La frontière biélorusse et la perfection à la soviétique
Le revers de la Biélorussie
Du saucisson, de la vodka et trois nouveaux amis
Le sonneur de cloches (vidéo)
Le zizi de l’ange
Les petits détails qui font notre voyage
Le mémorial de la seconde guerre mondiale de Brest
La frontière biélorusse et la perfection à la soviétique
Vilnius - Minsk, le 24 août
Nous avions vu juste, il pleut sur Minsk. Les nuages bas et gris plongent la ville dans une lumière sombre.
Dès la frontière, nous avons compris que l’Europe et la modernité étaient loin derrière. Derrière nous, la route d’asphalte neuf et le drapeau bleu aux étoiles jaunes disparaissent alors que devant nous le sigle de la République de Biélorussie fixé sur les grilles de la frontière grandit. Un sigle simple d’épis de blés noués et débordants de fleurs et de fruits qu’encadre un fond de carte de la Biélorussie et surmonté de : République de Biélorussie en larges lettres cyrilliques. Un sigle sans fioriture mais lourd de sens. Nous ne pouvons que penser aux insignes de chaque république de l’URSS. La frontière fut plus facile que prévu. Un air sérieux pour le visa, un grand sourire un peu bécasson au douanier et nous voilà à nouveau assis dans notre car. Le bus avance. Au fil des villages vides qui défilent et des visages ternes aperçus, nous nous rappelons ce que nous disaient quelques amis des pays Baltes, « le monde s’est arrêté dans les années 80 là-bas [en Biélorussie]. On a l’impression de voyager dans le temps lorsque l’on entre dans ce pays. »

...
J’attends Patricio à la gare avec nos sacs le temps qu’il dégotte un hôtel. Près de la salle d’attente pour les départs, je m’assois dans un petit café sale en plein couloir. Rien de tel pour observer les gens sans être vue. Autour de moi, les visages me paraissent tirés et fatigués. Les voyageurs attendent leur train pour Moscou, Vitsebsk ou encore Brest et, quel que soit leur âge ou leur sexe, boivent souvent une bière. Un jeune policier observe les voyageurs en silence et régulièrement répond à son talkie-walkie des messages courts et secs. Personne ne sourit réellement, sauf un vieil homme à son épouse. Les gens sont pressés et ne s’arrêtent que quelques minutes le temps d’avaler un morceau ou de boire leurs bières. Personne ne traîne, pas même les jeunes venus bavarder et fumer une cigarette. Dans la foule, on note trois styles vestimentaires : le premier est le type occidental moyen et passerait inaperçu n’importe où ; le second s’apparenterait plus aux codes vestimentaires des années 80 avec des formes géométriques désuètes, des matières brillantes ou lourdes, des couleurs fades ou vives et des costumes pour les hommes ressemblant aux costumes des contrôleurs de la RATP ;
le troisième enfin correspond aux traditions vestimentaires des immigrés du sud de type ouzbek, turc ou caucasien du nord, les femmes portent des robes longues et larges et les jeunes garçons la moustache naissante non rasée. Le plus amusant est de regarder les chaussures de chacun : les chaussures longues à bouts carrés des hommes, les sandales tressées, les escarpins à talon des femmes, les tongs de ménage des femmes fatiguées... Les chaussures dévoilent souvent plus de choses sur les gens que n’importe quel autre accessoire de mode.
Minsk est une ville immense et froide. Surtout sous la pluie. Après la seconde guerre mondiale, Staline décida de construire sur les ruines de la capitale un modèle de ville soviétique. Les avenues démesurées à la soviétique sont glaciales et paraissent vides. Les arcades étonnent, les balcons ravissent l’œil et les mosaïques de la station de métro Kastrychnitskaya, sur la grande artère principale de l’Indépendance, surprennent. Dans les petits carrés colorés et teints on retrouve les grands thèmes classiques du soviétisme : l’ouvrier, le soldat, le paysan, la famille, et le cosmonaute. A certains détails, il est vrai que l’on pourrait croire que le temps s’est arrêté il y a quelques années. Les supermarchés ont disparu ; dans les magasins, ce ne sont que des agencements de petits stands d’alimentation à thème : les bonbons, les fruits, les produits laitiers. Le choix est restreint mais suffisant. Peu de publicité parsème les murs, par contre MacDonald’s est présent un peu partout. Mais la vie est encore là. Il est plus de 19heures, on s’apprête à sortir, on rentre du travail et il pleut toujours.
Texte et photos : EM
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Le revers de la Biélorussie
Minsk, le 26 août
Patricio et moi sommes gênés, mais depuis deux jours, rien ne nous dégoûte à Minsk. Nous nous surprenons à nous interdire d’aimer cette ville, pourtant nous n’avons rien à lui reprocher. Certains coins, même dans les immensités architecturales soviétiques, auraient presque du charme. Les nombreux parcs de la ville sont verts et frais, les cafés près du Goum sympathiques, les terrasses de la rue Lénine et de l’avenue Karl Marx presque joyeuses, et tout le monde s’y arrête boire une bière ou avaler un sandwich.

Aurions-nous une image déformée du pays depuis la France ? Pas tant que cela. Le pouvoir de Loukachenko mérite bien sa réputation de « dernière dictature de l’Europe ». Le régime autoritaire mis en place par le Président depuis une dizaine d’années réduit la liberté d’expression au silence, interdit les organisations de la société civile et persécute les opposants. En détournant la nostalgie de l’ancien régime soviétique, Loukachenko s’en fait l’héritier. Sa dictature se veut un modèle d’Etat social : le niveau moyen des salaires était de plus de 200 dollars en décembre 2005 et les salaires et les retraites sont payés sans retard. Le « miracle économique biélorusse » ne repose cependant que sur quelques secteurs comme le transit et le raffinage du pétrole russe, la métallurgie et la production d’engrais chimique. Sans les tarifs avantageux que Moscou concède à Minsk pour le gaz et le pétrole, la réussite ne serait pas aussi glorieuse. Pourtant, au premier coup d’œil, tout n’est pas si noir. Loukachenko n’est pas la Biélorussie, il n’en est que le pouvoir. Les jeunes traînent dans les parcs ; on sirote une bière au bord de la rivière car les consommations à l’intérieur coûtent trop chères, on partage des écouteurs de walkman, on échange des chansons avec son téléphone portable, on flirte. C’est vrai qu’il n’y a pas grand-chose à faire si ce n’est boire des bières dehors ou aller en discothèque. Le cinéma ne diffuse que des films de basse qualité, les musées se comptent sur les doigts de la main, les galeries sont rares... Malgré tout ceci, notre séjour à Minsk est pour le moment plaisant. Nous nous sentons plus à l’aise qu’au Turkménistan et mieux accueillis qu’à Andijan. Nous pourrions presque oublier l’absence de liberté de la presse qui abrutit un peuple et qui désapprend aux êtres humains à réfléchir. A Minsk, on suppose que près de la moitié des habitants seraient contre le régime en place. D’ailleurs, les jeunes n’hésitent pas à arborer un style vestimentaire marginal, des tatouages ou des piercings. Mais Minsk est une exception et dans tout le pays, près de 60 à 70% de la population serait pour Loukachenko. Non pas que le peuple biélorusse soit prêt à se faire diriger d’une main de fer, mais ce peuple n’a tout simplement pas accès à l’information. La chaîne de télévision nationale est un ramassis de mensonges et la seule presse existante est sous le contrôle du pouvoir. Certes certaines chaînes russophones ou stations de radios sont diffusées dans le pays, mais Internet coûte cher pour les particuliers et les connexions en café Internet sont lentes et verrouillées. Les gens curieux qui souhaitent être au courant de la réalité peuvent l’être à condition d’en faire la démarche. Et ce n’est pas si facile de sortir de l’abrutissement général et de s’informer lorsque c’est risqué.
Texte et photos : EM
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Du saucisson, de la vodka et trois nouveaux amis
Dudutki, le 28 août
Nous nous étions finalement décidé à aller à Dudutki, sans grande excitation je peux l’avouer. Le Musée d’Art est en restauration, l’Opéra aussi, il n’y a pas d’exposition intéressante à Minsk en ce moment, nous connaissons déjà bien les parcs et le bazar au pied du stade, par conséquent visiter le Musée en plein air de Dudutki nous paraissait la seule chose à faire en ce samedi après-midi. Tristement, après trente minutes dans cette ferme étroite recréant la vie dans la campagne biélorusse du 19ème siècle, nous commencions déjà à nous embêter. Nous avions vu le poulailler et les chevaux, les ateliers de céramique et de tissage, les autruches et le porc-épic, les vieux jeux de bois au 19ème siècle, les anciennes voitures et nous ne savions plus trop quoi faire pour nous occuper. Pourtant nous devions encore attendre deux heures avant qu’un bus ne rentre sur Minsk. Mais cette ancienne ferme restaurée est sympathique et nous décidons de faire comme tous les visiteurs présents : c’est-à-dire de consommer les produits locaux. Le parc de Dudutki est avant tout connu pour ses repas gargantuesques et ses plats préparés exclusivement à de base de produits frais. Tous les touristes autour de nous, qu’ils soient Biélorusses ou Chinois, sont davantage venus à Dudutki plus pour se régaler à moindre frais que pour visiter la ferme-musée. Si nous l’avions su à temps, nous serions venus à jeun. Ayant déjeuné tard, nous décidons de ne prendre qu’un shot de samagon, l’eau-de-vie locale, accompagné de ses traditionnels zakouskis de cornichons, de pains et de miel. Dehors, sous un auvent de ferme et sur une grossière table de bois, nous posons nos affaires et attendons notre commande.
A peine sommes-nous installés que nos voisins nous convient à leur table. Ils sont Biélorusses et ravis de voir des Français dans leur campagne, ce n’est pas chose courante d’après ce que nous devinons. Rapidement notre verre de samagon que l’on partageait timidement est vidé et remplacé par deux verres propres remplis de vodka. Il est temps de faire connaissance et de sympathiser. Face à nous, Vova, Galina sa femme, son frère le policier, Ahmed l’ami de toujours, et un inconnu discret qui s’est fait douloureusement piqué à l’œil par une guêpe énervée. Vova nous propose son saucisson, ses pommes et son poulet fumé qu’il produit lui-même. Des vrais produits du terroir. Les shots se vident et se remplissent comme par magie pendant que Vova et sa femme nous posent des questions sur la France et notre vie. On découvre la leur, de manière décousue. Galina travaille au marché à Minsk, Vova vit dans leur ferme non loin du parc où il élève des poulets, des porcs et des chiens pour chasser d’octobre à janvier. Ils ne gagnent pas bien leur vie mais sont heureux et fiers d’être Biélorusses. Ahmed, d’origine azérie, a travaillé en Allemagne, dans les pays Baltes, à Baku et un peu partout ailleurs. Mais c’est la Biélorussie qu’il préfère et il dit revenir toujours à sa chère terre natale. On surprend Galina parler de « notre papa Loukachenko » qui pousse chacun à travailler ; nous nous rappelons que les Turkmènes appellent Turkmenbachi de la même manière. Comme quoi, deux dictatures se ressemblent toujours un peu. Les verres sont à nouveau remplis et vidés, nous ne savons plus trop combien de fois. Il est déjà temps de courir attraper notre bus. Nous fumons vite une cigarette ensemble, quel dommage de n’avoir pas des Gauloises ou des Gitanes à leur laisser ! Les deux heures sont passées très vite, presque trop vite. Nous quittons nos nouveaux amis, euphoriques d’avoir retrouvé cet accueil si chaleureux que nous avions laissé quelque part en Asie Centrale. Quelle ivresse de redécouvrir ces peuples qui ont la délicatesse d’avoir toujours dans leurs sacs une tranche de saucisson ou une aile de poulet en trop pour l’étranger, un verre en plus pour l’ami et une assiette à leur table pour le pauvre.
Texte et photos : EM
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Le sonneur de cloches (vidéo)
Vitsebck, le 29 août
Sur la rive est de la Dzvina, une petite église orthodoxe blanche attend le début de la célébration du soir. Reconstruction récente d’une église du 13ème siècle, elle siège au pied de l’ancien hôtel soviétique Intourist. A quelques mètres de l’entrée du lieu saint, une volière en grilles de fer protège une dizaine de bourdons, clarines et clochettes. Chacune des cloches est reliée à un efficace jeu de cordes, de ficelles et de pédales, permettant à un seul homme de les faire tinter.
Il est 20h heures. Portant une icône sacrée, une procession de prêtres, clercs, enfants de cœur et fidèles entame lentement le tour de l’église. Un jeune séminariste, habillé d’une lourde soutane noire, s’installe sur la petite estrade de la cage aux cloches et joue de ses pieds et de ses mains. Tour à tour, il active les instruments de bronze, tantôt en appuyant sur une pédale, tantôt en tirant une ficelle. Une mélodie harmonieuse s’élève et accompagne la procession. Cette mélodie, nous la connaissons bien : nous l’entendions le soir, vers 20h, dans les rues de Moscou.
Avant que le sonneur de cloche accélère le rythme et remplisse les rives de son appel, je pose mon appareil...
Cliquez ici pour visualiser la vidéo.
Vidéo : P#
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Le zizi de l’ange
Minsk, le 1er septembre
En Biélorussie, on pense que les années paires portent chance aux mariés. Et en ce vendredi presque ensoleillé, les mariages s’enchaînent sans fin dans le quartier de la vieille ville de la capitale. Sur les quelques mètres carrés près de la rivière Svislach, on compte une vingtaine de jeunes couples plus ou moins épanouis qui célèbrent leur union. Chaque couple rivalise d’imagination sur la décoration de la voiture, sur la robe de mariée, sur la quantité d’alcool... C’est ici que les couples viennent se faire prendre en photo, près de l’eau, devant un mur de briques rouges ou encore dans l’herbe verte. Les voitures font la queue et les jeunes filles en robe blanche attendent leur tour pour avoir le droit à leur cliché sur l’île bucolique de Minsk. Mais rien n’est laissé au hasard. Chaque geste répond à une croyance populaire assez précise. Les mariés, après être ou non passés devant le pope, se doivent de faire plusieurs choses : boire une coupe de champagne puis la lancer derrière eux, déposer des fleurs devant la vierge, passer la porte de la maison sous un pain après en avoir croqué un morceau, traverser un pont la mariée dans les bras de son époux... A Minsk, la tradition la plus étonnante est sans doute celle de l’Ange qui pleure. Sur la petite île jouxtant la vieille ville, un jeune ange pleure les victimes de la guerre d’Afghanistan paraît-il. A ses pieds, dans une petite coupelle, on dépose un billet de 100 ou de 50 roubles pour voir ses rêves réalisés. Toutes les mariées viennent toucher le petit zizi de l’angelot triste. Pour certains, cet acte est censé préserver leurs fils de connaître un jour la guerre ; pour d’autres, ce geste leur assure une progéniture masculine.

Texte et photos : EM
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Les petits détails qui font notre voyage
Minsk, le 4 septembre
Septembre est un mois triste. C’est le début de l’automne, il pleut tous les jours et nous ne pouvons même pas espérer un sursaut tardif de chaleur estivale. Dommage, nous risquons longtemps d’assimiler la Biélorussie à la pluie et au vent.
Ce matin en quittant notre hôtel 40 ans de Victoire, nous nous étions peu couverts espérant, ainsi, attirer le beau temps. Nous étions confiants mais en sortant du métro, nous avons dû nous rendre à l’évidence : le mince rayon de soleil matinal avait fait place à une pluie fine et froide. Une seule chose à faire : se réfugier à l’Univermag de Nemige et faire quelques emplettes. Univermag était la chaîne de supermarchés sous l’Union Soviétique, et ici, à Minsk, personne n’a songé à enlever les larges lettres de métal qui nomment encore l’imposante bâtisse soviétique. Dans les escaliers et sur les murs, l’œil curieux peut encore parfois admirer des petits dessins stylisés soviétiques représentant des robes, des pulls ou encore des pots de lait. A Vitebsk, leur simplicité et leur couleur primaire rappellent certains livres naïfs pour enfants des années 60. Dans cet univers sombre, chaque coin est occupé par une boutique autonome avec sa propre caisse qui propose des produits sur des étagères, souvent inaccessibles aux clients. Au rez-de-chaussée, on trouve un large commerce de vêtements pour enfants, une buvette, quelques kiosques de livres, un magasin d’accessoires de sport, un stand de vaisselle et quelques échoppes de produits de beauté. Pourtant dans ce « supermarché », comme dans celui de Polatsk ou dans le Goum de l’avenue de l’Indépendance, on trouve à tous les stands les mêmes caleçons, les mêmes chaussettes, les mêmes livres... Pour trouver un accessoire original, il faut aller traîner du côté des boutiques étrangères et y mettre le prix. Le rayon le plus impressionnant est celui des costumes pour hommes. Sur plusieurs mètres carrés, sur des tringles parallèles, des milliers de costards rangés par tailles : 48, 50, 52... Aucune couleur n’accroche l’œil, il n’en existe qu’en gris, noir et bleu marine. De même pour les chaussures, les paires sont toutes rangées par taille et non par style ou par couleur. La jeune femme désagréable à qui nous achetons deux mouchoirs en tissus nous enveloppe notre achat dans un papier recyclé gris sûrement plus vieux que nous... à moins que ces emballages à la gloire du magasin sur lequel est inscrit « le meilleur endroit pour acheter et rencontrer » soient encore à la mode dans l’administration de Loukachenko.

L’Univermag n’est pas le seul endroit où nous goûtons à tous ces fragments d’une autre époque qui agacent ou qui séduisent. A la télévision, on retrouve cette voix grave qui double avec la même tonalité personnages féminins et masculins. Dans la rue, certaines femmes arborent encore quelques coiffures démodées rappelant les héroïnes des séries américaines des années 80. A la gare, la majorité des employées sont d’un désagréable étonnant et les « pauses techniques » sectionnent les journées de travail de manière inéluctable. Dans les magasins, l’efficacité et la rentabilité semblent inconnues. En province, les sacs plastiques servent encore de sacs à main et il est judicieux de toujours en garder un dans sa poche afin d’être sûr de ne pas devoir en acheter si l’on trouve un produit bon marché. Dans les hôtels, il faut remplir les formalités obligatoires pour la registration. Dans les bars à la campagne, les hommes viennent boire leurs 50 grammes de vodka le matin et leurs 100 grammes le soir. Autant de détails que nous assimilons souvent à une époque soviétique révolue mais qui influencent encore le quotidien d’un peuple, surtout dans un pays où le drapeau de la république soviétique de Biélorussie expurgé de sa faucille et de son marteau a été rétabli en 1995 par le président. Des broutilles aussi essentielles qu’insignifiantes : les trains couchettes avec leurs compartiments kupe de quatre personnes avec porte coulissante donnant sur le couloir et leurs wagons plaskardi de plus de 35 personnes sans intimité, les bruits si significatifs de rails, de roues et leurs samovars chauds ; les magasins d’alimentation Produkti ouverts jusqu’à 22 heures ; les Apteka et les coiffeurs à chaque coin de rue ; les buffete des gares où l’on peut avaler à n’importe quelle heure des cafés ou ces butterbrod de mortadelle ou de harengs à l’huile ; les vieux qui reviennent de leur datcha le week-end, chargés de tomates, de pommes et de champignons... Autant d’images et d’anecdotes qui occupent notre quotidien depuis notre départ sur les routes de l’ex-URSS.
Texte et photos : EM
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Le mémorial de la seconde guerre mondiale de Brest
Brest, le 5 septembre
Entre deux nuits de train, nous avions tout juste le temps de visiter Brest, à la frontière de la Pologne. Une ville différente de la capitale, plus pauvre et plus simple. À peine quelques minutes après notre arrivée en ville, nous percevons qu’un large gouffre divise les jeunes des personnes âgées. Les jeunes traînent dans la rue, boivent de la bière et jouent avec leur téléphone portable alors que les vieux peinent à vendre cinq pommes et dix concombres sur le marché central.
Le Musée d’Art confisqué que nous rêvions de visiter est fermé. Heureusement il reste l’immense mémorial de la seconde guerre mondiale, installé dans la forteresse qui a longtemps fait la gloire de la ville. A l’extrémité ouest de la ville, au bout de nulle part, la large porte de la forteresse intimide. L’entrée en forme d’étoile découpée à travers les anciennes fortifications du bastion écrase l’homme. Des chants militaires, des tirs et des ordres en russe sont diffusés dans la voûte du passage. Un vent violent souffle par rafales dans le parc du mémorial. Au bout d’une allée de goudron, une petite église orthodoxe est étouffée par l’élément central de ce mémorial de la victoire : la figure du vaillant soldat de l’Armée Rouge. Gigantesque et pensif, son visage imperturbable domine le large parc vide et les ruines de la forteresse en briques rouges. Parfaitement structuré, ce valeureux soldat a un air de déjà vu. Il a la même mâchoire large, la même coupe de cheveux impeccable et le même regard profond que toutes les sculptures à la gloire de l’homo sovieticus. Au pied de ce sauveur de la nation en pierre, deux jeunes filles et deux adolescents aux visages d’enfants montent la garde devant la flamme du soldat inconnu.
L’uniforme est strict : les garçons portent la tenue militaire traditionnelle de parade de couleur marron clair et une mitraillette démilitarisée ; les demoiselles quant à elles, arborent un tailleur de la même couleur et sont coiffées de deux tresses nouées de rubans blancs. « Ils ont entre 14 et 16 ans et ils doivent rester 20 minutes, bien droits, sans bouger », nous explique un garçon timide d’à peine vingt ans présent sur le parvis du mémorial. Quelques minutes plus tôt, il refaisait les lacets d’un garde concentré. Ce jeune homme s’appelle Dimitri et semble ravi de nous expliquer ce qui est, à ses yeux, « juste un service bénévole que l’on rend à notre pays ». Dima n’a pas pu faire parti de ces gardes adolescents à cause de problèmes de santé, pourtant il aurait aimé avoue-t-il les yeux brillants. D’après ses dires, les jeunes ne sont pas obligés de venir garder la flamme, mais ils ne sont pas volontaires non plus. Malheureusement nous ne comprenons pas tout ce que cherche à nous dire Dima. Nous devinons que ces jeunes sont affiliés à l’Union de la Jeunesse de la République Biélorusse (BRSU), rebaptisée Loukomol par ses détracteurs en raison de ses points communs avec les Komsomol soviétiques. Une association où l’on séduit les adolescents avec des places de cinéma ou de discothèque et où on leur inculque la fidélité et l’obéissance à l’Etat et la nouvelle idéologie étatique avec tout ce qu’elle renferme de valeurs prétendument typiques du peuple biélorusse, comme le pacifisme ou la tolérance.

Quelques heures plus tard, à quelques mètres de la forteresse ces mêmes jeunes attendent le bus pour le centre-ville. Les uniformes sont restés dans les vestiaires et il est difficile de reconnaître les jeunes militaires dans leurs jeans troués, leurs talons aiguilles, leurs sweets à capuche et leurs vestes ajustés. Les jeunes demoiselles se sont remaquillées et ont lâché leurs cheveux. Ils sont loin les petits militaires qui gardaient la flamme du soldat inconnu en se retenant de rire et en dissimulant leur chewing-gum. Pourtant, même à cet arrêt d’autobus, ils s’amusent à défiler au pas militaire devant deux petits vieux ravis. Et tous sourient d’un sourire radieux, sans rire moqueur.
Texte et photos : EM
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