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Carnet de route - Kazakhstan



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La fête de la Victoire de l’Armée Rouge et l’identité kazakhe
-  La ville de Turkestan, entre pèlerinages et études de tourisme
-  Scène de vie à la terrasse d’un café de Chymkent (vidéo)
-  Le visa : avant-goût de la Russie ?
-  Une journée à Aralsk, ancien port de la mer d’Aral
-  36 heures en train en 3ème classe, ça ne peut que laisser de souvenirs !
-  Astana ou les gratte-ciel de la steppe
-  1 minute sur l’avenue Respublika d’Astana (vidéo)



La fête de la Victoire de l’Armée Rouge et l’identité kazakhe

Almaty, le 9 mai


Alors qu’hier, Bichkek lançait aux anciens combattants des Spassiba vam (merci à vous) sur des grandes banderoles tendues au-dessus des rues, Almaty, en ce 9 mai, est partagée entre chants russes, défilés de jeunes militaires et affiches commémoratives. La victoire de la Russie sur l’Allemagne nazie est vieille de 61 années et pourtant elle semble fraîche de quelques années à peine. Devant la maison du gouvernement, on danse et on chante la grandeur de l’Armée Rouge sur une belle estrade. Parmi la foule curieuse et intéressée, les anciens combattants arborent fièrement leurs médailles brillantes sur leurs vestes. Plus loin, des jeunes filles Kazakhes au nombril à l’air posent avec des militaires. En face de l’estrade, derrière les sièges des officiels, sous des parasols Coca-Cola, des restaurateurs malins ont installé barbecues, tables et chaises de plastique. A un large stand, les serveuses, cintrées dans une veste militaire, sont coiffées d’un béret kaki épinglé de l’étoile rouge. De grandes banderoles et de longs fanions siglés faucilles, marteaux ou CCCP rappellent sur des anciennes photos floues en noir et blanc d’époque, les dates de la seconde guerre mondiale et de la victoire. Par un heureux hasard du calendrier, nous découvrons Almaty à travers sa commémoration de la victoire de la seconde guerre mondiale. Dans un étrange mélange de nationalisme kazakh et de fierté russe, la fête se déroule dans une ambiance bon enfant et joyeuse. Sans trop savoir si l’URSS a véritablement implosé, ou si le Kazakhstan est une province russe, on cherche parmi les drapeaux de l’Union Soviétique et la foule, les éléments qui prouveraient que nous avons mis les pieds dans la cinquième république d’Asie Centrale. Les insignes soviétiques flottent au vent alors qu’un chœur, étrangement similaire aux chœurs de l’Armée Rouge, entonne Kalinka.


Quelque part, l’URSS est encore là, ne serait-ce que dans les drapeaux et les médailles. A moins que ce ne soit l’âme russe qui demeure : on parle russe, on mange russe et on croise presque plus de visages russes que de visages kazakhs dans les rues. Au cœur de ces fêtes, de ces rassemblements et de ces commémorations, on se demande ce qui fait le Kazakhstan aujourd’hui. Ici, comme chez ses voisins d’Asie Centrale, l’identité nationale est en pleine construction et souvent elle s’appuie sur des modèles et des figures emblématiques qui peuvent laisser rêveur. Alors que ces pays n’existaient pas à proprement parler avant l’URSS, ils s’édifient depuis 15 ans, tant bien que mal, sur les vestiges laissés par Moscou. Bien que le Kazakhstan se partage entre un nord à majorité russe et un sud plus traditionnel, c’est peut-être le pays qui s’en sort le mieux. Au Turkménistan, l’identité nationale ne se construit qu’à travers Turkmenbachi le père de tous les Turkmènes, même s’il existe une véritable culture turkmène, certes récemment remis à jour et valorisé par le président fou. La capitale Achkhabad n’est que l’incarnation du pouvoir autocratique et du culte de la personnalité de Niazov. L’Ouzbékistan, quant à lui, s’identifie à Tamerlan, chef de guerre cruel d’origine mongole. Bien que Boukhara et Samarkand soient des villes où l’on se dit et l’on parle tadjik, ces deux cités sont présentées par le pouvoir comme les merveilles architecturales de la culture ouzbeke. Qui remplace Lénine sur les places aujourd’hui au Kirghizstan ? Le khan kirghiz Manas*. Les exploits du preux Manas qui repousse les attaques des hordes ennemies sont dans les têtes de tous les Kirghizes et symbolisent la résistance du peuple face à un environnement hostile. En Ouzbékistan, l’éternel Amir Timur sur son cheval a sa statue ou sa place dans presque chaque ville, à la place de Lénine ou de Karl Marx. De son côté, le Tadjikistan semble être préservé, sûrement involontairement, de cette manie de « bannir le souvenir des hommes qui firent ou inspirèrent la révolution** », de cette manie d’effacer le passé. « Du jour au lendemain nous avons perdu notre statut de république appartenant à une grande puissance mondiale pour devenir un petit état sur la planète. Imaginez que la France devienne le Burkina Faso du jour au lendemain, ou pire encore, que feriez-vous ?  » C’est dans ces termes qu’un responsable d’une ONG au Tadjikistan voit l’indépendance. L’impression pourrait être la même à peu de chose près chez les voisins, même si le Kazakhstan et le Turkménistan ont des ressources naturelles assez importantes pour rappeler aux autres nations qu’ils existent et que l’on a besoin d’eux.

Dans un équilibre instable, au cœur de ces re-constructions souvent artificielles, personne n’oublie ni ses origines ni son village. Le passeport est une richesse présentée fièrement dès que possible sur lequel figure la citoyenneté et les origines, mais les Russes du Kirghizstan resteront russes et les Ouzbeks d’Osh resteront ouzbeks. Souvenirs des déportations, de la colonisation qui n’en fut pas une et des mouvements de population, les jeunes d’Asie Centrale viennent de partout et de nulle part à la fois. Ina, jeune fille de 25 ans, travaille à Almaty, mais sa mère biélorusse vit à Bichkek avec son père d’origine ingouche. Mais elle se sent kirghize. C’est là que réside la force de ces pays : la fierté qu’a chaque peuple d’être ce qu’il est, kirghize, turkmène, kazakh, ouzbek ou tadjik. Malgré des constructions identitaires et des prétentions nationales qui peuvent nous paraîtrent, à nous occidentaux, artificielles ou absurdes, les jeunes et les peuples en général croient en ce qu’on leur propose et deviennent même chauvins et nationalistes. La question est alors qu’en sera-t-il dans 20 ou 50 ans ?



* Manas, khan kirghiz de la région de Talas, au 4ème siècle. Son épopée chantée, appelée aussi « l’Iliade des steppes », était récitée par les Manachys (conteurs ambulants) et ne fut recueillie par écrit que dans la seconde moitié du 19ème siècle. Le poème entier, 30 fois plus long que l’Odyssée et deux fois et demi plus long que le Mahabharata raconte la vie de ce khan, héros de tous les héros, qui luttant contre les hordes d’infidèles, donna une terre à son peuple.
** Hélène Carrère d’Encausse, "La Russie Inachevée", Edition Fayard, 2000, p.21




Texte et photos : EM



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La ville de Turkestan, entre pèlerinages et études de tourisme

Turkestan, le 12 mai


La ville de Turkestan, au sud du Kazakhstan, est connue pour deux choses : le Mausolée de Kozkha Akhmed Yasaui et l’Université kazako-turque, tous deux décorés d’un large dôme bleu de mosaïque. D’un côté, le Mausolée du premier grand saint turc, lieu de pèlerinages et de recueillement pour les musulmans, de l’autre, des bâtiments de plus de 30 millions de dollars, lieu d’études pour des centaines de jeunes apprentis en tourisme. Ces deux mondes se côtoient au quotidien sans qu’aucun habitant de cette ville calme de province ne semble en être perturbé. A la terrasse d’une petite cafétéria du centre ville, des étudiants en faux t-shirt Dolce et Gabbana et en faux jeans italiens partagent une glace au lait. Au nord du Mausolée, un homme âgé, enturbanné, assis à même la pierre, médite un chapelet à la main. Aux arrêts de bus de la rue Sultanbek, des étudiantes en minijupes et en talons hauts attendent les mêmes machrutkas que les mères de famille en longues robes larges et que les enfants en uniformes sortant de l’école. Une femme sans âge, un foulard rose léger sur ses cheveux, tourne lentement le long des murs saints du Mausolée, la main gauche épousant la pierre. Il fait chaud en ce mois de mai, 25°C ; un jeune garçon et une jeune fille se courent après, armés de pistolets à eau. Une petite femme voûtée, le grand voile blanc des veuves sur les épaules, prie à l’ombre du petit mausolée de Rabigha Sultan Regum. Sur la rue principale, après le poste de Kazakh Telekom, un café Internet ; à l’intérieur, dans une ambiance tamisée, des jeunes écoutent de la musique américaine un peu fort. Dans l’ombre, derrière les ordinateurs, un jeune couple se découvre discrètement. Dans la chambre principale du mausolée, sous la coupole de 18 mètres de large à plus de 39 mètres du sol, les pèlerins, pieds nus et la tête couverte, glissent des dons dans le large chaudron de Tamerlan. Derrière, les pénitents se prosternent devant la porte sculptée de bois qui les sépare de la tombe du saint Yasaui.

On est vendredi ; le bazar est animé. Au milieu des allées de fraises et de bananes, un jeune homme tire un chariot chargé du corps de deux moutons morts et écorchés. Leurs doubles culs de graisse rebondissent au rythme des irrégularités de la route.


Texte et photos : EM



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Scène de vie à la terrasse d’un café de Chymkent (vidéo)

Chymkent, le 14 mai


Tous les jeunes de Chymkent sortent au Glass Café, à l’entrée du parc central. Ici plus qu’ailleurs, les rues et les parcs sont envahis de jeunes, comme si la ville n’était peuplée que de jeunes et dépeuplée d’adultes. Lorsqu’on vient boire un verre entre amis, sur la terrasse du café du parc, c’est pour se faire voir et pour savoir qui vient se faire regarder. Les jeunes filles sortent leurs plus courtes jupes, leurs dernières chaussures et le décolleté le plus profond ou le plus transparent. Les garçons, avec simplement un jean et un T-shirt de marque, viennent se rincer l’œil et essayent parfois de draguer. Pour 50 Tenge (soit 0,4 dollars), on s’y désaltère d’un délicieux café glacé sucré décoré d’une boule de glace au lait. Devant chacun, sur les tables de plastique rouge où l’on devine des brûlures de cigarettes et les noms de derniers amours inavoués, un grand verre haut orné d’une paille. Les jeunes filles non fumeuses la mordillent, les garçons la tortillent nerveusement. Les plus téméraires boivent des grandes pintes de bière blonde. Envahie de rock et de techno, la terrasse livre le quotidien d’une jeunesse étrangement similaire à la nôtre... A notre gauche, un groupe d’adolescents fume ses premières cigarettes ; ils les gardent longtemps en main car les bouffées de fumée leur brûlent la gorge. Parmi eux, une seule fille, qui, sachant combien elle fait rêver les 5 autres ados, papillonne. Derrière, deux copines se livrent secrets et confidences en chuchotant. A droite, deux tables rapprochées envahies par de coquettes filles qui semblent participer à un concours de beauté. Les unes après les autres, les Lolitas arrivent, se saluent bruyamment, s’asseyent, se relèvent, font la tête, jouent avec leurs portables, exhibent leurs dernières fringues et s’embrassent sans discrétion, sachant que toute la terrasse les regarde. Souriante, la serveuse dépose et remporte les cafés glacés. Au milieu de cette vie adolescente, un couple de jeunes russes se dispute. La jeune fille a déjà quitté le café en courant mais lui est venu la rechercher. Avant qu’il la pousse à se rasseoir et lui offre un café glacé, je pose mon appareil...


Cliquez ici pour visualiser la vidéo.


Texte : EM & P#
Photo : EM
Vidéo : P#



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Le visa : avant-goût de la Russie ?

Almaty, le 19 mai


Toute personne étrangère cherchant à se rendre en Russie, quelles que soient ses raisons, est confrontée à une opération administrative complexe et interminable. Attestation d’assurance, itinéraire précis, adresse du logement, et autant de papiers officiels tamponnés prouvant cela, rien n’est laissé de côté pour pouvoir entrer dans le pays de Vladimir Illich. Autre difficulté, le visa ne peut s’obtenir que deux mois avant l’entrée dans le territoire. Après d’innombrables galères, nous recevons enfin tous nos papiers par colis DHL à Almaty. Armés de toute cette paperasse et confiants, nous nous rendons au consulat. Il faut viser juste : lundi, mardi ou vendredi, de 9h30 à 12h ou de 15h à 17h.
Mardi matin. Il est 10h quand nous comprenons le calvaire qui nous attend. L’ambassade de Russie à Almaty est en restauration, les services consulaires sont juste derrière l’imposant bâtiment, en plein cagnard. Devant la grille noire, surmontée de barbelés tranchants, jadis électrifiés, une foule attend, impassible. Y a-t-il un ordre de passage ? Doit-on prendre un ticket ? Nous saisissons trop tard qu’il faut jouer à la kazakh  : forcer le passage à coups de coude, se poster devant la grille et harceler toutes les cinq minutes le garde à la clé qui, après avoir rapporté à ses supérieurs les demandes de la foule, fait entrer les quémandeurs de visas et de permis de travail en jouant de sa grosse clé de métal. Il nous faut revenir à 15h00.
L’après-midi, la zone d’attente est vide. Faux espoir, on ne nous laisse pas entrer. A 16h30, voyant disparaître nos espoirs de déposer notre dossier après une journée d’attente, je décide de ruser. Avec un russe approximatif et un ton alarmé, je supplie le garde de nous laisser attendre à l’intérieur, la chaleur étant insupportable pour mon épouse devenue subitement enceinte. La ruse marche, nous entrons dans la forteresse. Le consulat n’est qu’une salle déprimante de 20 m², avec deux portes menant vers les bureaux où tout se joue et deux guichets où tout se paye. Nous attendons à côté de la porte du Consul. Trois personnes patientent. Habituées, sans politesse, elles ouvrent la porte toutes les cinq minutes, interpellent agressivement le consul et finissent, exaspérées par refermer la porte. Pendant ce temps, deux jeunes filles russes aguicheuses vont et viennent entre deux bureaux, tantôt avec des papiers, tantôt avec leurs téléphones portables allumés. J’apprendrai vendredi que ce sont elles qu’il faut soudoyer pour pénétrer dans l’office et faire accélérer les choses.
A 17h30, désespérés, nous finissons par frapper à la porte du grand seigneur. Le consul, petit homme à tête de fouine, daigne nous recevoir. Son cabinet, comme son visage, respire la corruption. Malgré tous nos efforts pour remplir en russe le formulaire, il trouve des « fautes » dans notre état civil et demande à son assistante de nous aider à tout recommencer. Cela fait, il écarte sans délicatesse nos espérances : notre attestation d’assurance est en français, il nous faut la traduire en russe et la faire certifier par l’ambassade de France. Avant de nous mettre à la porte, avec un large sourire malsain, il promet pouvoir toujours s’arranger pour nous délivrer les visas dans la journée si nous revenons vendredi.

Vendredi, 9h30. Au milieu d’une foule de Russes et de Kazakhs désabusés, je me fraye un passage vers la grille et me rappelle au bon souvenir du garde à la clé. Il me reconnaît mais m’indique que le consul n’est pas arrivé. A 10h30, le consul est en fait malade. A 11h30, fatigué de mes insistances, il me laisse entrer. Le consul n’est pas malade ; il n’a juste pas envie de travailler et ne reçoit personne. Lorsqu’il sort de son bureau, il répète inlassablement padajditi (attendez). Finalement il m’accueille dans son bureau. Dans un silence glacial, le haut diplomate vicieux gomme une par une toutes les imperfections qu’il avait notées sur nos dossiers. Il m’annonce enfin le prix : 23 000 Tenge, soit près de 150 €. Si nous payons de suite, nous avons nos visas dans la journée. Dégoûté, je sors de mon sac une liasse d’argent que je dépose dans le tiroir métallique d’un des guichets. La créance de paiement entre les mains, je me retrouve face à un consul fermant à clé sa porte pour la pause-déjeuner. Est-ce une plaisanterie ? Non, Monsieur le consul ne plaisante jamais.

Vendredi, 15h30, la preuve de paiement entre les mains, le passage de la grille est instantané. A côté d’une Géorgienne n’ayant qu’une question à adresser au consul, je patiente. Nous engageons la conversation déplorant le dédain du consul pour les étrangers voulant se rendre en Russie. Il est 16h00 quand un Egyptien de 66 ans entre dans le consulat. A 16h10, le consul lui sert la main et le fait entrer dans son bureau. Il en sort quelques minutes après accompagné d’une des assistantes portant son dossier. Eberlué, j’échange un regard complice avec la Géorgienne. Dissimulant sa bouche de son passeport et mimant le geste si compréhensible, elle me dit d’un air peiné qu’il a payé. Ne voulant la croire, et alors qu’il attend l’autocollant estampillé du sceau de la Fédération de Russie, j’aborde ce monsieur à l’allure sympathique et lui demande son secret. Alors c’est cela ? Nous avons perdu deux jours complets alors qu’il a obtenu son visa en une heure, montre en main. Il me faudra encore attendre jusqu’à 17h30 pour que le consul me reçoive une dernière fois pour coller les deux sésames, prêts depuis le début de l’après midi, sur nos passeports.



Texte et photo : P#



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Une journée à Aralsk, ancien port de la mer d’Aral

Aralsk, le 22 mai


Il y a à peine 40 ans, Aralsk était encore l’un des deux grands ports de la réputée mer d’Aral. Avant que le pouvoir soviétique ne décide d’intensifier la production de coton dans la région, c’était dans cette petite mer fermée que 60 000 personnes péchaient les 20 000 tonnes de poissons qui nourrissaient tout le sud de l’Union Soviétique.
Les années ont passé et la mer est partie. Avec sa disparition, les malheurs ont commencé : le sable qui envahit n’importe quelle parcelle cultivée, le sel qui grignote les maisons, les maladies des vieillards et les déformations des nouveaux-nés, les changements climatiques qui font mourir les animaux et se volatiliser les espèces rares...

Aujourd’hui, Aralsk survit au milieu des steppes brûlées. Frappée par des vents secs et salés, la ville attend des jours meilleurs depuis que la mer s’est retirée et que l’usine de traitement de poissons a fermé ses portes.


Il est 6 heures du matin, le jour se lève sur le vieux port d’Aralsk. Trop vite, un soleil brûlant envahi les rues de la ville, trop vite, un vent froid déplace les plaques de sel du port. Parsemées dans l’ancien chenal du port, des carcasses de métal dorment. La mer a disparu il y a 40 ans, elle est loin maintenant, à plus de 30kms. Malgré tout, quelques bateaux fatigués attendent le retour de l’eau, leurs coques ensablées dans les bruyères. Les flaques sales et polluées des égouts qui se déversent dans le port pourraient faire croire que la marée est basse, que bientôt la mer va monter... mais le sol sec recouvert de sel et la rouille trahit la réalité.



La mer n’est plus là et pourtant la ville garde cette ambiance paisible propre aux villes de bord de mer, une étrange odeur de sel et d’algues stagne dans les rues calmes. Tristement, s’ajoute à cette atmosphère balnéaire, un air lourd de dépression et de nostalgie. Sur les dunes de sable de l’ancien port de pêche, on trouve plus de tessons de bouteilles de vodka que de petits coquillages.

La poussière levée par le vent froid enveloppe les quartiers pauvres de la ville. C’est ici que vivaient, il y a quelques années, les ouvriers de l’usine de traitement des poissons. Il y a 20 ans, l’usine fonctionnait encore grâce à la mise en conserve des poissons importés de la mer Baltique et de Vladivostok. Maintenant l’usine est fermée et les plaques de taule et de ferrailles rouillées des petites embarcations privées sont devenues des toilettes et des bidonvilles.


Dans la rue principale, les demeures à l’allure coloniale construites par les Russes au début du siècle témoignent de la grandeur passée de la ville. La mer est partie mais les familles sont restées


A l’écart du parc central, sec et vide, le bazar de la ville a fermé ses portes. Pourtant devant l’endroit condamné les marchandes ont remis leurs étals et proposent le minimum. Hormis quelques légumes et céréales, un petit magasin d’habits pour jeunes filles à la mode. La propriétaire des lieux, une jeune fille aux cheveux rouges arbore fièrement un t-shirt de la Star Ac’ française persuadée qu’il vient des Etats-Unis.


Le soleil se couche, il est tard. A l’extrémité du port, la gare ferroviaire s’anime ; dans quelques heures le train d’Almaty arrivera suivi du train de Moscou. En effet, tous les trains pour la capitale russe au départ de Tachkent, Bichkek ou Almaty passent par l’ancien port de pêche. Une grande mosaïque domine les passagers qui somnolent dans la salle d’attente. Large de 15 mètres de long, elle rappelle le glorieux passé de la ville, lorsqu’en 1921, les poissons d’Aralsk avaient été envoyés à Moscou afin de sauver les habitants de la grande famine.

Reportage : EM & P#



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36heures en train en 3ème classe, ça ne peut que laisser de souvenirs !

Aralsk - Almaty, le 23 mai


Le train s’ébranle. Doucement il avance avec le même bruit en continue, ce bruit des essieux sur les jointures des rails. Le vent manque. Il fait trop chaud. L’air est lourd, l’odeur nauséabonde et les voix fortes.
Par les fenêtres abîmées, les immenses steppes brûlées s’étendent à perte de vue. Les fils électriques sont les uniques témoins de la présence humaine dans ces terres inhospitalières. Dans ce vide, souvent quelques cimetières prennent le vent, plus rarement des villages qui, sans le linge pendu à certaines fenêtres, passeraient pour abandonnés. A un passage à niveau, un chef de gare regarde passer notre train, l’air surpris et solennel. En descendant vers le sud et Chymkent, les terres sont vertes et les chameaux laissent la place aux bœufs et aux chevaux. La poussière se lève sur ces étendues vierges et immenses. L’horizon se brouille et la simplicité du paysage nous éblouit.

Mais les plaines hostiles paraissent bien dérisoires par rapport à ce qui se vit dans notre wagon de troisième classe : comment, pendant 36h, plus d’une soixantaine de personnes cohabitent dans 9 compartiments ouverts de 6 personnes ?
A chaque ville, des silhouettes fatiguées et transpirantes grimpent, posent leurs sacs de toile de riz, et s’installent sur le coin d’un siège, après avoir délicatement soulevé un pan du drap qui borde le matelas qui recouvre la banquette.
A chaque arrêt, des visages exténués et soulagés descendent, les pieds traînant.

A chaque nouveau départ, c’est le même rituel. Les récents arrivés installent leur petit coin de vie, en sortant tasses, théière, mots fléchés et en ignorant leurs voisins. Quelques heures plus tard, après avoir partagé du sucre ou du pain, ces mêmes voisins deviendront peut-être des amis. La distribution payante et obligatoire des draps et des serviettes blanches propres et repassés effectuée, chacun s’active à faire son lit, même s’il est 3 heures de l’après-midi. Les femmes passent une blouse de coton de ménagère, enlèvent leurs chaussures à talon et enfilent des tongs ; les hommes plient délicatement leurs chemises et restent en marcel blanc. Qu’elle que soit l’heure, on se doit de retourner les tablettes des sièges inférieurs. La table associée aux sièges devient alors lit et ne retrouvera pas son utilité de table avant la fin du voyage. Aujourd’hui, avec la même ignorance qu’il y a deux jours lors de notre trajet Almaty-Aralsk, nous avons encore loué l’équivalent des couchettes du haut. Alors que cette fois-ci nous avons pu échanger une banquette supérieure contre une banquette inférieure, afin de profiter d’un accès privilégié aux tablettes et de ne pas dépendre des voisins pour nous asseoir, se tenir debout ou descendre, nous nous retrouvons malgré tout contraints d’immigrer au wagon restaurant. Si nous voulons pouvoir écrire autrement qu’allongés et si nous voulons pouvoir lire dans un minimum de calme, une solution s’offre à nous : consommer un thé dans le wagon central qui, avec ses vieux fauteuils de skaï, ses tables en formica et ses petits rideaux de dentelles ne semble ne pas avoir changé depuis les années 30.

A chaque pause, chacun descend fumer une cigarette, acheter du plov ou des beignets, des légumes, des bouteilles d’eau glacée et avaler en vitesse une glace déjà fondue.
A chaque wagon ses marchands. Selon un ordre plus ou moins établi, les vendeurs ambulants traversent les wagons, discrètement selon les informations glanées sur l’amabilité et la gentillesse des chefs de wagons. A chaque nouveau compartiment, ceux qui n’affichent pas leurs biens, murmurent discrètement la contenance de leurs sacs de voyage : pantalons de jogging, T-shirts de football, robes à dentelles pour petites filles et sandales à paillettes, jouets pour enfants, brosses à dents, trousses de toilette transparentes, posters de la Pierre Noire de la Mecque, pain et bière fraîche, bijoux en or...

Une loi tacite existe dans cette société de voyageurs ; tout étranger qui n’y obéit pas perturbe l’ordre établi, d’après certains regards désobligeants et propos désagréables qui nous ont été adressés. Outre faire son lit en même temps que ses voisins de compartiment, il convient de manger à longueur de journée si possible du poisson séché fort odorant, une dizaine d’œufs durs trempés dans la mayonnaise ou encore de la saucisse ukrainienne qui a pris le soleil à force d’être suspendue à la fenêtre. En outre, pour imiter ses co-voyageurs, il est de rigueur d’aller toutes les trois heures au W.C. faire ses besoins, accroupis sur les toilettes, qui ne sont pas pour autant à la turc, avant de se laver les mains et le visage. L’habitude veut aussi que l’on se bouscule dès que l’on se déplace. Enfin, pour se fondre dans la foule des kazakhstanais, il est nécessaire de somnoler tout le trajet, les pieds pendus dans le couloir, en laissant traîner les restes de son déjeuner sur la tablette sous un fin tissu et après avoir jeté nonchalamment par la fenêtre ouverte ses ordures que ce soient des bouteilles en verre ou des épluchures de concombres. Pendant ce temps, le large samovar à côté des toilettes chauffe l’eau sans s’arrêter pour que chacun puisse boire son thé à longueur de journée.

Si les compartiments ne contenaient que les personnes légales, ces règles officieuses seraient supportables. L’exaspération du voyageur, étranger comme nous et non habitué à une telle promiscuité, est à son comble lorsque les chefs de wagons sous-louent des places déjà occupées. Il est donc courant de se faire réveiller par trois femmes bruyantes qui ont prévu de petit-déjeuner à votre tablette, en vous écrasant sans gêne et en vous soufflant toutes sortes d’odeurs au nez si vous dédaignez leur déclarer que vous voulez dormir.

Le train avance encore. Bien que les heures semblent longues depuis notre départ, le temps paraît suspendu. Nos voisins ont raison, il n’y a pas grand-chose à faire d’autre que de somnoler... nous les imitons.



Texte et photos : EM



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Astana ou les gratte-ciel de la steppe

Astana, le 28 mai


Aux portes de la Sibérie, Astana la nouvelle capitale kazakhe, est une ville surprenante et étrangement artificielle.
En 1994, le Président a décidé de déménager la capitale d’Almaty à Astana, prétextant que la ville du sud était sujette aux tremblements de terre. Cette décision a surpris ; selon les Kazakhs, Astana n’est pas agréable à vivre, il y fait moins 45°C en hiver et 50°C en été. En réalité, cette réorganisation administrative et surtout politique devait permettre au Président de se rapprocher politiquement de Moscou tout en évitant une scission du nord du pays qui, après l’indépendance, aurait pu souhaiter être rattaché à la Russie*. En outre, en délocalisant le centre décisionnel, le Président écartait son gouvernement des détracteurs ou des opposants intellectuels. D’ailleurs, un businessman travaillant entre l’ancienne et la nouvelle capitale nous disait qu’Astana n’était pas le Kazakhstan, « il n’y que des Russes là-bas  ».
Avant de s’appeler Astana, la ville avait déjà changé deux fois de noms. En tant qu’Akmola, elle était tristement réputée pour ses camps de déportés et ses goulags sous l’URSS. En tant que Tselinograd dans les années 50, la ville a été au cœur de la grande campagne de défrichement des terres vierges dans les régions de Sibérie prônée par Khrouchtchev. En 1998, le transfert des capitales terminé, la ville est renommée du nom d’Astana, « capitale » en kazakh. Les ministères ont déménagé, les ambassades se scindent ou hésitent, et Almaty reste la capitale culturelle et intellectuelle du pays.

Ce ne sont pas les périphéries d’Astana qui surprennent mais son centre. Sa périphérie est à vrai dire fidèle à tous les quartiers résidentiels des villes ex-soviétiques de moyennes importance. Les barres d’immeubles sont délabrées, les cours envahies par des enfants de types russe, allemand, et kazakh, et quelques pharmacies, salons de coiffure, magasins d’alimentation et banques tiennent boutique en bas des immeubles. Mais le centre ville est totalement différent. Entre une nouvelle Achkhabad version Nazarbaev et un New York tout neuf perdu aux milieux des steppes brûlées, il est difficile de savoir dans quel pays on se trouve lorsque l’on arpente les longues et larges avenues. Des gratte-ciel de toutes formes, de toutes tailles et de toutes couleurs, sortent des steppes par dizaines.

Les grues s’agitent et la ville semble naître du néant pour la première fois. Les rues du centre, vides sous la grosse chaleur du début d’après-midi, sont calmes et propres, trop propres par rapport à ce que nous avons vu dans le pays. C’est plus tôt dans la matinée que nous avions assisté à une scène illustrant l’aseptisation urbaine de la capitale. Devant la fenêtre de notre petit hôtel aux abords de la gare, trois hommes partageaient des bières dans une ambiance bon enfant, à l’ombre d’un arbre d’une cour typique d’immeubles. Une patrouille de police, sirène en marche, s’arrête. Un policier impeccable en sort, demande aux trois hommes leurs papiers. Après une brève explication et aucune tentative de corruption, le jeune gradé les emmène au poste, sans pour autant leur enlever leurs bouteilles de bière. D’après ce que nous avons entendu et compris de la petite leçon de morale de l’homme de l’ordre, leurs attitudes n’étaient pas correctes, surtout devant les quelques enfants qui jouaient sur les balançoires de la cour. Du jamais vu pour nos yeux de voyageurs...

Nous continuons notre promenade et quittons le centre ville pour rejoindre les bords de l’Ichim. C’est ici que nous retrouvons les habitants de la ville. Sur la promenade de béton frappée par un soleil brûlant surplombant la rivière, les enfants font du vélo et du rollers, à côté de leurs parents. Les femmes sont souvent enceintes ou poussent un bébé endormi dans une poussette moderne. Sur l’eau, entre la rive du centre ville et le parc d’attraction, des jeunes couples et des familles prennent le soleil sur des barques à rames ou boivent une bière fraîche sur des pédalos. Les jupes des jeunes filles sont aussi courtes qu’à Almaty et les T-shirts aussi transparents. Quelques mètres plus loin, à l’entrée du parc d’attraction plus moderne que tous les parcs que nous avons découverts jusqu’à présent en ex-URSS, une petite plage de sable marron. Les garçons se jettent dans la rivière en slip ou caleçon. Quelques filles trempent timidement leurs pieds et regardent avec envie les deux jolies femmes d’origine russe en maillot de bain deux pièces.

Après tout ce que nous avions entendu sur Astana, nous sommes plutôt surpris, la ville est en réalité douce et agréable à vivre. Et si l’on en oublie les questions politiques et les excès architecturaux on pourrait se laisser séduire par cette « ville artificielle des steppes » comme certains l’appellent.



La région d’Astana, comme tout le nord du pays au bord de la frontière russe, est une région majoritairement peuplée de Russes.



Texte et photos : EM



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1 minute sur l’avenue Respublika d’Astana (vidéo)

Astana, le 29 mai


Au carrefour des avenues Respublika et Seneray, les deux plus grosses artères d’Astana, les voitures s’entrecroisent dans une effervescence de fin de journée de travail. Tout autour, des gratte-ciel poussant comme des champignons témoignent de la métamorphose du centre de la capitale kazakhe. D’après les habitants, la demande de logements est telle que les prix des appartements ont flambé en trois années : dans les nouveaux immeubles du centre ville, le m² vaut 1500 $ à l’achat, et plus de 2500 $ sur les bords de la rivière Ichim. En périphérie, on peut encore acheter un m² à 500 $. Alors que derrière moi, un camion citerne arrose les espaces verts à la lance à incendie, je pose mon appareil...


Cliquez ici pour visualiser la vidéo.


Vidéo : P#



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