Parcourir les 15 ex-Républiques d'Union Soviétique pour commémorer les 15 ans de l'implosion de l'U.R.S.S.
 
   
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Carnet de route - Lituanie



-  
Premières découvertes lituaniennes
-  L’est de l’Ouest ou l’ouest de l’Est
-  La République d’Uzupio
-  Le « piou-piou » des piétons lituaniens (vidéo)
-  La fête de la Vierge à Kaunas
-  La réalité lituanienne : un détour dans les campagnes
-  Lénine à SovietLand
-  La Colline aux mille croix (vidéo)
-  L’isthme de Courlande, ses girouettes et ses poissons



Premières découvertes lituaniennes

Riga - Vilnius, le 8 août


Nous arrivons à Vilnius presque sans nous en rendre compte. Le bus a démarré, il s’est arrêté et nous sommes là. Par magie.


Pour la première fois depuis notre départ de France, un appartement nous attend, vide, immense et moderne, en plein centre ville. Avant de profiter de ce petit bijou, nous allons avaler un plat traditionnel avec un ancien haut fonctionnaire lituanien. En deux heures, notre ami nous résume sa terre natale, avec patriotisme et emphase. Nous apprenons nos premiers mots de lituanien, plus facile que le letton, dégustons la bière local et les fameux ceppelinai, ces boulettes ovales de pommes de terre râpées farcies avec de la viande. Cette immersion totale nous ravit. Les gens rigolent, le lituanien est une langue chantante, les tables de cafés remplissent l’avenue Vokieciu et la ville ne semble qu’habiter par une jeunesse décontractée et épanouie. On ressent, comme un coup de vent en plein visage, l’ambiance latine et le caractère réputé si chaleureux des Lituaniens. L’ordre nordique ou germain selon les goûts est encore là, mais parsemé d’éclats de voix, de rires et d’accords de jazz.



Texte et photos : EM



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L’est de l’Ouest ou l’ouest de l’Est

Vilnius, le 9 août


La Lituanie est vraiment un pays différent des deux autres pays Baltes. De religion catholique et historiquement plus proche de la Pologne que de la Russie, les Lituaniens sont plus chaleureux et moins austères que ne pourraient le paraître les Estoniens ou les Lettons. En outre, contrairement à ses voisins, le peuple lituanien n’a pas la sensation d’être une minorité sur son propre territoire. On dénombre aujourd’hui, dans ce pays, le plus grand des trois baltiques, respectivement 6% de russophones et de polonophones. Le peuple lituanien d’origine représente quant à lui plus de 83%. Grâce aussi à une politique d’assimilation simple mise en place dès 1991, on ne dénombre quasiment aucun conflit aujourd’hui entre le peuple majoritaire et les minorités. Alors que la Lituanie, de manière encore plus évidente que les deux premiers pays baltes que nous avons découverts, tient véritablement la position de carrefour entre l’est et l’ouest ; elle serait peut-être la plus européenne, ou plutôt la plus latine des trois. Ironie du sort, malgré sa position géographique qui l’assimile aux pays baltes, nous avons appris auprès d’amis de Vilnius que les jeunes lituaniens qui ont un week-end de libre iront plus facilement le passer à Cracovie qu’à Riga.

Après 8 mois de voyage à travers le territoire de l’URSS, les pays Baltes incarnent à nos yeux l’Ouest ; et lorsque nous présentons seulement nos pièces d’identités pour passer une frontière, nous nous sentons véritablement en Europe. Si nous venions de France, peut-être que ces trois petits pays du nord ne symboliseraient, non plus l’ouest mais la fin de l’Europe et l’Est. Voire le début du Grand Est. Mais alors, où sommes-nous ? A l’ouest de l’Est ou à l’est de l’Ouest ? En croisant des expatriés et des touristes et en écoutant leurs impressions au sujet de ces petites républiques nouvellement adhérentes à l’Union Européenne, nous prenons conscience que tout un pan des pays Baltes nous échappe à nous voyageurs habitués à l’est et à la culture dite soviétique. D’après des professionnels en mission à Riga ou à Vilnius, et d’après certains voyageurs, ces pays seraient encore emprunts d’une mentalité soviétique que nous n’avions pas perçue. A croire que la tradition soviétique ait imprégné certains comportements sociaux, comme le manque d’initiative et l’instinct de survie qui fait dominer l’avantage privé sur l’avantage collectif, et que certains réflexes sociaux, dans les pays Baltes, sont encore des vestiges mentaux et inconscients de l’occupation soviétique. Même si nous avons remarqué que certaines personnes âgées étaient incapables de prendre une décision dans une caisse ou paniquées par toutes demandes sortant de la norme, nous ne pensions pas que l’héritage mental soviétique puisse être aussi fort. Il faudra que nous apprenions à ouvrir nos esprits aux attitudes et aux comportements locaux, non pas en référence à ce que nous avons vu jusqu’à présent dans les pays traversés, mais avec un esprit neuf et un œil vierge. Mission difficile et délicate... mais indispensable !



Texte et photos : EM



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La République d’Uzupio

Vilnius, le 10 août


En plein cœur de Vilnius, le petit quartier d’Uzupis étonne et attire les curieux. C’est ici qu’en 1998 , aux cœurs de ces petites rues pavées pittoresques, les habitants du quartier ont proclamé leur indépendance. Micronation de bohème et état utopique, la République d’Uzupis* (en lituanien Užupio - Res Publika) est depuis réputée la petite république artistique de la capitale lituanienne. Ville délirante dans la ville institutionnelle, Uzupis est aussi appelé le quartier de l’autre Rive.

Pourtant malgré son histoire, Uzupis pourrait passer inaperçu. A l’entrée du quartier d’environ 60 hectares, séparé du reste de la capitale par une mince rivière et trois ponts, un panneau signalétique du plus ironique indique Užupio - Res Publika. Après avoir enjambé un pont de métal, on pénètre dans l’utopie. Un incubator pour jeunes artistes a envahi les abords de la rivière. Au dessus de l’eau, un léger oiseau géant de bois se balance ; derrière, des tableaux sont accrochés sur la rive ; dans l’eau, des sculptures minimalistes trempent les pieds...Plus loin, dans la rue Paupio, la constitution en lituanien, français et anglais est accrochée au mur. Car Uzupio s’est dotée de tous les attributs officiels d’un Etat. Elle compte un drapeau, un emblème (la statue d’un ange soufflant dans une trompe), un hymne, un président détenteur du pouvoir à vie, une armée, ... et même une Constitution. De « l’Homme a le droit de vivre près de la petite rivière Vilnele et la Vilnele a le droit de couler près de l’homme  » à «  l’Homme a le droit de ne pas avoir peur », le texte est délirant mais malgré tout touchant. Finissant par "Ne conquiers pas, ne te protège pas, n’abandonne jamais.  », on apprend parmi les 40 droits établis par la Constitution d’Uzupis que «  l’Homme a le droit de mourir, mais ce n’est pas un devoir  », que «  l’Homme a le droit d’être heureux  » autant qu’il «  a le droit d’être malheureux  », que «  l’Homme n’a pas le droit d’avoir des vues sur l’éternité  », que «  l’Homme a le droit de comprendre  » autant qu’il a «  le droit de ne rien comprendre du tout.  »
Lors de la fête nationale, le 1er avril, la République d’Uzupio délivre un visa, les ponts qui enjambent la Vilnia sont relevés et une taxe doit être payée pour le passage. Mais cette utopie artistique et politique n’est pas qu’un gag, malgré les apparences. Après plusieurs décennies d’occupation soviétique, la Lituanie comme ses voisins (re)devient indépendante en 1991. Depuis, l’identité nationale se reconstruit en s’appuyant sur la grandeur de l’histoire ancienne, sur les souvenirs de cet immense territoire du 15ème siècle qui allait de la mer Baltique à la mer Noire et sur la culture contemporaine. A Uzupio, à l’image de la nouvelle Lituanie indépendante, la quête d’identité est intimement mêlée à la notion de territoire et de communauté. Vilnius, aujourd’hui capitale phare de la Lituanie après avoir été longtemps une ville intellectuelle polonaise et une ville juive essentielle, n’a été « rendue » à la Lituanie que dans les années 40. Face à cette histoire tumultueuse et cosmopolite, la volonté sécessionniste des habitants d’Uzupis apparaît aux yeux de certains comme une parodie de la quête de la liberté, mais surtout (et même plutôt) comme la volonté de prolonger le « tout est possible » des années 90.

Mais l’histoire de cet espace urbain en marge ne commence pas seulement en 1998. Séparée de la colline historique par la Vilnia, le quartier marginal d’Uzupio ne fut relié au reste de la ville par des ponts qu’au 16ème siècle. Sociologiquement, les trois rues de vieilles maisons à larges cours ont longtemps été peuplées par des prostitués, des russes immigrés et des juifs. Oublié, décrépit et envahi d’alcooliques pendant l’occupation soviétique, Uzupis a vite été récupéré, aux lendemains de l’indépendance, par les artistes, les squatteurs et les poètes contraints de quitter le centre ville après la flambée des prix des logements.

Aujourd’hui, tout ceci est un peu démodé. Le mythe d’Uzupio a pris la poussière, le quartier utopique a pris un coup de vieux, et l’œuvre d’art semble avoir vécu ses plus beaux jours. Cet espace urbain créatif est récupéré depuis quelques temps par les promoteurs immobiliers et, comme à Brooklyn ou à Bercy, s’y installer fait chic et snob. Même le Maire de Vilnius y habite. L’Uzupio Café, qui fait office de palais présidentiel de la jeune république et qui accueille le promeneur à l’entrée du pont d’Uzupio, a perdu de son charme. L’utopie artistique agonise et doucement un quartier Bobo de beaux appartements aux fenêtres en plastiques à double vitrage voit le jour. On dit que les artistes professionnels n’y vivent plus ; seuls les amateurs, les curieux et les milliardaires s’y installent. Le « petit Montmartre » a disparu et l’Utopie est morte.


* Depuis sept ans, la République est officiellement enregistrée sous la forme d’une maison d’édition, nommée La République d’Uzupis, qui sert d’interlocutrice à la mairie de la ville.



Reportage : EM & P#
Photos : EM



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Le « piou-piou » des piétons lituaniens (vidéo)

Vilnius, le 14 août


Le soir, le week-end et les jours fériés, Gedimino Prospekta est fermée aux voitures. Cette large et élégante avenue de la ville moderne qui relie la place de la cathédrale au parlement est réputée pour ses commerces et ses cafés.

A l’occasion de la fête de la Vierge du 15 août, les Lituaniens profitent d’un week-end prolongé de 4 jours. Les Vilnois qui ne sont pas partis à la campagne ou à la plage, prennent le temps de déambuler en ville. Comme eux, nous traînons sur Gedimino Prospektas et observons les familles et les jeunes. Les jeunes filles sont toutes originales. Pas une ne ressemble à sa voisine. Sans aucune vulgarité ni complexe, dès leur plus jeune âge, elles se tiennent très droites et marchent le pied léger. De courts shorts blancs se mêlent aux longues jupes légères. Les jeans troués avec précision et grand art sont la nouvelle mode et les ballerines cotoient les tongs de plastique. Assis au chic Double Coffee aux cafés glacés et aux milk-shakes décevants, nous profitons, amusés, de ces heures d’observation tellement plus intéressante et vivante que n’importe quelle visite du Musée de l’Ethnographie, qui d’ailleurs est fermé.
Laissant derrière moi la place de la Cathédrale, rendez-vous préféré des jeunes, et avant que les indicateurs piétons ne passent au vert, je pose mon appareil...


Cliquez ici pour visualiser la vidéo.


Vidéo : P#


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La fête de la Vierge à Kaunas

Kaunas, le 15 août


Depuis quatre jours, Vilnius est vidée de ses habitants et la vieille ville est livrée aux hordes de touristes italiens, français et polonais. Pour fuir cette ambiance que nous n’apprécions pas, nous avons pris la route de Kaunas. La campagne qui borde la belle autoroute à double voie est bien différente de la campagne lettone et estonienne. Des grandes étendus d’eau sont parsemées de petites îles et l’herbe y est pauvre.

Kaunas est une ville aux allures de province. La vie y est calme. Etrangement nous avons l’impression de faire un voyage dans le temps par rapport à Vilnius et de revenir dix ans en arrière. Les maisons sont moins restaurées, les tenues moins étudiées, et les voitures moins chics. Mais les places sont aussi plus conviviales, les cafés plus populaires et les habitants d’un milieu plus simple. En cette fête du 15 août de la Vierge Immaculée, nous pénétrons par curiosité et par intérêt dans la Cathédrale de Kaunas au centre de la vieille ville. A notre plus grande surprise, une foule endimanchée attend la distribution de l’hostie consacrée. De magnifiques chants élèvent la prière et la méditation des fidèles vers le Très-Haut. L’orgue enveloppe toute la cathédrale de tonalités graves. Hommes, femmes et enfants sont recueillis malgré les allers et retours incessants des moins pratiquants qui entrent faire une génuflexion d’eau bénite près de la coupelle du porche principal. Tous portent des bouquets de fleurs des champs, symboles de la fin de l’été et des moissons.Dans une ferveur étonnante pour un ancien pays de l’Union Soviétique, la bénédiction finale résonne dans les murs glacés de l’édifice. Puis, dans un silence majestueux, le cardinal accompagné des prêtres officiants et des enfants de chœur entame la procession du Saint Sacrement. En tête des bannières tissées et brodées d’icônes, de représentations du Christ et de portraits de la Vierge. Des petites communiantes concentrées, un voile de mariée sur la tête et un glaïeul pastel à la main, et des femmes d’âges mûres en costumes traditionnels brodés et colorés encadrent délicatement la marche. Des jeunes adolescentes, toutes de blancs vêtues telles des vierges ou des divinités païennes, jettent des pétales de roses sous les pieds des jeunes séminaristes encadrant le Corps Béni. Mêlant référence nationaliste et symbolique biblique, nous ne savons pas trop comment ressentir cette procession. Nous sommes touchés par la ferveur présente, les chants légers ; mais, sans savoir m’expliquer, certains détails païens me mettent mal à l’aise. Ces jeunes filles en longues robes blanches, les longs cheveux blonds détachés, me dérangent. Les tapis de pétales de fleurs qu’elles déposent aux pieds des prêtres me paraissent trop new age ou trop tendres pour s’associer à l’église chrétienne.



Texte et photos : EM



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La réalité lituanienne : un détour dans les campagnes

Vilnius - Druskininkai - Trakaï, le 16 août


Pour la première fois depuis notre départ, et grâce à mes parents présents à nos côtés pour une semaine, nous avons loué une voiture particulière. Nous partons tôt direction le sud du pays et Druskininkai. Quel délice d’être indépendant et libre grâce à la location d’une petite voiture moderne. Nous comprenons que, en étant dépendants des bus et des trains, nous n’avons vu qu’une vision restreinte de la Russie et de ses anciens pays satellites. Nous risquons de renouveler l’expérience...

Dès que l’on sort de Vilnius, la campagne est belle et pauvre. Sur le bord de la route, femmes et enfants vendent des pommes. On trouve aussi des bolets et des girolles sur des capots de voiture garées sur les bas côtés. Hormis l’autoroute et les nationales, les routes sont des simples chemins de sable et de terre. Alors que nous sommes dans ce pays depuis 10 jours, la vraie Lituanie s’offre enfin à nous. Vilnius nous paraît définitivement une bulle moderne et riche dans un pays qui se relève encore de 50 ans d’occupation et d’aliénation politique et culturelle. Les fermes sont pauvres et les cultures restreintes. Nous nous égarons volontairement et admirons les petites maisons de bois, le linge qui sèche et les petits potagers bien entretenus. Les visages des hommes sont ravagés par l’alcool et la dureté de la vie ; alors que ceux des femmes semblent plus sereins. A Trakaï, nous avons la surprise de trouver un bazar semblable aux pauvres marchés que nous avons arpentés dans les régions les plus pauvres d’Asie Centrale et du Caucase. Une seule allée, des vendeurs abattus, des badauds une bouteille de bière à la main, et surtout des stands proposant des produits aux couleurs délavées après avoir traînés plusieurs mois en plein air. En 1992, alors que le pays regardait vers l’ouest et rejetait massivement Moscou, la démocratie, une nouvelle manière de pensée, prenait corps dans un pays où les attitudes et les comportements soviétiques étaient encore dans les esprits. Même si la majorité du peuple lituanien a pu faire une volte-face du tout en tout en quelques années, certaines générations et classes sociales sont restées en chemin, perdues et incapables de comprendre le changement trop brutal du communisme au capitalisme. C’est dans ces campagnes, face aux visages ruinés des hommes que nous prenons véritablement conscience de l’histoire de la Lituanie.

Sur les bas côtés, entre Varena et Druskininkai, quelques sculptures de bois, qui ressemblent tantôt à des calvaires bretons tantôt à des totems païens, parsèment la route d’asphalte. Ces grossières sculptures de bois ne ressemblent à rien de ce que nous n’avons vu jusqu’à présent. Alors que le design comme l’art du textile nous semblait majoritairement convenu et surfait en Estonie et que la Lettonie nous est apparue pauvre en matière d’art et d’artisanat, cet art des croix et des poteaux est surprenant et varié. Reproductions d’une scène de la Bible ou d’une scène de la vie quotidienne, on y retrouve aussi des représentations des traditions et des coutumes lituaniennes. Placés aux croisements, dans les cimetières, dans les hameaux ou dans des endroits où auraient eu lieu des miracles, ces calvaires parfois païens nous donnent un avant-goût de la Colline aux Mille Croix. Sur un poteau de bois clair, le sculpteur a représenté une jolie jeune femme généreuse le visage encadré de ses deux longues tresses. Quelques kilomètres plus loin un moine sonne la cloche. Erigées à la suite d’évènements familiaux, villageois ou nationaux, ces croix originales sont chères aux Lituaniens. Comme preuve de la ferveur et de la passion des Lituaniens pour ces croix, on en aurait même érigé, en cachette, sous l’empire tsariste et sous l’occupation soviétique. résistance et symbole. Ces statues surgissent au détour d’une forêt de conifères ou à l’entrée d’un village, témoins de la résistance nationale et du symbole patriotique.

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Texte et photos : EM



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Lénine à SovietLand

Druskininkai, le 17 août


Non loin de Druskininkai, le Parc Grütas surprend. Dans une forêt de conifères et de bouleaux, on a offert une nouvelle vie aux statues monumentales du soviétisme. En effet, c’est ici que le milliardaire Vilimius Malinauskas dit le roi des Champignons a ouvert il y a quelques années un parc d’attractions à l’allure d’un Disneyland Soviétique. Dans ce premier parc à la mémoire de l’ex-URSS, entre Kapsukas, le premier leader soviétique lituanien, Dzerzinski, le créateur du goulag, Dzidzilus, le grand ordonnateur des déportations lituaniennes et Staline, on retrouve l’indémodable Lénine dans toutes les postures : assis ce qui est rare, débout en conversation, en plein discours le doigt vers l’Est...

Scandale autant que réussite, ce parc fait couler beaucoup d’encre et de larmes. L’histoire est assez simple ; elle commence en 1998 lorsque le Ministère de la culture lituanien organise un concours pour trouver un moyen de recycler les reliques totalitaires du soviétisme. Villimius, milliardaire ayant fait fortune dans la mise en conserve de champignons, remporte le concours, principalement dit-on parce qu’il ne demandait aucune subvention publique. Il assèche alors un terrain de 20 hectares de marais et propose aux visiteurs de découvrir Lénine, Staline et les autres « héros » locaux du communisme dans un parc en plein air « aux airs de Sibérie ».
Déboulonnées des différentes places au début des années 90, et remplacés par des sculptures de la Vierge ou des totems de Perkunas, le dieu du tonnerre, les statues litigieuses sont aujourd’hui exhibées aux touristes et aux curieux dans ce « Sovietland  » des temps modernes. Partagé entre devoir de mémoire et promotion commerciale, on évolue dans des baraques d’expositions construites à la manière des baraquements de déportés, les miradors encadrent les barbelés et une vieille musique russe est diffusée dans des hauts parleurs dissimulés. On peut même y déguster un repas de goulag à base de sarrasin et de kotlieti servi par une jolie blonde en tenue de pionnère*. Pour certains lituaniens, ce parc en souvenir de l’URSS va trop loin. A l’entrée, un wagon à bestiaux interpelle les visiteurs. Pourtant l’ensemble est trop esthétisé pour paraître sincère. Dans les baraquements d’expositions, les portraits du Petit Père du Peuple se mélangent aux peintures réalistes à la gloire du travailleur et de l’ouvrier. Dans cet univers dérangeant, les touristes, les Lituaniens et les étudiants locaux redécouvrent le passé douloureux de la Lituanie. Pas aussi vindicatif que les Musées de l’Occupation de Riga ou Tallin, le visiteur n’y est pas pris en otage dans une idéologie ou une souffrance. Au milieu de ce parc agréable, entre conifères et rivières, les grands hommes du soviétisme sont exposés, accompagnés d’un texte explicatif et d’une photographie replaçant la sculpture dans son contexte d’origine. L’histoire est retranscrite, sans prise de parti et c’est bien cela qui dérange ; selon le député conservateur Juozas Galidkas, le peuple lituanien a besoin « de monuments qui reflètent la réalité de notre souffrance, pas de meurtriers érigés sur un piédestal.  » Pourtant, sans s’en rendre compte, dans ce Disneyland du Soviétisme, on réapprend l’histoire, pour ne pas l’oublier et s’en souvenir. Pour éviter de revivre les erreurs et les excès du passé.
Mais Villimius Malinauskas se défend de tout regret de l’Union Soviétique. Lorsqu’en 1944 l’URSS annexe définitivement la Lituanie, une répression violente et totale s’abat sur ce petit peuple de trois millions d’habitants. 360 000 Lituaniens sont emprisonnés, tués ou déportés en Sibérie dans des wagons à bestiaux. Le père de Viliumas, soupçonné d’être résistant contre l’Armée Rouge aux côtés des "guerriers de la forêt" est déporté en Sibérie de 1949 à 1959. Alors, pourquoi ce fils de déporté construit ce parc tendancieux ? A ses yeux, son Parc de Grütas est la preuve que le peuple lituanien a « définitivement tourné la page du communisme  » et qu’il assume son passé soviétique. Symbole du communiste enterré ou nostalgie malsaine, les journalistes et les politiques s’interrogent encore.

En sortant de ce parc, nous nous étonnons ne n’avoir vu que ce que l’on voit encore, en pleine rue au Tadjikistan ou en Russie. Nous nous rappelons alors les Lénine de Moscou et les faucilles et les marteaux du Pamir. Ici, en Lituanie, ces statues et ces vestiges d’une URSS définitivement morte sont exposés dans un parc d’attraction. Contre 20 centimes, on peut goûter à un verre d’eau aromatisé à un sirop rose artificiel tiré d’un distributeur de l’ex-URSS, comme il en traîne encore à chaque coin de rue en Ouzbékistan. Le contraste est flagrant. Pour la première fois depuis notre voyage, nous avons sous nos yeux l’incarnation des différences que nous percevons dans les regards et les souvenirs des gens que nous croisons. Question de moyens et de mentalités, les 15 anciennes Républiques de l’URSS n’ont définitivement plus de points communs, si ce n’est d’avoir partagé des années de douleurs et de silence forcé.


* Sous l’Union Soviétique, les jeunes étaient enrôlés dans les Jeunesses communistes ou « les pionniers », symbole de la nouvelle génération sportive et performante que prônait le soviétisme. Ces adolescents et ces enfants, en uniforme et en foulard rouge, défilaient sur la Place Rouge, le jour anniversaire de la Révolution.



Reportage : EM & P#
Photos : EM



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La Colline aux mille croix

Siaulai, le 20 août


Des milliers de croix s’étendent à perte de vue. Malgré tout ce que nous avions lu, nous ne nous attendions pas à en voir autant. De loin sont visibles les plus grandes en bois sculpté et agrémentées d’un Christ grossier, de métal ou de pierre. Plus on s’approche du petit monticule recouvert et encombré de dizaines de milliers de crucifix et plus on découvre la richesse des croix déposées, plantées, clouées ou suspendues aux plus grandes croix. On en trouve de toutes les formes, de toutes les richesses, de toutes les nationalités : ici, une croix peinte à la couleur du drapeau américain ; au bord du chemin une petite croix tissée en perles colorées ; plus loin une croix en bois rapidement sculptée et crayonnée en souvenir de Cracovie ; cachée dans la terre de la colline, une petite croix tenant grâce à un brelage d’amateur ; suspendue à la barre transversale d’un grand crucifix une lourde croix de cordes tissées prend le vent, cachées un peu partout des petites croix d’argiles fragiles survivent aux intempéries... Et partout des centaines de chapelets en verre, en plastique, en ambre, en bois ou en métal.

Perchée sur le haut de la petite colline, une vierge au visage doux et au voile bleu attend le pèlerin. Car Kriuzui Kalnass, la Colline aux croix, à quelques kilomètres de Siaulai, est un des plus hauts lieux de pèlerinage lituanien. Personne ne sait d’où vient la tradition de venir planter des croix ici. On dit que des bergers nomades, dans les temps anciens, y allumèrent leurs feux lorsque apparurent trois croix. Vite, des croix les rejoignirent en mémoire aux victimes des Vikings et des chevaliers teutoniques. Sous l’Union Soviétique, les autorités ont entrepris la destruction minutieuse de l’endroit. Après avoir détruit les croix en métal, brûlé celles en bois et cassé les croix de pierres, ils ont tout jeté dans la rivière raconte-t-on. Pourtant, c’est ici que la résistance lituanienne y planta des milliers de croix pour commémorer les victimes des déportations en Sibérie. On relate même que par trois fois, les bulldozers ont rasé la colline, mais à chaque fois, les croyants et les pèlerins revenaient y planter en cachette des croix pendant la nuit et s’y allonger les bras en croix durant les fêtes pascales. Après la restauration de l’indépendance, la colline a gardé cette signification si particulière de résistance anonyme contre le régime totalitaire.

Aujourd’hui symbole des épreuves, des espoirs et de la croyance de toute une nation, la Colline des croix demeure un symbole fort de la résistance lituanienne. Les gens viennent en car ou en voiture, achètent une croix aux vendeurs ambulants du parking, font une génuflexion, un signe de croix, et montent planter leurs croix près de la vierge ou les suspendent à une vieille croix de bois.

Alors qu’un vent léger souffle sur la colline, faisant doucement tinter le carillon d’un petit ange de verre voilé accroché à une vielle croix en bois, je pose mon appareil...


Cliquez ici pour visualiser la vidéo.


Vidéo : P#
Texte et photos : EM



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L’isthme de Courlande, ses girouettes et ses poissons

Klaipéda - Juokrante - Nida, le 22 août


La presqu’île de Neringa est la perle naturelle de la Lituanie. Les plages y sont de sable fin et doux, les forêts préservées et impénétrables, les villages calmes et paisibles et les dunes les plus hautes d’Europe. Bien que l’isthme de Courlande ait une histoire riche et soit passé tantôt aux mains des Allemands, des Suédois, des Français ou des Prussiens, l’îlot est surtout connu pour sa nature et sa douceur de vivre. Se promener quelques heures sur l’isthme de Courlande est indispensable pour tout curieux qui se respecte et qui a quelques heures à perdre.

Il n’y a cependant pas grand-chose à faire sur ce bras de terre, de sable et de verdure coincé entre la mer baltique et le lagon de Courlande. On se promène dans une odeur forte de pins, on pédale sur la piste cyclable européenne n°10, on met les pieds dans l’eau, on se baigne sur des plages mixtes ou réservées à la gente de son sexe et on profite du soleil et du vent fort de la région.

A Nida, les girouettes de bois peintes aux couleurs prennent le vent en haut de vieux mats de bateaux. Peintes traditionnellement en bleu, rouge, vert et noir, on ne trouve ces girouettes que dans cette région du pays. Utilisées au 19ème siècle pour délimiter les zones de pêches, encore de nos jours on y représente un rectangle rempli de signes géométriques en noir et blanc indiquant les armes du village. Aujourd’hui ces girouettes ne servent qu’à faire jolies, par contre, plus haut sur l’isthme à Juodkrante, d’autres sculptures de bois sont bien utiles : celles de poissons pendues dans un cadre de bois coloré près de certaines maisons. Après quelques minutes de réflexion nous comprenons que la présence de poissons indique que la pêche est arrivée ou que du poisson séché est disponible. A l’inverse, un cadre vide annonce de passer son chemin et d’aller faire ses courses ailleurs. Et quoi de meilleur, après une journée sportive et fatigante, que d’arracher le plus proprement possible la chair parfumée d’un poisson séché et de la déguster avec une bière fraîche face à un coucher de soleil, les pieds dans le sable refroidi par le début de la fraîcheur nocturne ? Rien. Notre poisson, de nationalité apparemment lituanienne, nous est apparu avoir plus de goût et de saveur que les poissons russes mangés dans le Transsibérien ou au bord du Baïkal. Quoiqu’il en soit et quelle que soit la provenance de notre poisson (des côtes baltiques ou des côtes de la région de Kaliningrad), le poisson séché restera une de nos meilleures découvertes culinaires de notre voyage.



Texte et photos : EM



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