Passage de la frontière russe
Premières impressions russes
L’aventure du Transsibérien
Mockba...
Les cloches de Moscou (vidéo)
Une réalité bien moins belle que la cathédrale St Basil
2 minutes sur la Place Rouge (vidéo)
La mode et l’alcool : les deux passions des jeunes Moscovites
Les nuits blanches de Saint-Pétersbourg
Le plaisir des bains russes
Levée des ponts sur la Neva (vidéo)
Passage de la frontière russe
Petropavlovsk - Irkoutsk, le 31 mai
Tirée de mon sommeil par une voix impérieuse, je me réveille en sursaut : « Dokument ! ». A peine consciente, je retrouve mon sac, à tâtons j’en extirpe nos deux passeports français et les tends à l’homme à la casquette soviétique. Il n’a pas l’air commode. Je remonte mon drap et attends. Patricio somnole et lutte pour garder les yeux ouverts. En silence, le douanier tend les visas à sa collègue, qui dicte nos numéros d’immatriculation et noms par talkie-walkie à une voix invisible et autoritaire : MASSON, Maria, Anastasia, 2 Sergueï, Olga, Natacha. Silence de l’autre côté. Silence trop long. Le sommeil ne va pas tarder à me rattraper. On entend un lointain kharacho. Tout va bien. Un tampon rapide sur la table de derrière marque notre entrée dans la Grande Russie, cette terre qui nous a tant fait espérer et pour laquelle obtenir un visa est mission impossible. Une douane n’aura jamais été aussi rapide et facile. Je reprends les passeports, remercie, souris et m’endors à peine nos sésames rangés.
Dans 24 heures, nous serons à Irkoutsk. Nous pensions que tout aurait été plus compliqué, mais finalement, arriver jusqu’ici aura été simple, presque trop simple. Irkoutsk... un nom qui nous a tant fait espérer. Un nom magique, aux sonorités étrangères. Une ville qui paraît un bout du monde inaccessible, à seulement quelques heures d’Oulan-Bator et quelques jours de Pékin. Et pourtant, nous n’avons fait qu’acheter des billets de train de troisième classe, nous avons rangé nos sacs, fait notre lit banquette et nous nous sommes endormis. Nous n’avons fait que prendre un train et demain nous nous réveillerons à Irkoutsk. Voyager devient presque trop facile parfois. Le monde serait-il aussi si petit ?
Texte et photo : EM
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Premières impressions russes
Irkoutsk, le 3 juin
Cela fait maintenant trois jours que nous sommes installés à Irkoutsk, dans un petit hôtel près de la gare. Tous les soirs depuis notre arrivée, le restaurant de l’hôtel est loué pour des mariages et des anniversaires. Tous les soirs, notre sommeil est bercé par des chants traditionnels russes joyeux et entraînants. Depuis notre arrivée, au lever du soleil le 1er au matin, nous profitons de la douceur de vivre de cette belle ville aux maisons de bois et découvrons les rives encore sauvages du lac Baïkal. Alors qu’Irkoutsk se prépare à fêter ses 345 ans en se drapant de posters et de banderoles, nous prenons le temps de découvrir cette ville qui nous laisse entrevoir ce qu’est le peuple russe. En arpentant les rues commerçantes Karla Marxa et Lenina, nous nous apprivoisons à la Russie. Nous en avions rêvé pendant de longues nuits et nous ne sommes pas déçus : les clochers des églises orthodoxes sont bien ronds et scintillants, les croix brillent d’or et d’étoiles comme dans les livres, les cloches sonnent le matin et les pirojkis sont encore plus délicieux que nous ne pouvions le penser. Les maisons de bois et les fenêtres colorées des ruelles Balbushkina et Karla Libernikha ravissent l’œil et la transparence du lac Baïkal apaise. Le calme des petits villages de pêcheurs de Bolshie Koty et de Listvyanka repose après les heures de train bruyantes et animées qui nous ont conduits jusqu’ici et le goût frais et relevé du poisson séché varie de celui des chachliks et des somsas d’Asie Centrale.
Pourtant notre arrivée à Irkoutsk aurait pu s’apparenter à un cauchemar si nous n’étions pas ravis d’être, enfin !, en Russie. Il était 6 heures du matin quand nous quittions la gare aux allures de Disney World, après avoir tenté pendant une heure d’acheter un billet pour Moscou au guichet. Mais les étrangers ne sont pas les bienvenus à la caisse commune du rez-de-chaussée, et bien que nous ayons l’horaire et le numéro du train, il nous faudra revenir le lendemain pour acheter nos billets aux caisses de luxe situées à l’étage, où le service de vente des billets de train (même si nous sommes à un guichet de la gare) est facturée. Alors que la gérante de l’hôtel refusait de nous laisser une chambre avant midi, nous partions en ville à la recherche d’un café. Manque de chance, les cafés n’ouvrent qu’à 10h à une exception près. Nous voilà donc contraints de déambuler en ville à la recherche d’un coin agréable où l’on pourrait se reposer et se réchauffer d’une boisson chaude. Seules quelques silhouettes humaines lourdes et instables traînent dans les rues froides et battues par une petite pluie fine glaciale. Une chose marque nos narines : malgré l’heure matinale, une forte odeur de vodka flotte dans l’air. Sont-ce les flaques d’eau au sol qui en sont imbibées ou les créatures croisées ? Les quelques femmes rencontrées semblent porter la misère du monde sur leurs épaules et les visages qui apparaissent au travers des vitres poussiéreuses des tramways ont un regard violent déroutant. La vie pourrait être paradisiaque ici si les Russes n’étaient pas aussi tristes et déprimés. L’expression de violence des Russes, c’est la première chose qui nous a marqués, mais, ne voulant nous fier à nos premières impressions, nous avons préféré attendre et oublier ce sentiment. Malheureusement jour après jour, nous percevons toujours ces mêmes regards violents et parfois haineux. L’omniprésence de l’alcool n’arrange rien et détruit le peu d’humanité qui reste sur certains visages. Quelle que soit l’heure, on croise régulièrement des personnes titubantes, homme ou femme, jeune ou vieillard, une bouteille à la main. Il n’y a pas de profil type du buveur ou de l’éméché : à l’arrêt de bus, les jeunes filles partagent une bière à trois heures de l’après-midi ; dans la rue, une femme rentre avec son mari, tous les deux saouls et bavards ; dans une gare, un homme titubant et visiblement au chômage tient sa bouteille de vodka comme son trésor ; dans une machrutka, un jeune homme monte une bouteille de bière ouverte à la main, et personne ne s’en étonne. Le shot de vodka ne coûte pas cher et la bouteille parfois moins chère qu’un litre de jus de fruit ; quant à ceux qui ne boivent qu’une seule bière, ils s’entendent dire qu’ « une seule bière ne fait rien que salir la gorge ! »
Lorsque l’on demande à Sacha, un jeune juriste d’Irkoutsk, ce que font les jeunes le soir, il répond sans même réfléchir : « ils boivent ! ».
Texte et photos : EM
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L’aventure du Transsibérien
D’Irkoutsk à Moscou, les 6, 7, 8 et 9 juin
Une nouvelle fois, nous sommes dans le train. Une nouvelle fois, le paysage défile. Le rythme du train nous balance. Le son des essieux sur les jointures des rails nous berce.

Dans notre train estampillé Baïkal - Irkoutsk - Moscou, les trains du Kazakhstan nous paraissent bien loin. Désormais, nous avons des toilettes propres, des bouquets de fleurs de plastique sur les tables, de la moquette au sol, et même de la musique dans chaque compartiment ! Tous les soirs et tous les matins, la responsable du wagon passe l’aspirateur et secoue le long tapis du couloir central. Pourtant, nous sommes toujours en troisième classe, la moins chère et la plus communautaire ! Le capitalisme a fait son chemin... La musique de la radio couvre parfois le bruit du train. On s’amuse à reconnaître des chanteurs russes tels que Sveri ou les Frères Grimms, mais aussi Joe Dassin, Mylène Farmer ou Vanessa Paradis. Une émotion particulière nous emporte lorsque l’on entend une reprise de I’m back to the USSR. Régulièrement, les mélodies sont entrecoupées de publicités vantant les merveilles de telles villes et les splendeurs de tels bourgs.
Alors que, lors de nos précédents voyages, tous les voyageurs de notre wagon avaient l’air un peu étrange, tels des personnages des premiers films de Jeunet, cette fois-ci, chacun est discret et silencieux. Quelques hommes disputent un jeu de cartes le soir venu. La majorité des passagers somnole sous des draps blancs rayés de lignes bleues assorties à la moquette. Quelques personnes partagent un repas, on ne sait trop si c’est un déjeuner ou un souper, composé de poulet rôti, de légumes crus et de nouilles lyophilisées trempées dans l’eau bouillante tirée du samovar de l’entrée du wagon. Des jeunes femmes feuillettent des magazines alanguies sur leurs banquettes. Deux petites filles, allongées sur la même banquette en hauteur, retiennent des fous rires qui font sourire leurs voisins. Quatre hommes à la bedaine rebondie et dégageant une odeur de pieds assez repoussante, remontent le mince couloir pour aller fumer une cigarette. Dans l’autre sens, notre voisine de derrière, une petite vieille femme voûtée et magnifiquement ridée, se tient, apeurée, aux barres verticales qui encadrent le couloir afin de traverser le wagon pour réchauffer son thé à l’eau brûlante du samovar. Soucha, une jeune fille de 11 ans, s’embête à nos côtés, nous espionne et escalade les banquettes en hauteur au grand dam de sa babouchka.
Les jours et les nuits passent.
Nous tentons, tant bien que mal de garder un rythme cohérent. Alors que l’horloge du train indique l’heure de Moscou, notre montre indique celle d’Irkoutsk : ainsi lorsqu’il est 23h à nos poignets, il est 18h dans le train, dehors le soleil se couche et à nos côtés, nos voisins dînent. A chaque réveil au milieu de la nuit, un soleil rouge éblouissant perce par notre fenêtre. A quel rythme vivre ? Celui dicté par nos estomacs et nos paupières, celui officiel affiché dans le train ou celui du paysage traversé ? Où sommes-nous ? Quelque part entre Irkoutsk et Moscou ?
Après avoir résisté quelque temps à ce double espace-temps, et riches de notre expérience lors du trajet Petropavlovsk - Irkoutsk, nous préférons nous mettre le plus rapidement à l’heure de Moscou. Pourtant, ni le soleil ni la lune ne nous suivent. Perdus entre la réalité du ciel et celle de nos montres, nous tentons de garder un rythme pour les repas en nous fiant aux aiguilles de nos cadrans, même si nous ne savons plus très bien ce que cela signifie. On se fixe des objectifs pour occuper les heures qui passent. On potasse l’Assimil de russe, on s’améliore aux échecs, on se plonge dans la défaite française de 40 avec St Exupéry, on se familiarise avec Moscou après avoir tant bien que mal déplié la large carte sur la petite tablette de ma banquette, on sympathise avec notre voisine et sa fille et on finit par laisser à notre voisin Sergueï, pour sa collection de pièces étrangères, nos pièces arméniennes et turques qui alourdissaient nos sacs. Mais, malgré tous nos efforts, nous oublions quel jour nous sommes. Depuis combien de temps sommes-nous assis à ces places ? Avons-nous déjeuné ? Qu’avons-nous mangé ? Nous ne nous rendons plus compte du déplacement, seuls quelques tournants trop fortement marqués nous rappellent que nous sommes dans un train. Le mouvement nous envahit à un point tel que nous oublions que nous nous déplaçons. Le rythme du roulement des wagons nous submerge et seules les forêts vertes qui déroulent, telle la pellicule des premiers films en couleurs, à travers notre fenêtre encadrée de jolis rideaux bleus décorés de phoques, nous remémorent que nous avançons vers Moscou.
Le paysage continue son chemin et nous quittons, déçus, la Sibérie. Les forêts de bouleaux et de conifères nous entourent. Des résineux s’étendent sur des kilomètres. Parmi des camaïeux de verts, quelques arbres brûlés et morts tiennent encore debout. Dans l’herbe, des petites fleurs forment un tapis orange, des Jarkis selon notre voisine ; malheureusement nous sommes incapables de trouver la traduction dans notre dictionnaire. Les maisons de bois nous ravissent avec leurs volets colorés et les potagers fraîchement labourés. Nous traversons trop vite l’Oural, et comme si nous survolions une planisphère, les villes défilent, les unes après les autres : Krasnoïarsk, Novossibirsk, Omsk, Ekaterinbourg, Kazan... A Novossibirsk, dans la frénésie habituelle des vendeurs de Maroj’no et des voyageurs affamés de glaces au lait, nous dégustons des esquimaux qui fondent trop vite ; à Ekaterinbourg, je fume une cigarette pendant que Patricio achète un jus d’orange. A chaque ville, une belle gare aux allures de Disney Land ; à chaque village, une gare d’une autre époque souvent trop belle pour de petites villes délaissées et misérables.
Texte et photos : EM
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Mockba...
Moscou, le 10 juin
Mockba ! Mockba !
Nous voici arrivés à Moscou.
A peine nos sacs posés que nous partons en ville, exténués et euphoriques. Autour de nous, dans les parcs, les rues, dans le métro, dans le Mall près de la Place Rouge où nous nous réfugions de la pluie, des jeunes. Partout des jeunes d’à peine plus de 20 ans. Ils boivent des bières, font du shopping, téléphonent, jouent de la guitare, attendent un ami ou partagent un dîner. Tous stylés et apprêtés. Plusieurs jeunes filles sûres d’elles très habillées et attirantes, deux ou trois sataniques les yeux noircis, quelques solitaires mal dans leur peau dissimulés par des pulls trop larges, sans oublier des jeunes en jeans et t-shirts qui pourraient presque passer inaperçus. Venant d’Asie Centrale et d’Irkoutsk, nous n’en croyons pas nos yeux. Sommes-nous dans un autre monde ? Est-ce cela, Moscou, la ville qui fait fantasmer tous les jeunes d’Asie Centrale et qui rend nostalgique la plupart des vieux de la région ? Et dire que cette ville a été la capitale des pays précédemment traversés pendant plus de 70 ans !
Devant la Place Rouge, des sweats à capuche CCCP et des fausses médailles soviétiques sont bradées par dizaines aux touristes russes et étrangers. On les vend par série : l’or, l’argent et le bronze des « bonnes mères soviétiques », la collection des jeunesses soviétiques, l’ensemble des insignes du bon soldat... L’Union Soviétique est morte et le monde capitaliste a pris racine. L’URSS est devenue un revival commercial : les esquimaux glacés CCCP se mêlent aux Extrêmes de Gervais et aux Magnums de Nestlé, les pulls et les t-shirts CCCP ne surprennent pas plus que les polos Brasil ou les blousons Da Puta Madre, on trouve les visages de Staline ou de Lénine sur les cigarettes Prima Nostalgia et les boîtes de nuit s’appellent Propaganda ou Bunker.
Pendant ce temps, Lénine dort tranquillement sur la Place Rouge, malgré les répétitions de musique techno pour la fête du 12 juin qui se tiendra face au Père de la Révolution. S’il savait que des jeunes rebelles font du skate sur le socle de sa statue, se retournerait-il dans sa tombe ?
Texte et photos : EM
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Les cloches de Moscou (vidéo)
Moscou, le 12 juin
Il est 20 heures, les Moscovites prennent leur temps sur les places centrales de la capitale. Aujourd’hui, c’est le « jour de la Russie », commémoration du 12 juin 1990 jour où le parlement de la république socialiste de Russie a déclaré la souveraineté de la Russie. Appelée autrefois Jour de l’Indépendance, le 12 juin a été baptisé en 2002 Jour de la Russie pour rallier les Russes autour d’une date patriotique et non autour d’une date rappelant l’URSS. La place Rouge est fermée au public pour le concert de musique contemporaine qui se tiendra au pied du Kremlin, face à la tombe de Lénine. Seuls quelques heureux élus et membres du gouvernement pourront assister à ce grand son et lumière élitiste.
À l’écart du centre ville, dans un quartier d’hôtels particuliers et de maisons de Nouveaux Russes, les rues sont vides. Alors qu’un monastère orthodoxe sonne ses cloches pour annoncer la fermeture de ses portes, je pose mon appareil...
Cliquez ici pour visualiser la vidéo.
Vidéo : P#
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Une réalité bien moins belle que la cathédrale St Basil
Moscou, le 14 juin
Chaque promenade à Moscou s’apparente à un défilé de mode dans un livre d’histoire soviétique. Les jeunes moscovites sont stylés et la mode est une préoccupation importante. On arpente l’Arbat, on découvre l’avenue Tchervskaya, on fume une cigarette sur la Place Rouge. On traverse les places connues de la révolution de 1917 sur lesquelles traînent des sosies de Lénine, on découvre les lieux oubliés de 1990-91 et on se rappelle ses cours de lycée et les unes des journaux d’il y a une quinzaine d’années. Au milieu de cette ville intrigante, les clochers arrondis et étonnants des églises et des monastères colorent et éclairent les coins des ruelles. C’est la fête de la sainte Trinité, des herbes vertes sont répandues sur le sol des églises pour saluer l’arrivée du printemps. Des femmes traversent les larges portes surmontées d’une icône dorée, posent un voile sur leur tête, et prient dans ces havres de paix silencieux après avoir allumé des fines bougies à la cire orangée. Des jeunes filles font de même puis écrivent sur un bout de papier quelques intentions de prière. Contre quelques roubles, un prêtre ou une religieuse intercédera auprès du Père. Alors que les sept gratte-ciel de Staline encadrent la ville d’étoiles et de tours blanches, les églises sont dispersées un peu partout. Si Moscou n’est pas une ville effrayante, malgré la largeur soviétique de ses avenues et la lourdeur de ses bâtiments officiels, peut-être est-ce grâce à ces lieux de culte tranquilles et apaisants qui parsèment la ville de croix barrées dorées et scintillantes.

Pourtant la vie quotidienne du peuple russe n’a rien à voir avec ces trottoirs où s’affichent sac Louis Vuitton, chaussures Puma et pull Adidas. Même si des ivrognes endormis sur les marches des souterrains attendent d’être ramassés par les forces de l’ordre, Moscou est loin de la Russie désoeuvrée où la vodka réconforte. Même si les vieux moscovites ramassent des cannettes vides et des bouteilles en verre à côté des jeunes qui boivent leur litre de bière quotidien, Moscou est très loin des villages sans gaz, des jeunes au chômage et des disparités économiques. Même si la pauvreté traîne juste à côté des milliardaires, les visages gris et longs d’Irkoutsk semblent appartenir à une autre nation. Ici, tout s’achète, même le bonheur, et pour vivre à Moscou, il faut avoir de l’argent.
Mais la réalité russe est bien moins agréable que les voitures luxueuses de la Tchervskaya. Le pays perd plus de 700 000 personnes par an, on compte 35 000 morts par an d’accidents de voiture et autant à cause de l’alcool frelaté, c’est l’équivalent de plusieurs villages qui disparaissent de la carte. Les révolutions de couleurs de Géorgie et d’Ukraine, prétexte depuis un an à un renforcement du pouvoir et de la censure, font encore peur Les mouvements indépendants de jeunesse ont été récupérés par le pouvoir et personne ne pense à s’opposer au tout puissant Poutine ; sa manière de gouverner le pays « à la KGB » rassure et apaise les vieux soviétiques comme les étudiants russes. Après un Eltsine malade et alcoolique, Poutine est l’homme russe fort dont le peuple a besoin. Les jeunes professionnels survivent comme ils peuvent avec un code du travail absent et il est normal de multiplier les emplois ou de travailler sans horaire. Tristement aucun jeune n’a le temps de faire de la politique, le quotidien est assez lourd comme cela. Les systèmes sanitaires et scolaires datant encore de l’Union Soviétique n’ont jamais été modernisés et promettent un avenir noir à la population de ce large pays si rien n’est entrepris rapidement. La Russie a perdu son URSS et la Russie aura encore besoin de nombreuses années avant de s’en remettre. Etonnement on ne note aucune réelle réflexion politique sur cette période de l’histoire, aucune analyse sociale, mais simplement un profond regret du temps passé. Pour Vladimir Poutine, comme pour la majorité des Russes, l’implosion de l’Union Soviétique est « la plus grand catastrophe géopolitique du siècle. » Pourtant, avant hier lors de la fête de la Russie du 12 juin, ce même Président exhortait son peuple à « rejeter la dictature et à embrasser la démocratie ». Les quelques centaines de manifestants contre la guerre en Tchétchénie et pour la libération de Mikhaïl Khodorkhovsky paraissaient bien dérisoires à côté des 46 000 jeunes manifestants venus défiler sous le Kremlin depuis les régions des alentours dans des bus affrétés par le pouvoir. De manière presque contradictoire, alors que nombreux sont les russes qui regrettent l’URSS et l’amitié des peuples « à la soviétique », le pouvoir, au lieu de proposer un rapprochement avec ses anciens camarades, prône l’identité russe et revendique un nationalisme russe quasi raciste et intolérant. Preuve en est cette fameuse « Fête de la Russie » du 12 juin, jour de commémoration du 12 juin 1990 jour où le parlement de la république socialiste de Russie a déclaré la souveraineté de la Russie. Appelée autrefois « Jour de l’Indépendance », le 12 juin a été rebaptisé en 2002 « Jour de la Russie » pour rallier les Russes autour d’une date patriotique et non autour d’une date remémorant l’URSS et donc sa disparition.
En attendant que le soleil se couche, les jeunes boivent et traînent dans les nombreux parcs verts. Tiraillés entre des souvenirs omniprésents d’une Union morte et le modèle du richissime business man, les jeunes vivent sans se poser trop de questions. L’ambiance est électrique, sexualisée et alcoolisée. C’est cela Moscou : triste et exaltant à la fois.
Texte : EM
Photos : EM & P#
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Lénine sur la Place Rouge (vidéo)
Moscou, le 17 juin
Krasnaya Plochaya, la Place Rouge ! Entourée du Kremlin et du mausolée de Lénine au nord, de la cathédrale Saint Basil à l’ouest, du Goum au sud et du musée d’Histoire de la Russie à l’est, la place Rouge est bel et bien ce lieu mythique tant pour les tsaristes que pour les communistes, tant pour les orthodoxes que pour les capitalistes. Au coucher du soleil, les couleurs des coupoles éclatent et submergent les yeux. Les gens se prennent en photos, se promènent ou traversent à toute vitesse la place centrale de Moscou.
Alors que des jeunes filles en minijupes posent devant les cinq lettres rouges ËÅÍÈÍ (Lénine), Evangeline et moi restons en contemplation devant le centre de toutes les Russies. Malgré nous, et quelles que soient nos convictions politiques, nous nous laissons envahir par Vladimir Illich de Michel Sardou. Au milieu d’un flot ininterrompu de touristes étrangers et russes, je pose mon appareil...
Cliquez ici pour visualiser la vidéo.
Vidéo : P#
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La mode et l’alcool : les deux passions des jeunes Moscovites
(article paru dans la revue Regard sur l’Est)
En ce mois de juin ensoleillé, les rues du centre de Moscou se transforment en esplanade de défilés de mode.
Caché derrière des lunettes de soleil Chanel, on se fait prendre en photo devant le mausolée de Lénine, les jeunes filles rivalisent par la profondeur de leurs décolletés sur l’avenue Tverskaïa et l’Arbat est envahie de polos rouges « CCCP ». Au Goum, on assiste à une procession de top-modèles. L’ancien symbole du shopping à la soviétique est loin ; L’Oréal ou Sonia Rykiel ont investi les lieux depuis longtemps déjà.
Incarnation de la femme russe fortunée, une jeune fille regarde une robe en vitrine de chez Kenzo ; sans poitrine ni hanche, c’est sa longue chevelure brune qui la féminise. Perchée sur des hautes chaussures à bouts ronds rouge vif, elle arbore fièrement une large ceinture Dolce & Gabbana sur un jean stretch bleu clair. Sur sa fesse gauche, on lit les initiales d’Emporio Armani en strass blancs et roses. Un sac Louis Vuitton à son épaule complète la parfaite panoplie de la fashion victim. A quinze minutes de là, à l’Etaj, LE café par excellence des moscovites branchés, on retrouve le même univers de paillettes et de marques étrangères. Dans les fauteuils de cuir, toutes les filles sont blondes et sexy, tous les garçons musclés et stylés. La gente féminine comme masculine a pensé sa tenue, assorti son sac à ses chaussures, calculé son style. Au Mc Donald’s qui borde le Kremlin, une jolie jeune fille, aux longs ongles rouges parfaitement manucurés, partage un Big Mac avec son petit caniche, posé sur ses genoux. Moscou est la ville des milliardaires, c’est un fait. Tout s’achète, se monnaie et le bon marché n’existe pas. Quand il faut se faire voir et être vu, tous les moyens sont bons : la voiture, la minijupe ou le téléphone portable.
Mais les Nouveaux Russes et les jeunes aisés ne sont pas les seuls à prendre autant soin de leur apparence. Toutes classes sociales confondues, les jeunes dans leur ensemble son attentifs à leurs toilettes. Au-delà des cafés chics, les places et les rues sont envahies de jeunes habillés avec caractère et recherche. Sur les marches du métro Tchistye Proudy ou aux alentours de la statue de Pouckhine, les jeunes filles exhibent leurs dernières tenues et les garçons fument une cigarette, après s’être recoiffés.
L’esplanade au-dessus du centre commercial Okhotny Riad est l’endroit rêvé pour admirer les jeunes Moscovites. Vêtements asymétriques, piercings, dreadlocks, superpositions de couleurs ou de t-shirts, chaussures à talon avec jean ultra-moulant, Converses avec baggy ultra-large, à chacun son genre. Les filles sont très apprêtées et très maquillées, les garçons coiffés avec précision. Même les décoiffés. Les jeunes filles sont pour la plupart sûres d’elles et mettent en valeur leurs formes féminines. Les garçons adoptent, quant à eux, soit le look « rebelle » du pantalon au niveau des fesses laissant visible le caleçon, soit le style italien cheveux gominés et t-shirt collant. On distingue trois manières de s’habiller chez les jeunes filles : les premières portent une minijupe et un t-shirt original, les secondes ont enfilé un jean classique assorti à un haut tape à l’œil et aguicheur, et enfin les dernières sont vêtues de tailleurs et de vêtements « class » qui soulignent leur féminité. Les garçons ont ciré leurs chaussures plates et longues, les manches des vestes ont été retroussées.
Les jeunes ont peu de moyens pour la plupart et, hormis pour la jeunesse dorée, le shopping est rare. On profite des soldes et des magasins bon marché. Mais sans l’avouer. Les rares marques sont systématiquement exhibées, qu’il s’agisse de chaussures Adidas, de lunettes Dior ou d’un sac Gucci. L’œil expérimenté distinguera le faux du vrai. Une discussion menée avec ces jeunes permet de comprendre que deux choses les intéressent : le confort et le style. Ainsi, Evguénia, 17 ans, porte aujourd’hui une minijupe en jean parce qu’elle « en avai[t] envie ce matin. J’aime ce style et je me sens plus à l’aise ». Son amie, Lilia, préfère les jeans mais a enfilé un t-shirt très échancré « pour être jolie ». Ces deux bonnes amies achètent rarement des vêtements, « peut-être une fois tous les trois mois, quand on a besoin de quelque chose ». En revanche, pour Natalia et Vicky, 20 ans toutes les deux, le shopping est presque une passion ; elles avouent y succomber « jusqu’à trois fois par jour ». Vêtues aujourd’hui de pantalons sportifs et vêtements casual, elles disent aimer s’habiller de manière sexy pour se sentir regardées et séduisantes. L’accoutrement d’Anna, 23 ans, reflète la confiance qu’elle a en elle : minishort, chaussures à talon, top transparent, tous les hommes tournent les yeux sur son passage. Sûre d’elle, elle affirme que la mode est l’un de ses principes de vie. Elle adore faire les boutiques, dépense plusieurs milliers de roubles par mois et ne s’en cache pas.
Depuis quelques mois, les sweats rouges à capuche, zippés et siglés « CCCP » sont redevenus à la mode chez les jeunes Russes. Comme les tissus simili camouflage et les t-shirts militaire pour les jeunes filles. Dans le parc du Centre russe d’expositions (ex-VDNKh), Natacha, 18 ans, arbore piercings, treillis et un court blouson de l’armée qui laisse voir son nombril. Le scratch US Army accroché à sa poitrine ne l’intéresse pas, « ce n’est pas politique, c’est juste pour le style. J’aime ce style ». Bien qu’un t-shirt ou un insigne puisse être aussi fort qu’un slogan politique, ici personne n’y pense. Rares sont les jeunes qui font de la politique en Russie ; et dans la mode, l’essentiel est le style, la couleur ou la forme du vêtement.
Mais ces survêtements rose fushia, ces t-shirts transparents et ces minijupes vont de pair avec la deuxième passion des jeunes Moscovites : l’alcool. Les jeunes avouent ne pas avoir confiance en l’avenir, et pourtant ils aiment la vie et le font savoir, ils paradent et boivent. Le phénomène est aussi nouveau que la mode. La majorité des jeunes boivent dans les parcs, en public, et exclusivement de la bière, ce qui est moins nouveau. Il serait faux de penser que toute la jeune génération boit, mais la majorité des jeunes Moscovites traîne dans la rue, une bouteille à la main. D’ailleurs Marina, jeune étudiante en interprétariat de 20 ans, s’en offusque : « Je ne comprends pas qu’on puisse boire autant quand on est jeune. Surtout les filles ! » En effet, chose troublante, on remarque aujourd’hui que les jeunes préfèrent la bière à la vodka et que les filles sont de plus en plus nombreuses à consommer de l’alcool dans les lieux publics. Pour Macha, jeune juriste de 25 ans, tout ceci est nouveau : « Avant, les jeunes ne buvaient pas autant, et pas dans la rue. Les gens étaient plus respectueux et discrets. Maintenant les jeunes boivent tout le temps et ils pourraient faire l’amour dans l’herbe des parcs, tout le monde s’en ficherait ! » Assis sur les bancs des places vertes, les amis, en bande, sont toujours accompagnés d’une ou deux bouteilles de bières de 2 litres avec des gobelets en plastique. Quelle que soit l’heure, 9h, 16h ou 23h, on boit cette bière moins chère que l’eau.
Il n’y a pas de profil type du buveur : à l’arrêt de bus, les jeunes filles partagent une « botchka » à 3 heures de l’après-midi ; un jeune homme monte dans un wagon du métro une canette ouverte à la main sans que personne ne s’en étonne ; une bouteille de plastique d’un litre et demie tourne entre cinq jeunes assis sur un banc public ; au coucher du soleil, dans un parc du centre-ville, des amoureux boivent des soft cocktails face à un guitariste nostalgique, une Baltika entre les pieds. A celui qui ne boit qu’une bière, on aime dire qu’« une seule bière ne sert qu’à salir la gorge ! ». Et lorsqu’on demande à Sacha, 25 ans employé dans une entreprise de construction, ce que font les jeunes le soir, il répond, sans même réfléchir : « Ils boivent ! »

La consommation d’alcool de plus de 12° est interdite dans les lieux publics, par conséquent les jeunes boivent exclusivement de la bière ou des soft cocktails, ces nouvelles boissons aromatisées à la vodka, au gin ou à la tequila. Boire est une occupation peu coûteuse pour les jeunes : « Ce n’est pas cher, c’est agréable, il fait beau et nous n’avons pas grand-chose d’autre à faire », explique Sergueï, un jeune étudiant moscovite d’à peine 18 ans, à la sortie du métro Tchistye Proudy. Non pas qu’il n’y ait pas beaucoup de théâtres, de cafés, de cinémas ou de clubs à Moscou. Au contraire ! Mais la vie culturelle et la vie nocturne coûtent cher dans la capitale russe. Alors qu’une bière se paie 30-35 roubles dans les magasins Prodoukty ou les kiosques qui occupent chaque coin de rue de la ville, la moindre consommation alcoolisée dans un café revient à 50 ou 100 roubles. Andreï, 23 ans, boit trois à quatre fois par semaine, après le travail et surtout le week-end sur l’esplanade du centre commercial Okhotnyi Riad, « mais lorsqu’on n’a pas de boulot, on boit tous les jours ». A côté de lui, des bouteilles de bières sont posées sur son attaché-case. Pour Vassili, son ami gérant dans un grand hôtel, boire est avant tout un moyen « de se relaxer et de se retrouver ». Un gros sac en toile de riz à la main, une babouchka passe et propose discrètement des bières fraîches. Andreï et son ami reprennent deux canettes de 50 cl.
En attendant que le soleil ne se couche, les jeunes continuent de boire. Tiraillés entre les souvenirs omniprésents d’une défunte Union et le modèle du richissime businessman, les jeunes vivent et avancent comme ils peuvent. A côté des néons lumineux des casinos et des bars, les faucilles et les marteaux de l’Union soviétique sont encore présents sur les bâtiments officiels, et pour longtemps semble-t-il.
Reportage : EM & P#
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Les nuits blanches de Saint-Pétersbourg
Saint-Pétersbourg, le 19 juin
Quiconque découvre Saint-Pétersbourg après Moscou est surpris par la propreté et la noblesse de cette ville européenne tournée vers la mer. Joyau culturel envahi par les touristes et essence artistique du pays, il n’y a pas grand-chose à redire sur la deuxième plus grande ville de Russie. On se baigne au pied de la forteresse Pierre et Paul, la perspective de la Nevsky est parfaite, les icônes et les coupoles de l’Eglise du Christ Ressuscité fines et colorées, les églises superbes, les parcs bien entretenus, les bâtiments sculptés et détaillés, les Russes polis et courtois, les cafés expresso et sucrés, les fontaines ensoleillées envahies d’enfants, les hamburgers aux véritables steaks de viande et non aux kotletis, l’ambiance bourgeoise et intellectuelle, les ponts raffinés et délicats, les restaurants chers et stylés, et les places recouvertes de fleurs et de verdure. Certains éléments étonnent et paraissent désassortis de l’ensemble, telle la Cathédrale de Kazan ou celle d’Isaac, mais l’ensemble fonctionne. L’Ermitage encadre la ville et ses canaux. La ville Musée perdure.

Mais en ce moment l’évènement de Saint-Pétersbourg, comme durant chaque mois de juin, ce sont les nuits blanches. Pendant presque un mois, le jour se couche à peine et les nuits sont raccourcies à deux faibles petites heures. La nuit n’existe quasiment plus. Une lumière variant entre le coucher et le lever du soleil occupe le ciel de la ville entre 23heures et 5heures du matin. Il est minuit, une lumière matinale d’hiver plane sur la ville. Il est minuit passé, on boit un café en terrasse comme en milieu d’après-midi. A 1heure du matin, certaines voitures n’ont pas leurs phares. A 3heures, les rues sont encore occupées par des russes et des touristes, émerveillés par le phénomène et les derniers lampadaires s’allument. La vie ne s’arrête pas, l’heure n’existe plus. Patricio a cassé sa montre, et sans repère, il est incapable de savoir l’heure réelle. Le soleil n’indique rien d’honnête, et l’activité des terrasses n’aide pas à se repérer.
Sans nuit, l’atmosphère tamisée et cosie de l’obscurité n’existe plus. La vie nocturne ressemble à la vie diurne, et l’absence de ciel étoilé, de lune ou même de noir vide de romantisme déroute et perturbe.
Ces journées de 22heures sont pourtant séduisantes et agréables. Tout du moins le temps d’un week-end, car après plusieurs nuits sans pouvoir se coucher à heure normale (donc se coucher en plein jour) tout en continuant à se lever de bonne heure afin de profiter des longues journées propres aux voyageurs, le sommeil manque et transforme le plaisir des nuits blanches en cauchemar. Les nuits de seulement 4 heures de repos exténuent et nous dérèglent. Le cycle de la nature paraît détraqué et nous embrouille gentiment avec lui.

Texte et photos : EM
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Le plaisir des bains russes
Saint Pétersbourg, le 25 juin
Après avoir profité des bienfaits des bains au souffre de Tbilissi, du sauna finnois de Tsaghkadzor, du bain turc à Lahij et du hammam de Boukhara, nous rêvions de renouveler l’expérience à Saint Pétersbourg. Nous avions déjà raté les réputés bains Sandunovskiyo de Moscou, il ne s’agissait pas de passer une nouvelle fois à côté des bains russes.
Cachés dans une cour d’immeubles sans cachet, non loin de la gare Moscou, les bains Mitininskya pourraient passer inaperçus sans le panneau poussiéreux qui précise les horaires d’ouvertures démodés de l’endroit. Derrière une porte de plastique, un hall quelconque sentant le propre et la lessive. Bien qu’une cahute en bois soit installée dans un coin, personne n’est là. Une ombre nous indique d’une voix sèche nos étages respectifs : le premier pour les hommes, le deuxième pour les femmes.
A l’étage, une lourde porte de métal entrouverte permet de pénétrer dans le havre de liberté des corps et des femmes. Une lourde odeur de transpiration flotte dans les vestiaires. Après m’être déshabillée dans la large salle meublée de banquettes de bois, et après avoir suspendu mes vêtements aux crochets destinés à cet effet encadrant les compartiments de bois, j’avance avec précaution pour ne pas glisser sur les larges dalles trempées. Derrière un couloir embué et deux petites portes de bois, les bains m’attendent .Je pousse les portes trempées. Une chaleur moite et humide m’écrase. Sous mes yeux, un paradis de corps nus et épuisés prend chair.
Dans une large pièce de carrelage blanc et de tuyauteries rouillées, les femmes offrent leurs corps nus aux yeux d’inconnues sans gêne ni complexe. Frustrée de ne pouvoir profiter du meilleur cours de croquis de nus de ma vie, j’observe ces corps fabuleux et nonchalants de jeunes filles, de femmes mûres et de grands-mères. Toutes se déplacent et s’activent lentement dans l’air brumeux et opaque. Vers une petite porte, les adolescentes fines et élancées et les femmes à la chair généreuse se traînent. Là-bas, sur une estrade de bois brûlant, elles se frappent et se flagellnte aux branches de bouleau et de tremble. Le feuillage séché est réputé bon pour la circulation du sang. Des gants de crin grattent les peaux qui s’amollissent sous la chaleur du sauna. Des corps allongés sur les rebords mouillés de bois noir se languissent. Avant de se sentir mal, il faut regagner la première pièce qui paraît alors froide. C’est là, sur des tables de pierres blanches, que l’on se repose et que l’on fait sa toilette après avoir repris sa respiration. Avec une force amoindrie par la chaleur, les femmes se déversent sur leurs corps abattus des bassines remplies d’eau froide.
Alors qu’à Tbilissi, les femmes jacassent et se grattent les unes les autres, ici on se tait. Alors qu’à Boukhara, les mères viennent encore remarquer les jolies jeunes filles pour leurs fils, à Saint Pétersbourg on se contente de se laver de la tête aux pieds en ignorant sa voisine. Les femmes se coupent les ongles, se lavent les cheveux, se massent à la terre granuleuse noire et grasse, s’épilent les poils du sexe, se grattent et se frottent... j’essaie de les imiter, maladroite.
La joie et la vitalité des bains ouzbeks semblent bien lointaines, mais le plaisir de l’abrutissement des corps et des esprits demeure. Malheureusement, en Russie, on paye à l’heure. Le temps passe trop vite. Il est déjà temps de retourner en ville et remettre le pied dans le train rapide du monde moderne.
Texte : EM
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Levée des ponts sur la Neva (vidéo)
Saint Pétersbourg, le 28 juin
Il est 1h30 du matin. Entre aurore et crépuscule, une lumière presque surnaturelle éclaire le ciel de Saint Pétersbourg. A cette heure tardive, la levée successive des ponts de la Néva attire Pétersbourgeois et touristes. A pied ou en bateau, on vient boire et admirer une des attractions principales des Nuits Blanches de la ville des Tsars.
Avant que les cargos ne s’engouffrent vers le Golf de Finlande, le pont de l’Ermitage se lève, je pose mon appareil...
Cliquez ici pour visualiser la vidéo.
Vidéo : P#
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