utilisation. La Tico, surnommée par les étrangers « pot de yaourt », est généralement transformée en taxi. Le Damas, petit minibus très instable, est utilisé comme transport en commun. La puissante et luxueuse Nexia est quant à elle un symbole de réussite pour les jeunes et les familles. Il est 15h, Jahon Bazar ferme ses portes et les Ouzbeks quittent ce grand marché dominical. Alors que notre machrutka n°33 se faufile dans l’embouteillage direction Eski Shahal (Vieille Ville), je pose mon appareil...


Cliquez ici pour visualiser la vidéo.


Vidéo : P#



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