Passage de la frontière
Les enfants soviétiques
Le vieillard d’Istaravshan
Drogue et ONG : le quotidien du Tadjikistan
La sourde et muette d’Hissar (vidéo)
Militaires et humanitaires : ensemble contre les mines anti-personnelles (reportage)
Sur le toit du monde : de Douchanbe à Khorog
Sur le toit du monde : de Khorog à Murgab (vidéo)
Sur le toit du monde : de Murgab à Osh (vidéo)
Passage de la frontière
Khojand, 24 mars
Dès la frontière de Kanibadam nous avons compris que nous avions changé de pays. Une telle impression peut paraître logique, mais la frontière entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan n’est pas palpable : pas de fleuve à traverser, pas de cols à franchir. Non, juste une douane à passer. La machrutka d’un côté comme de l’autre de la frontière suit les mêmes montagnes et le même fleuve, pourtant le Ferghana ouzbek est derrière nous. Devant nous, le Tadjikistan, petit pays persanophone si à part en Asie Centrale, s’étend.
Ici, ce sont les congés de printemps et la fin de la fête de Navruz, fêtée pendant 4 jours d’affilé. Dans une ambiance moins traditionnelle qu’à Andijan, on accueille le soleil et la saison des fleurs : vendredi soir, un grand concert de chanteurs à la mode où les jeunes filles arborent jeans moulants ou longues robes traditionnelles de velours frappé ; samedi, un concours d’échecs est prévu devant la citadelle et l’après-midi des adolescents aisés friment avec leurs rollers et leurs VTT chinois sur la place centrale. Les hautes montagnes Fan dominent et protègent la ville. Les cafés Internet envahissent les rues, les téléphones portables sonnent et clignotent. Les écritures arabes et le bleu pur des coupoles de l’ensemble de Sheikh Massal al-Din diffèrent des mosaïques vives et colorées que nous avons trouvées de l’autre côté de la frontière. L’Ouzbékistan est loin maintenant. Pourtant les restes d’une culture commune soviétique demeurent, l’avenue Lénine traverse Khojand du nord au sud alors que le fondateur de l’URSS observe, de son haut piédestal, la vie de la deuxième plus grande ville tadjike.

Fidèle à notre habitude de traîner dans les bazars avant d’aborder les jeunes, Panchshanbe bazar nous ravit. Plus qu’ailleurs, nous sommes surpris par la richesse et la variété des types. Alors que la majorité des russes sont rentrés au pays, quelques têtes blondes ou rousses parsèment la foule animée des figures longues et fines des Tadjiks. Des mendiantes à la peau très mate et aux yeux verts semblent arriver d’Afghanistan. Des visages plus plats rappellent les visages kirghizes et mongols alors que l’on devine les origines allemandes ou tatars de quelques enfants à la peau claire qui jouent dans un coin. Imposants, de vieux Tadjiks s’orientent vers la mosquée. On appelle à la prière. Comme les babouchkas aux yeux d’un bleu trop pâle perdues dans le bazar, leurs vies se lisent sur leurs visages marqués par les rides et le soleil. De jolies jeunes femmes tadjikes font danser leurs boucles d’oreilles d’or rose et turquoise à chaque mouvement de tête. Les gens sont souriants, les saluts joyeux et les regards curieux. Les regards apeurés d’Andijan ou intéressés de Boukhara nous paraissent décidément bien loin.

Texte : EM
Photos : EM et P#
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Les enfants soviétiques
Khojand, le 26 mars
Voilà maintenant 4 mois que nous arpentons les vieux hôtels soviétiques du Caucase et de l’Asie Centrale. Dans la catégorie bon marché, toutes les gastinitsa se ressemblent. Chaque ville a son inimitable hôtel Intourist, avec ses vieilles « diévouchkas* » aigries et ses cafards. Décrépis, les Intourist portent souvent le nom de leur ville : Hôtel Andijan, Hôtel Leninabad (ancien nom de Khojand)... Au détour d’immenses couloirs mal éclairés, on trouvera une chambre poussiéreuse aux murs en lambeaux et aux toilettes infectes. L’eau est rarement chaude, mais pour moins de 8 dollars, on peut y passer une nuit à peu près convenable.
Mais le véritable point commun de toutes ses chambres sombres et lugubres, ce sont les lits. Que vous demandiez une double, une pol-luxe (littéralement demi-luxe) ou une luxe, jamais vous n’aurez de lit double. D’un bout à l’autre de la pièce, soigneusement alignés le long des murs, deux lits simples et inconfortables accueillent les gens de passage.
On en arrive à se demander où les enfants soviétiques ont pu être conçus...
* Diévouchkas : littéralement « jeune fille ». Dans les hôtels Intourist, les diévouchkas sont les femmes d’étage qui s’occupent du ménage, du linge et même de faire chauffer des seaux d’eau chaude lorsque la chaudière est en panne.
Texte : P#
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Le vieillard d’Istaravshan
Istaravshan, le 28 mars
Ville aux bords des montagnes Fan, Istaravshna est réputée pour son bazar et sa vieille ville historique. Une journée durant, nous prenons le temps de déambuler entre les toiles tendues et les stands de toutes sortes du grand bazar, d’acheter quelques foulards et quelques peignes de bois, et nous nous laissons bercer une nouvelle fois par les couleurs, les dops, les bottes de cuir noires cirées et les broderies. Chaque vendeur nous demande notre nom, chaque serveur nous interroge sur notre nationalité. On nous invite à boire un thé, on nous fait promettre de revenir pour un pilav, on nous demande une photo.
Dans la grande rue Lenina, quatre vieillards sans âge nous demandent de les prendre en photo. Alors que je déclenche mon appareil, ils me demandent d’en reprendre une. Le plus vieux des quatre sort la bouteille de vodka qu’ils avaient cachée derrière les cousins d’atlas posés sur le large et haut chorpoy de bois. D’un large sourire il précise : « Eta xalocho...* »
* en russe : c’est mieux...
Texte et photos : EM
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Drogue et ONG : le quotidien du Tadjikistan
Douchanbe, le 2 avril
Pays à part en Asie Centrale par sa culture, sa langue et ses traditions de sédentarisation, le Tadjikistan est aussi le seul pays qui a connu une guerre civile au lendemain de l’indépendance. C’est à Douchanbe, capitale du pays, que la guerre civile a été la plus violente et la plus longue. Pendant plus de 5 ans, entre 1992 et 1997, on s’est tiré dessus, on s’est défendu quartier par quartier. Depuis, dans cette ville agréable, on aime dire qu’une mauvaise paix vaut mieux qu’une bonne guerre. Chacun aspire à la paix, quelques soient les conditions de vie qui demeurent difficiles et précaires. Entre les ONG, la drogue, l’immigration et les petits business, l’argent circule par grosses liasses. La guerre civile a laissé la main libre d’un côté aux trafiquants de drogue, de l’autre aux ONG qui distribuent, chacun à leur manière, pouvoir d’achats et dollars. L’héroïne n’est jamais loin ; le pays est la plaque tournante entre l’Afghanistan qui produit et la Russie, l’Europe et les Etats-Unis qui consomment. Chacun y trouve son compte et profite des bénéfices. La mafia de la drogue se mêle doucement à la mafia gouvernementale. Preuve palpable de ces trafics : les téléphones portables et les BMW, Mercedes et gros 4x4 qui grillent les feux rouges et remontent la Rudaki à plus de 100km à l’heure. Mais officiellement cet argent n’existe pas et le pays demeure un des plus pauvres de la planète. Malgré une croissance économique exponentielle de près de 10% par an, les fonds des ONG sont toujours nécessaires pour subvenir aux 40% de la population qui meurt de faim.
Le pays peine à se relever. Les coupures d’électricité sont quotidiennes et l’eau toujours pas potable. Chaque rue est responsable de son lampadaire, qu’on allume avec des interrupteurs sur les pilonnes. On se cotise pour l’ampoule et ceux qui ont les moyens paient la facture. Dans les quartiers pauvres le long de la Rudaki, les lampadaires rouillent. Les câbles téléphoniques des quartiers chics sont volés et les canalisations explosent régulièrement. Alors, pendant que certains trafiquent la blanche, les ONG déminent les frontières, scolarisent, nettoient les puits, rénovent les systèmes d’irrigation et distribuent des micro crédits. Les 4x4 blancs estampillés sillonnent la capitale, tous sont là : Pharmaciens Sans Frontières, Médecins Sans Frontières, Croix Rouge, Acted, Peace Corps, World Food Program, Action contre la faim, Aga Khan Fondation, le Haut Comité aux Réfugiés... En province, on retrouve les logos des organisations internationales sur des pompes à eau, des réservoirs de céréales, des centres de distribution alimentaire, des écoles... Des villages entiers du Sud ont été reconstruits par Acted, alors que le Pamir survit grâce à l’Aga Khan Fondation, perçue comme une divinité locale.
Certains étrangers vous diront qu’il n’y pas d’avenir, qu’on attend un déclic sans grand espoir. Ils rajouteront que la jeunesse a été détruite par la guerre civile et que rien de bon ne peut naître de la nouvelle génération. D’autres vous diront que le pays progresse, qu’il faut laisser du temps au temps, que tout s’arrangera avec la stabilité de l’Afghanistan. En attendant la nouvelle route vers la Chine fait rêver et les bazars sont envahis par des produits chinois de basse qualité. Le pays se cherche, entre les tribus et les minorités : les anciennes capitales culturelles du « Grand Tadjikistan » de Boukhara et Samarkand sont maintenant ouzbekes, le sud du pays est peuplé en majorité d’Afghans alors que plus de 60% d’Ouzbeks vivent dans le nord, autour de Khojand.

Pourtant malgré les difficultés quotidiennes et les bas salaires, la société de consommation pénètre toutes les couches de la population. La structure familiale forte traditionnelle s’efface pour faire place au pouvoir de l’argent. Quand plus 40% de la population a moins de 14 ans, les jeunes sont les plus touchés par le phénomène. Avoir un téléphone portable est le signe distinctif de réussite même si on ne doit manger que du riz ou des patates pendant un mois pour pouvoir se l’acheter. On le porte alors en évidence à la ceinture, on le fait sonner et on le sort à la moindre occasion. Tout est dans le paraître. Pour le reste, on bidouille, on transforme, on répare. Les fenêtres sont calfeutrées au plastique l’hiver, on utilise des souffleurs pour récupérer du gaz et l’eau courante est noirâtre. Les cordonniers envahissent les bazars, on ressemelle, recolle et répare toutes les chaussures. Pour arrondir les fins de mois, chacun monte son petit business en louant une chambre ou en vendant trois légumes et deux chaussettes au bazar. Mais ce qu’on préfère c’est le petit commerce : on achète une voiture à Moscou, trois téléphones en Turquie, ou des produits électroménagers à Doubaï et tout partira dans les trois jours chez des amis impatients.
Et puis, malheureusement, il y a le contre jeu inévitable des organisations internationales. Le niveau de l’éducation se dégrade et les petites écoles construites sous l’Union Soviétique dans chaque village ferment les unes après les autres. Les professeurs et les instituteurs partent en Russie, montent des business ou rejoignent des ONG, écœurés de ne plus toucher leurs salaires depuis des mois. Tous les jeunes rêvent de travailler pour ces structures qui paient des salaires mirobolants. Par exemple, Baxot étudiant à l’Institut de Pédagogie pour devenir professeur d’anglais sait pertinemment qu’il ne gagnera que 20$ comme professeur contre « 300 ou 500$ comme interprète dans une ambassade ou une ONG. On n’hésite pas ». Les meilleurs élèves en français deviennent alors interprètes pour la mission militaire à l’aéroport ou secrétaires à l’ambassade ; les moins bons deviennent professeurs, par dépit.
Texte : EM
Photos : EM & P#
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La petite sourde et muette d’Hissar (vidéo)
Hissar, le 3 avril
A 30 km de Douchanbe, le village d’Hissar est réputé pour sa vieille forteresse du 18ème siècle où s’est réfugié Ibrahim Beg, le dernier Emir de Boukhara, avant qu’elle ne soit détruite en 1924 par l’Armée Rouge.
Aujourd’hui, derrière la large porte de pierres encadrée de deux basses tours, il ne reste plus grand-chose de la belle citadelle. Une fois le porche passé, on découvre une colline verte sur laquelle des vaches trop maigres viennent paître. Les jeunes filles y batifolent, les amoureux s’y cachent, alors que les jeunes gardiens des bêtes jouent pour passer le temps. Saudate, la plus joyeuse de la bande des jeunes bergers, est sourde et muette. Elle descend les pentes abruptes de la colline sur un engin de fortune fabriquée par un grand frère. 3 roulements à billes de voiture et 5 planches lui permettent de glisser sur les bosses de la citadelle. Entre deux descentes, elle surveille, du haut de ses 13 ans, les quatre vaches de la famille qu’elle trait tous les jours. Son rire rauque et son regard silencieux s’envolent dès qu’elle prête sa luge à roulettes aux jeunes filles venues se prendre en photos et pique-niquer face aux montagnes enneigées.
A notre tour, on s’arrête. La simplicité de leur joie est aussi émouvante que la richesse de leur sourire.

Texte et photos : EM
La citadelle est devenue le lieu à la mode pour faire la fête et des photos lors des mariages. Ce matin, à 11h, un jeune couple arrive avec leurs amis. Alors que la mariée fait les trois saluts traditionnels, je pose mon appareil...
Cliquez ici pour visualiser la vidéo.
Vidéo : P#
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Militaires et humanitaires : ensemble contre les mines anti-personnelles (reportage)
Douchanbe, le 4 avril
25 000 km2 du Tadjikistan seraient minés. Tels sont les chiffres des dernières estimations officielles ce qui représente plus de 17% du pays. L’année dernière, ces armes aveugles datant de l’Union Soviétique et de la guerre civile ont causé une vingtaine d’accidents dont 10 mortels sans compter les accidents impliquant des bêtes. En ratifiant le traité d’Ottawa en 1999, le Tadjikistan s’est engagé à ne plus produire de mines mais aussi à détruire toutes celles présentes sur son territoire d’ici à 2010.
Mine anti-personnelle PMN2 : modèle soviétique très répandu au Tadjikistan
Sous la direction de la Fondation Suisse de Déminage (FSD), le Tadjikistan a réussi à mettre en place un programme efficace et conséquent sur les régions concernées, principalement le Pamir et les frontières ouzbeke et afghane. Le but de cette action est double : permettre aux peuples touchés de retourner au plus vite à une vie normale et restituer le maximum de terres aux agriculteurs et aux éleveurs. FSD Tadjikistan c’est aujourd’hui 125 démineurs militaires ainsi que 25 démineurs civils.
Turtoboil, Abduvalay, Anvar, Karim ont tous les quatre 22 ans et travaillent depuis 3 ans comme démineurs pour FSD. Auparavant soldats dans le bataillon du génie pendant leur service militaire obligatoire, ils ont choisi cette profession minutieuse et risquée simplement « parce qu’[ils] aiment la nature ». D’avril à septembre*, à raison de 8h par jour, ils fouillent des hectares de terre, ils désamorcent et neutralisent des dizaines de kilos d’explosifs. Munitions non explosées, mines anti-char, mines anti-personnel, bombes mères et sous munitions, ils savent à chaque fois, avec une précision d’horloger comment éviter le pire. Tous les ans, un stage de mise à jour et un test sont obligatoires avant de pouvoir partir dans les montagnes.
Karim et Anvar en pleine fouille
Avant chaque opération, les démineurs rencontrent les propriétaires des champs et les villageois des alentours. Ils sont au courant des accidents et des bénéfices pour la population qu’entraînera telle ou telle intervention. Parfois ils sont capables, grâce à un ou deux plans sommaires laissés par l’Armée Rouge, de savoir quels types de mines ils risquent de rencontrer. Mais le plus souvent, ils avancent à tâtons, mètre par mètre. Au fil de fer, à la sonde et à la pelle, ils nettoient les surfaces à la vitesse des fourmis. Après leurs passages, il ne reste plus une mine ; FSD exige que les terrains restitués à la population soient sûrs à plus de 99,6%.
Abduvalay supervise aujourd’hui les démineurs
Etre démineur c’est une fierté. On vous admire, on vous respecte, tant pour le travail que pour le salaire de 150$ pour les civils et de 180$ pour les militaires. La grande majorité des démineurs viennent des petits villages du Pamir ou des alentours de Douchanbe. Ce sont rarement de grands idéaux ou de belles théories qui guident leur choix ; ce métier est comme n’importe quel autre métier et il évite de travailler à la ferme pour un salaire de misère. Détachés et surpris par nos interrogations, Abduvalay et Anvar nous parlent de leurs missions, ils n’ont aucune peur du danger. « On veut nettoyer le Tadjikistan, c’est tout, et puis on devient spécialiste, c‘est une très bonne profession ». Calmes et sereins, ils donnent l’impression d’aller au champ désamorcer des mines comme les autres jeunes de Douchanbe vont à l’université.

La véritable force de l’action de FSD au Tadjikistan est la coopération militaire humanitaire sur laquelle repose le programme et la formation des démineurs. Alors que tous les cadres expatriés de FSD sont des anciens hauts gradés, l’armée française envoie régulièrement ses meilleurs spécialistes pour former les jeunes recrus. Aujourd’hui, FSD - Tadjikistan associe une équipe locale de jeunes volontaires et d’appelés tadjiks ainsi que des militaires actifs français et des anciens militaires britanniques, néo-zélandais ou encore australiens. Une coopération militaire et humanitaire internationale efficace pour nettoyer le pays de ces armes qui tuent encore, près de 10 ans après la fin de la guerre.

* Le déminage au Tadjikistan n’est possible qu’au printemps et en été. En hiver, les régions sont inaccessibles et les conditions météorologiques trop extrêmes pour permettre aux démineurs d’accéder aux régions minées.
Reportage : P# et EM
Photos : EM
Pour plus d’informations : http://www.fsd-international.com
N.B : 10 jours après ce reportage, l’adjudant-chef Gilles Sarrazin, militaire français en service auprès de FSD, est mort en tentant de neutraliser une mine dans la Vallée de Pianj, à la frontière afghane. Gilles était devenu un ami proche. Il était un excellent soldat, un specialiste parmi les meilleurs de l`armée française et un homme d’une générosité incroyable. Après 27 ans de service au Tchad, au Kosovo, au Cambodge, en Angola, en Afganistan, ou encore au Liban, il a croisé sa dernière mine au Tajikistan...
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Sur le toit du monde : de Douchanbe à Khorog
Douchanbe - Khorog, les 11 et 12 avril

Notre UAZ avance péniblement le long de la frontière afghane, encerclé de sombres et vertigineuses montagnes et de la rivière Pianj. Alors qu’hier matin nous profitions des plaines verdoyantes au sud de la capitale, depuis cette nuit nous remontons laborieusement les vallées du Pamir. A chaque côte, notre bus soviétique à manivelle crache ses dernières forces et semble rendre l’âme. A chaque descente, notre chauffeur coupe le moteur et se laisse rouler au point mort. Malgré tout, notre vieux bus survit : il traverse les rivières et les cascades, grimpe les pentes abruptes, contourne les affaissements de terrain, cogne un âne mais évite les centaines de chèvres et de moutons croisés, roule sur le sable, le bitume et la caillasse de la route délaissée. Nous avalons les kilomètres à la vitesse d’une tortue ; le mode 4x4 gronde bruyamment. Après s’être arrêté une dizaine de fois pour changer une roue, prendre un thé, aller aux toilettes, fumer une cigarette ou encore vérifier le niveau d’huile, nous nous arrêtons une nouvelle fois pour manger un morceau. Il est 5h30 du matin et nous roulons depuis près de 20heures. Le soleil est déjà haut. Un œuf au plat, un thé au lait et au beurre, un morceau de pain et nous voilà repartis vers la capitale du Gorno-Badakhchan. La route est magnifique même si la musique criarde de mauvaise qualité qui envahi notre minibus depuis notre départ, est toujours la même.

Nous remontons le long du fleuve Pianj. De l’autre côté de la rivière agitée, nous découvrons l’Afghanistan. Coincés entre des montagnes immenses et inhumaines et cette rivière tumultueuse, quelques villages d’une autre époque se réveillent. Seule une fumée s’échappant d’une cheminée indique que l’on vit ici, dans ces pauvres maisons sans électricité et sans eau, aux fenêtres cassées. Dans ce monde d’ocre, de terre de sienne, de rouge et de gris sombres, nous nous assoupissons, le dos douloureux, fatigués par la route.
Après 27h de route exténuante et extraordinaire nous arrivons enfin à Khorog. Les yeux fatigués d’avoir trop vu et de n’avoir pas assez dormi, nous découvrons cette ville à flanc de montagnes baignée par une lumière chaude et orangée. Capitale de la république autonome du Gorno-Badakhshan*, Khorog est une ville quelconque sans intérêt spécifique. Alors que le Badakhshan occupe près de 45 % du pays, seule 3,3% de la population nationale vit dans ces hautes montagnes du Pamir, dont l’altitude moyenne est d’environ 4 000 mètres. Le Pamir, aussi appelé Bam-i-Dunya « le toit du monde » par les gens d’ici, est une région pauvre, très pauvre. Alors qu’il y a quelques années, le chômage atteignait près de 100% et que près de 80% de la population vivait avec moins de 200$ par an, cette région aride retrouve un certain dynamisme grâce à Acted et à l’Aga Khan Foundation et à ses énormes projets tels que la nouvelle route reliant le Pamir à la Chine ou encore le barrage hydraulique construit l’année passée qui permet à Khorog d’être la ville la mieux éclairée du pays.
A Khorog, on ne parle ni tadjik ni russe, mais un des multiples dialectes pamiris, le Shugnami. Ici on n’est pas sunnites mais Ismaélites. Ici, on n’est pas Tadjik mais Pamiri. Les longs visages sont tannées par le vent froid des montagnes et marqués par le soleil brûlant. Les femmes sont plus belles, plus fines et plus gracieuses, même lorsqu’elles sont vêtues de leurs habituels chaussons de laine et de leur robe de chambre aux couleurs vives. Les hommes traînent dans la rue, souvent ivres, et regardent, bancals, la vie passer. Les ordures traînent dans des culs de sac, et régulièrement quelques personnes les brûlent. Une odeur désagréable se dégage de ces tas d’immondices. Les vendeuses de cigarettes et de graines n’ont pas de monnaie, et à la place d’une pièce de 10 somonis, on vous offre des chewing-gums iraniens infâmes.
Régulièrement des 4x4 blancs siglés The Aga Khan Foundation traversent la ville. Ici, l’Aga Khan est quasiment un dieu, il est plus respecter que les gouverneurs locaux. D’ailleurs, le portrait de l’homme chauve trône dans quasiment toutes les maisons.
* La région du Gorno-Badakhchan est située au sud-est du pays, à la frontière avec l’Afghanistan et la Chine.
Texte : EM
Photos : EM & P#
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Sur le toit du monde : de Khorog à Murgab
Khorog - Murgab, le 15 avril
Nous voici à nouveau sur la M41 direction Murgab, deuxième principale ville de la fameuse Pamir Highway construite par les soviétiques. A plus de 4 000 mètres d’altitude, notre jeep de l’armée soviétique grimpe sur le toit du monde, sur cette route qui fend les montagnes et les hautes plaines pamiries. Pendant plus de 6 heures nous roulons au milieu d’un no man’s land surréaliste : à perte de vue s’étend un paysage lunaire mort et vierge recouvert d’une fine pellicule de neige ou de glace. Seul signe de vie sur cette route qui n’a finalement absolument rien d’une autoroute : une centaine de petits oiseaux gracieux, ceux qu’on dit venir d’Afghanistan, qui s’envolent et qui accompagnent notre équipage incertain dans ce désert glaciel et vide.

Avant de quitter Khorog, nous avons réussi après plusieurs heures d’attente à trouver 3 co-passagers : Kamel le Krighize, Monap le Kazakh et un troisième plus âgé aux traits et aux yeux clairs afghans. Nos trois compères se montrent plus curieux que nos compagnons de route habituels, ils posent des questions et ouvrent nos livres sans se contenter de simplement regarder la couverture comme faisaient les Tadjiks de Douchanbe.
Régulièrement le bitume démoli et craquelé disparaît sous la neige levée par le vent. Alors, il n’y a rien à faire d’autre que de suivre les murs de neige de plus d’un mètre de haut, formés à force de passage de camions et de UAZ soviétiques, qui encadrent la prétendue autoroute. Notre voiture s’embourbe et tous, exceptés le chauffeur et moi, sont contraints de descendre pousser le véhicule malgré les 25° négatifs qui pétrifient les poumons et paralysent les doigts. Notre chauffeur peste et regrette que nous l’ayons convaincu de prendre la route. Autour de nous, les immensités du Pamir effrayent autant qu’elles séduisent. De la brume et du brouillard qui enveloppent les montagnes, de la tempête de neige qui nous frappe, rien ne surgit. La visibilité est nulle et les hauts pics communistes sont imperceptibles. On a l’impression d’être au-dessus de tout. Parfois, au milieu de nulle part, un village mort apparaît. Alors qu’il semble que personne ne pourrait vivre sur ces terres glacées plus de 7 mois par an, quelques jeunes cagoulés et emmitouflés traînent dans le vent glacial.
Alors qu’un vent glacial souffle sur le haut plateau que nous traversons, notre chauffeur s’arrête et sort un vieux bidon soviétique. Alors qu’il remplit son réservoir d’une essence de mauvaise qualité, je pose mon appareil...
Cliquez ici pour visualiser la vidéo.
Texte et photos : EM
Vidéo : P#
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Sur le toit du monde : de Murgab à Osh (vidéo)
Murgab - Osh, le 17 avril
Les montagnes enneigées se perdent à l’horizon et une fine tempête de neige frappe notre UAZ qui avance tant bien que mal vers la frontière kirghize. Les mêmes immensités inhabitées qu’avant-hier nous entourent. Le ciel ne fait plus qu’un avec la terre blanche et les lacs se sont transformés en étendue de coton. Déboussolés, nous avons l’impression de rouler dans un univers irréel. Perdus, nous comprenons que l’homme n’a pas sa place dans une telle nature hostile et menaçante. Tels des enfants émerveillés, nous regardons silencieux, la carte postale se dérouler par la fenêtre.
Murgab s’éloigne. Murgab : une ville étrange que nous ne pourrons oublier facilement. Perchée à plus de 3600 mètres d’altitude, Murgab est une de ces villes qui attirent et effraient à la fois. En déambulant dans ces ruelles de sable sec et de caillasses, entre les maisons de torchis et de tôles surmontées de paraboles, nous perdons rapidement la notion du temps, de l’espace et des saisons. Dans cette ville artificielle, le vent y est glacial alors que le soleil brûle la peau.

Après d’âpres négociations, Ibrahim, chez qui nous logions depuis notre arrivée à Murgab, a accepté de nous remonter au Kirghizstan. Son conseil était de prendre la route demain, il aurait alors été plus facile de partager le minibus. En effet, certaines ONG distribuent leurs micro-crédits le 15 du mois ; par conséquent nombreux sont les habitants de Murgab ou de Khorog qui, à compter du 18, une fois l’argent en poche, vont à Osh acheter nourriture, habits, essence... Malheureusement, nous ne pouvions reculer notre départ, le Kirghizstan nous attendait déjà.
Murgab est loin derrière nous maintenant, et pourtant nous y pensons encore. Comment peut-on choisir de vivre dans cette ville sans eau courante, dans cette ville où rien ne pousse, dans cette ville où le sol est gelé quasiment toute l’année, dans cette ville où il fait moins 45 degrés en hiver, dans cette ville perdue dans une vallée glacée du Pamir ? Cette question nous taraude et nous obsède. Tiraillés entre l’incompréhension et la séduction d’une vie à fleur de montagnes, aux portes du ciel, nous en parlons avec Ibrahim, notre logeur d’origine kirghize. « Ailleurs ce serait plus difficile, » nous répond-t-il simplement. Ici on ne paie pas l’eau que l’on puise dans les puits profonds répartis dans la ville et l’électricité ne coûte qu’une misère. Ici, ce père de famille est propriétaire de sa grande maison ; à Osh ou ailleurs, même si sa femme travaillait, ils ne pourraient jamais habiter dans un si grand espace. Ici, rien ne pousse. Ici, seuls des yaks, quelques moutons et quelques chèvres peuvent supporter le vent glacé. Ici, on se débrouille. Sans bois, on se chauffe avec des broussailles des montagnes et avec des bouses de yaks compactées. Tout coûte cher, et même le thé a peu de goût. Tous les produits viennent de l’extérieur, de Khorog, du Kirghizstan et en été de la Chine.

C’est en 1991 que la vie d’Ibrahim, à l’image de celle de Murgab, a basculé. Au lendemain de l’indépendance, le grand bazar russe a été fermé et Ibrahim, comme 600 habitants de la région, s’est retrouvé sans travail. Le plus dur a alors commencé. Après l’indépendance, le pays a plongé dans la guerre civile, et même si peu de combats ont eu lieu dans le Pamir, c’est dans cette région que les conséquences ont été les plus douloureuses. Pendant ces années, on a survécu à Murgab, sans travail, sans argent, on est revenu au troc, qui aujourd’hui encore facilite de nombreuses transactions. Rapidement, les convois d’associations françaises, suisses ou américaines ont débarqués, évitant à la région de plonger dans la famine. Quelques temps, les couvertures, les boîtes d’huile, de farine et de riz ont aidées à tenir le coup et puis, très vite l’aide "d’urgence" a quitté le Pamir. L’association française Acted est restée et instaure une aide au développement : micro-crédits, programme de réhabilitation, tourisme équitable et soutien à l’artisanat traditionnel. Quoiqu’il en soit le chômage demeure et avec lui, la dépression, la faim. Par chance, l’alcoolisme est rare à Murgab, en parti grâce à l’altitude.
Par rapport à ses amis, Ibrahim s’est bien sorti de toutes ces épreuves. Outre les chambres qu’il loue aux gens de passage, à un humanitaire en reconnaissance, à un haut-gradé en mission ou à un Tadjik en transit, il fait régulièrement l’aller-retour entre Murgab et Osh. Il monte avec des passagers et redescend la voiture remplie de fruits, de légumes et d’essence qu’il revendra 20% plus cher. Et puis, à 12km de la ville, il paie un jeune berger pour lui garder ses 30 yaks. En septembre, après la descente des alpages, un yak peut peser plus de 150km de viande. Vendu à plus de 2$ le kilo, le gain est vite avantageux.
Le plus marquant à Murgab ce n’est pas la vue sur les hauts pics ou les étendues brûlées et sèches, mais le regard des habitants de cette bourgade isolée. Le regard des vieillards est profond et les jeunes filles gracieuses. Les cheveux tenus dans un foulard coloré remonté sur les lèvres et le nez pour résister à la poussière, elles puisent de l’eau au profond puit, les mains rouges glacées. Elles rient et parlent sans souffler malgré le poids du saut à remonter. Les enfants ont les joues roses brûlées par le soleil et le vent, et les hommes parlementent à l’ombre des maisons de boue.
Il fait nuit noire et la voiture s’arrête enfin. Devant nous, le col Kyzyl-Art à 4280m. Sans aucune autre formalité que le contrôle de nos passeports, les douaniers nous laissent quitter le Tadjikistan pour rejoindre la verte vallée du Ferghana kirghize. Notre vieux UAZ increvable persévère. Derrière nous, le Tadjikistan disparaît trop vite, ce pays artificiel que nous avons découvert à travers trois régions qui n’ont d’autre point commun qu’un passeport et une nationalité. Nous nous souviendrons longtemps des vestiges de la grande et puissante Union Soviétique. A Khorog ou à Kodjand, cette Union si souvent regrettée surgit au détour d’une rue : ici une faucille et un marteau géant, là un Lénine de métal qui pointe son nez, plus loin une étoile rouge de ciment apparaît derrière un abris de bus.
Dans quelques heures nous serons au Kirghizstan dans ce pays de nomades où les hommes ont toujours les yeux rieurs sous leurs chapeaux de feutres qui les font ressembler à des lutins.
Texte : EM
Photos : EM
Pour s’échapper 1 minute dans l’atmosphère de Murgab et de son bazar, Cliquez ici.
Vidéo : P#
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