Parcourir les 15 ex-Républiques d'Union Soviétique pour commémorer les 15 ans de l'implosion de l'U.R.S.S.
 
   
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Carnet de route - Ukraine



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Arrivée à Kiev et immersion nocturne
-  Etonnante Kiev
-  Le Dynamo de Kiev
-  La Tatar de Margilan et de Bakhchisaray
-  Yalta, le Saint Tropez de l’URSS
-  Viktor ou le rendez-vous des nostalgiques (vidéo)
-  L’expérience de la Datcha
-  Les fontaines musicales de Kharkiv (vidéo)
-  Notre dernier métro soviétique (vidéo)
-  Les 750 ans de Lviv (vidéo)



Arrivée à Kiev et immersion nocturne

Minsk - Kiev, le 10 septembre


Il est 2 heures du matin : le train ralliant Minsk à Kiev, à moitié vide, vient de s’arrêter à la frontière. Une voix d’homme grave et amicale nous éveille. Je lui tends nos passeports d’un mouvement las, sa large main me les arrache d’un geste vif. Suspicieux, il observe nos photos et nos visas sous toutes les coutures. Après avoir tamponné nos visas de la date de sortie du territoire, il nous adresse, d’un large sourire, « à bientôt » et disparaît vers le prochain compartiment. Nous retombons dans un agréable demi sommeil. Quelques longues minutes plus tard, une voix féminine nous tire de cet heureux état. Sans un mot, elle prend nos déclarations d’entrée, regarde à peine nos passeports et disparaît en silence. Nous nous rendormons aussi rapidement. Le train redémarre et entre en Ukraine sans que nous le percevions. L’Ukraine... un pays immense, dont l’Europe a beaucoup parlé récemment. Entre la « révolution orange » et le rappel au pouvoir de Yanukovych, nous ne savons pas trop à quoi nous attendre.

Dès notre arrivée à Kiev, nous nous employons à trouver un appartement auprès d’une des femmes sans âge qui patientent à la sortie de la gare une étiquette sur la poitrine ou un panneau à la main indiquant « Kvartira » (appartement). Rapidement, nous en trouvons un bon marché en plein centre... quasiment impossible. Notre future propriétaire nous en fait une description trop parfaite pour qu’elle soit crédible. La découverte du taudis éclaircit nos doutes et explique les petits 20 euros qu’elle demande pour la nuit : la baignoire sabot est dans la cuisine, il n’y a pas d’eau chaude, les carreaux de l’unique fenêtre de l’unique pièce sont cassés, le balcon est quasiment inaccessible tellement il est encombré, le papier peint date des années 70, la saleté et la poussière aussi et la chasse d’eau se remplit avec un son strident des plus insupportables. Nous acceptons malgré tout le marché, l’appartement est en plein centre, on pourra tout faire à pied. Après avoir rangé un peu la pièce centrale, après avoir trouvé un moyen de faire chauffer de l’eau en assez grande quantité pour nous laver et après avoir bouclé la newsletter sur la Biélorussie, nous partons à la découverte de Kiev, le cœur léger.
En ce dimanche soir, le centre ville est très animé. La rue principale Khreshchatyk est fermée aux voitures et des centaines de jeunes y traînent, par bandes, l’éternelle bouteille de bière à la main. Face à la propreté parfaite de la capitale biélorusse, la saleté de Kiev surprend ; tout comme le nombre de jeunes punks, rebelles, gothiques ou grunges que nous croisons. Nous qui sortons de Minsk, nous aurions presque l’impression de mettre les pieds dans une ville anarchique. Dans un coin, à la sortie d’un métro, une chaîne hi-fi crache du funk et quelques jeunes rebelles font des démonstrations de break-dance. Partout des jeunes couples, des familles, des adolescents excentriques. Un karaoké amateur occupe un coin de trottoir alors que plus loin, une veille femme propose des épis de maïs cuits au sel. L’architecture stalinienne domine ce quartier, mais quelques vieux immeubles divertissent l’ensemble. Ravis et déçus de devoir quitter du regard les Ukrainiens qui nous entourent, nous marchons les yeux tendus vers les hauteurs pour scruter les portes sculptées, les fenêtres et les balcons décorés. Véritable cœur historique du premier État russe, Kiev « mère des villes russes », est une très jolie ville qui rivaliserait avec n’importe quelle autre, même avec Moscou. Régulièrement, des parcs permettent de se reposer du bruit des voitures qui brûlent les feux rouges et leurs pneus sur le bitume. De temps à autre, des arbres ombragent les trottoirs. En déambulant dans le centre-ville au coucher du soleil, nous avons l’impression pour la première fois d’être véritablement dans une ville européenne. Plus que Tallinn qui est trop nordique, plus que Riga et Vilnius qui sont trop germaniques, plus que Minsk qui est trop soviétique, Kiev nous paraît être une capitale européenne, bien qu’elle ne le soit pas totalement. Nous connaissons les marques des boutiques de vêtements italiens ou américains, les cafés à ambiance intimiste sont nombreux, les kiosques à journaux aussi, les kiosques à feuilletés, à cigarettes, à bières ou à souvenirs abondent et les visages croisés ne sont d’aucun type particulier. Les gens parlent fort dans la rue, les jeunes rigolent et s’embrassent sans gêne. Etonnés par le monde qui nous entoure, nous demandons à une tenancière de gargote à qui nous achetons une pinte de bière si la capitale fête quelque chose de spécial ce soir. Etonnée par notre question, elle nous rétorque que non, « c’est tous les samedis et dimanches ainsi.  » Tout le monde profite des derniers beaux jours avant que les températures négatives de l’hiver n’endorment la ville. Nous aimerions avoir le courage de les suivre, mais la fatigue du voyage nous pousse à aller nous coucher pour découvrir la ville en forme demain.

Pour admirer 1 minute de "break-dance" ukrainien sur l’avenue Kreshchatyk, cliquez ici



Texte et photos : EM
Vidéo : P#



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Etonnante Kiev

Kiev, le 11 septembre



Kiev est une ville magique et étonnante. D’un côté, des souterrains lumineux longs de centaines de mètres remplis de toutes les marchandises dont peut rêver le consommateur acharné ; de l’autre, des boutiques vides où le client ne peut toucher aucun produit sans l’intervention d’une vendeuse. D’un côté, des larges avenues staliniennes où l’on devine encore des étoiles et des faucilles ; de l’autre, le monastère magnifique de St Michael où des séminaristes en robes noires déambulent et l’Eglise baroque St André magnifiquement réussie par Rastrelli. D’un côté, des avenues encombrées et bruyantes de klaxons et de crissements de pneus ; de l’autre, le parc calme et vert de la Cathédrale Sainte Sophie. D’un côté, le quartier Podil, ses étudiants de Mohyla, ses immeubles de peu d’étages et ses cafés ; de l’autre, le quartier de Stare Misto, ses business, ses hommes d’affaires et ses bureaux. D’un côté, on fait un vœu en fixant une pièce d’1 kopeki à une fontaine de monastère ; de l’autre, le centre commercial Citi Arena présente toutes les divinités de la mode et de la nouvelle technologie. A une extrémité du parc Chevchenko, des petits vieux jouent aux échecs sur des tables de béton fixées au sol ; à l’autre extrémité, des étudiants en dessin croquent un vieillard assis sur un banc. Mais encore une fois, comme dans tous les pays traversés, nous retrouvons les différences de niveau social qui nous blessent. A nouveau, et ce comme partout en ex-URSS, les écarts de richesse nous choquent : des vieux sans un sou attendent toute une journée à une bouche de métro de pouvoir vendre leurs framboises, lorsque des filles à Papa à peine majeures flambent en lunettes Gucci aux volants de 4x4 de luxe. Devant le Mac Donald’s de la Place de l’Indépendance, quatre vieilles petites femmes joliment ridées ont posés leurs tabourets. La première vend des cigarettes, soit par paquet de 20, soit à l’unité. Les trois suivantes proposent des pirojkis chauds à la viande, au riz, au chou ou encore aux pommes de terre et aux champignons.



Texte et photos : EM



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Le Dynamo de Kiev

Kiev, le 13 septembre


Ce soir, le réputé club de football du stade Dynamo de Kiev joue contre le Steaua de Bucarest. Pas besoin de lire les journaux ni d’écouter la radio pour le savoir : tous les jeunes de Kiev sont dans la rue avec des écharpes jaune et bleu clair et des survêtements bicolores. C’est un match de qualification pour la Ligue des champions. Mais, même pour un match sans importance, tout Kiev adule son club de football encore connu pour sa résistance contre l’opposant nazi. En effet, alors que l’Ukraine était occupée par l’Allemagne nazie, l’équipe de la capitale devait jouer contre une équipe de soldats allemands. Les Ukrainiens, rassemblés en équipe nommée Start et malgré leur faiblesse physique, donnèrent dès la première mi-temps du fil à retordre aux Allemands. Malgré les demandes expressives des officiers allemands de perdre le match, les Ukrainiens gagnèrent 4 - 1. Après plusieurs matchs remportés, les Allemands proposèrent à l’équipe de jouer et de perdre contre Flakelf, une équipe jamais battue. Mais encore une fois les joueurs de Start gagnèrent. Conséquence macabre : les Nazis décidèrent d’exécuter quelques joueurs dans le site de Babyn Yar, tristement célèbres pour le massacre de milliers de juifs.

Contrairement aux fans de foot en France, ici à Kiev la majorité des supporters ont laissé tomber leur télévision et traînent dans la rue. Ne sachant pas qui frappe, qui a reçu un carton rouge, qui a quitté le terrain ou qui a mis un but, les jeunes occupent les parcs et les bancs, surexcités. Dès qu’une bande d’admirateurs du club en croise une autre, l’hymne du Dynamo est entamé. On agite les écharpes aux couleurs du club kiévois et on se serre les mains. Les hurlements et les cris se répondent bien après que les groupes se soient quittés. Le match est un bon prétexte autant pour faire la fête que pour boire, naturellement. Les verres en plastique se remplissent de vodka et les bouteilles de bières se vident par larges rasades. Autour de nous, comme dans n’importe quel pays et comme dans les 14 capitales que nous avons déjà traversées, les jeunes rigolent, papotent et flirtent. Les allées du parc Chevchenko sont recouvertes de flaques de bières, de verres vides, de bouteilles oubliées et de tessons de verre. Malgré l’obscurité, on devine les ordures qui traînent et les poubelles qui débordent de papiers gras et de bouteilles de bières de deux litres en plastique. On sait que la place de l’Indépendance est dans un état pire de saleté. Par endroits et surtout dans les souterrains, une odeur persistante de bière stagne. Elle rappelle une certaine odeur crasseuse que l’on trouve aux Halles ou dans les sous-sols de la Gare de Lyon et que, en tant que Français, on assimile souvent aux clochards.

Il fait nuit noire. Nous marchons encore quelques temps dans la ville sombre. Le match est sûrement terminé. Des jeunes tardent sur les bancs, oubliant les résultats. Nous n’arrivons pas à savoir qui a gagné. Par contre, nous savons que demain matin les places et les parcs seront quasiment propres. Les vieilles dames sans un sou et les grands-pères dans le besoin seront passés récupérer les bouteilles de verre et les verres en plastique avant que les employés municipaux ne soient venus balayer les allées et vider les poubelles.



Texte et photos : EM



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La Tatar de Margilan et de Bakhchisaray

Simféropol - Bakhchisaray - Sevastopol, 19 septembre


L’arrivée à Bakhchisaray fut méritoire. La nuit en plaskardi entre Odessa et Simféropol fut la pire de toutes depuis notre départ de France. Dans notre compartiment, quelques jeunes avaient décidé de faire une nuit blanche et sans nous demander notre avis ont parlé et téléphoné toute la nuit. Arrivés les yeux cernés de fatigue, nous avons eu la surprise de découvrir que l’embranchement de Bakhchisaray soi-disant bien desservi depuis Simféropol ne semblait qu’être le fruit de l’imagination de notre guide. Finalement nous sommes arrivés, et notre persévérance fut largement récompensée. Entre le monastère, le palais du Khan et le village des grottes, Bakhchisaray est un village riche.

Malgré la beauté des paysages et des hauts plateaux, nous garderons en mémoire la promenade à travers ce petit village de Crimée et, surtout, le visage de la vieille femme aux somsas, aux katchapuris et aux baklavas devant le palais du Khan. Dès que nous l’avons vue sur le pont menant au palais, nous n’avons repéré qu’une seule chose : ses boucles d’oreilles. Ces deux petites pierres transparentes d’une couleur rare entre rouge et rose serties d’or ressemblaient étrangement aux boucles d’oreilles des femmes mariées ouzbekes. Cette vieille femme ridée voilée d’un fichu fleuri serait-elle une tatar de Crimée déportée sous Staline en Ouzbékistan qui serait revenue en Crimée après les excuses officielles de Khrouchtchev ? Sans hésiter, Patricio est allé lui demander où elle s’était procurée ses petites pierres. Fièrement, elle nous dit que c’est de l’or et qu’il venait de Margilan. Nous lui parlons de Narguiza, d’Andijan et de Kokand. Emue de savoir que l’on connaît cette région, elle nous sourit largement et oublie de nous proposer d’acheter un de ses beignets. Elle nous raconte alors sa vie. Cette vieille femme est revenue s’installer à Bakhchisaray il y a quelques années, âgée de 65 ans, avec sa fille. Elle a quitté ce village petite fille, contrainte et forcée. Elle n’était pas grande, à peine plus d’un mètre d’après la taille qu’elle nous indique avec son bras tendu dans le vide. Elle a vécu à Margilan mais n’est pas Ouzbèke. Non, elle est tatar de Crimée, nous déclare-t-elle d’un ton altier. Et ce petit brin de vieille dame est fière, très fière, même si depuis son retour sur sa terre natale, elle est contrainte de vendre ses plats cuisinés devant le Palais de ses ancêtres. Nous quittons cette dame, nostalgiques et déboussolés. Comment certains pouvoirs peuvent-ils encore déplacer les hommes et les peuples comme des pions sur un damier ?



Texte et photos : EM



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Yalta, le Saint Tropez de l’URSS

Sevastopol - Yalta, le 20 septembre


Yalta... après avoir admiré les côtes de la Crimée, certes impressionnantes mais envahies par le béton des complexes touristiques, nous foulons enfin les rues du Saint Tropez de toute l’URSS ! Après en avoir tant entendu parler, quelle découverte ! Le soleil vient de se coucher, nous sommes arrivés plus tard que prévu. La ville est plongée dans l’obscurité mais la large promenade le long du port est plus éclairée qu’en plein jour. Nous y déambulons, parmi la foule aisée, entre des palmiers, des cafés chics et des boutiques lumineuses. Nous ne sommes pas en Ukraine ; autour de nous, tout le monde parle russe et les jeunes gens semblent plus slaves qu’ukrainiens. Une odeur de Côte d’Azur flotte dans l’air. En fermant les yeux, on se croirait ailleurs... mais deux sons particuliers nous rappellent que nous ne sommes pas à l’est : la musique des machines à coups de poing dans lesquels les jeunes hommes mesurent leur force, et l’appel répété des balances qui calculent et annoncent automatiquement le rapport poids-taille des curieux qui se pèsent en public.
A Yalta, il est inconcevable de se coucher tôt. Au contraire, on vit la nuit, après s’être fait bronzer au soleil sur des plages de galets où les places coûtent chères. La nuit, la ville est plus éveillée que la journée, et le boulevard du port le prouve. On y trouve toute la panoplie de La nuit « made in Yalta » : les discothèques en plein air, les séances de photos en costumes de cuir sur Harley Havidson ou en costume de princesses d’un Versailles des temps dorés sur fauteuil Louis XVI à la russe, les casinos et les jeux vidéos à plusieurs, les roulottes à pop-corn et les musiciens en plein air... Mais le clou de cette croisette ukrainienne c’est le vernissage en plein air du parc Gorodskoy. Sur plusieurs mètres, toutes les merveilles de la peinture bon marché et populaire s’offrent aux touristes. Des couchers de soleil romantiques au galop du cheval dans la prairie, en passant par le bouquet de coquelicots abstraits au chat endormi sur la fenêtre, on y trouve de tout. Dans un coin, une machine à cafés Nescafé. Sagement, dans un espace qui leur semble réservé, des portraitistes offrent des caricatures et des reproductions d’après photos. Parmi eux, une jeune fille exécute des tresses africaines. A part, adroitement installées sur des tabourets et des petites tables de toiles, des femmes méticuleuses proposent une manucure sous une lampe à pile. Il est minuit passé, un homme interrompt la jeune esthéticienne concentrée dans une séance complexe de sculpture de fleurs roses brillantes sur ongle pour qu’elle lui refasse une prothèse synthétique d’ongle long. Au royaume du kitsch, les russes sont les rois !
Yalta est véritablement une ville étrange. Outre le boulevard et les bains revigorants de la mer Noire, nous en retiendrons une image : c’est le seul endroit où Lénine, croyant indiquer la direction de Moscou, indique en réalité le Mac Donald’s du port...



Texte et photo : EM


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Viktor ou le rendez-vous des nostalgiques (vidéo)

Kiev, le 22 septembre


Le centre de Kiev pourrait rivaliser avec n’importe quel centre de capitale européenne. Entre les trois importantes stations de métros Maydan Nezalezhnosti (Place de l’Indépendance), Kreshchatyk et Zoloti Vorota (La Porte Dorée), vous ne trouverez que des centres commerciaux et des grands magasins. Mais le centre n’est qu’une partie infime de la ville. Et pour les curieux qui, comme nous, aiment dénicher des vieilles choses souvent inutiles et parfois pratiques siglées Sdelayou v CCCP (fabriqué en URSS), il faut aller loin. Après avoir pris le métro pendant 20 minutes, il faut continuer en bus et guetter l’arrêt Ptit’chi Rinok (Le marché des oiseaux). Là-bas, sur plusieurs squares, sur les trottoirs et débordant sur la ligne de tramway, les Ukrainiens étalent à même l’asphalte ou sur des foulards leurs vieilles possessions afin de gagner quelques Grivis. Les babouchkas revendent leurs bijoux de famille et leurs blouses de ménagère, les anciens militaires se séparent de leurs médailles soviétiques, et les bricoleurs écoulent des montres réparées, des ustensiles de cuisines ressoudés, des morceaux de moteurs de voitures, des pompes à vélos, etc... En cherchant bien, on peut trouver tout et n’importe quoi : des paires de chaussettes usées aux roulements à billes, en passant par de l’argenterie, des boucles d’oreilles, des tricots, des sous-vêtements usés ou encore des brosses à dents usagées ! Le nez rivé par terre, à la recherche de la bonne affaire, nous finissons par dénicher une paire de lourdes cuillères similaires aux cuillères avec lesquelles toutes les familles dégustent leur borsch. Le foisonnement de ce marché nous séduit mais nous fait prendre conscience d’une réalité : loin du centre ville, vit pauvrement la majorité de Kiévois. Dans ce tohu-bohu d’étalages et de bricoles inutiles, des musiciens exposent leurs vieux instruments : un violon, une guitare et des accordéons sont posés à même l’herbe du square. Au milieu d’une dizaine d’hommes sans âge, un homme au visage marqué par la vie joue magnifiquement de l’accordéon. « Il a fait l’académie de Kiev », « Il s’appelle Viktor », « c’est le meilleur » ... tous ses amis ont un mot à dire sur ce musicien hors pair. Chacun à leur manière, tous ces petits vieux de la place du marché aux puces nous vantent les talents de l’accordéoniste. Viktor ne les entend pas. La soixantaine, en costume bleu foncé, une casquette vissée sur la tête, Viktor joue et ses mélodies envoûtent tout l’attroupement. Les badauds s’arrêtent, écoutent et se balancent sur des rythmes populaires. L’accordéoniste entame une mélodie triste et nostalgique. En retrait un homme âgé sèche ses larmes. Depuis vingt minutes que nous observons la scène, Viktor n’a pas dit un mot. Il se contente de jouer pour le plaisir de tous ses amis nostalgiques.
Alors qu’il entame un nouveau morceau, je pose mon appareil...


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Vidéo : P#


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L’expérience de la datcha

Kiev, le 23 septembre


Aujourd’hui a été un jour important pour nous et pour notre découverte de l’ex-URSS. Grâce à l’invitation de Vladimir et Anna, nous avons enfin, après en avoir entendu parler pendant neuf mois, vécu l’expérience d’une journée à la datcha. Depuis le temps qu’on en rêvait...

Vladimir et Anna, la soixantaine, sont les parents de notre amie Natalia qui vit à Paris. C’est par elle que tout a commencé, c’est la première qui, en nous racontant son URSS, son enfance et ses souvenirs de 1991, nous a donné envie de partir parcourir les 15 anciennes républiques de l’Union Soviétique. Son frère aîné, Andreï, travaille à Bruxelles avec sa femme russe Julia. Leurs parents Vladimir et Anna sont restés en Ukraine et vivent dans un appartement de la banlieue de Kiev, le même appartement dans lequel ont grandi Andreï et Natalia il y a presque 30 ans. Ils se sont rencontrés dans les années 60 à l’Université de Polytechnique où tous deux étudiaient. Aujourd’hui Vladimir enseigne la fonderie dans cette même université.
Vladimir et Anna sont de ces couples qui émeuvent. Après tant d’années de mariage, ils semblent toujours attentifs et patients l’un envers l’autre. Calmes et doux, ils nous ont accueillis à notre retour de Yalta comme des enfants, aussi curieux de nous que nous le sommes d’eux. Notre russe nous suffit à communiquer, même si nous sommes souvent frustrés de ne pouvoir tout dire. Heureusement, Vladimir parle un peu français ; quelques mots et expressions lui restent de son expérience de professeur pendant trois ans en Algérie, au début des années 80.

Aujourd’hui donc, à notre plus grande joie, Vladimir et Anna nous ont fait découvrir ce que sont véritablement les datchas. Une datcha n’est ni une maison de vacances ni une maison de campagne, c’est plutôt une résidence secondaire d’été située dans une banlieue proche d’une grande ville où, traditionnellement, on entretient un potager. Celle de nos amis ukrainiens est à une petite heure de route de Kiev. Nous avions prévu de profiter de toute la journée du dimanche en partant en fin de matinée. Assis dans leur Lada bleue modèle 2107 (La voiture du peuple par excellence sous l’Union Soviétique) qu’ils nous présentent avec un clin d’œil comme leur « Mercedes », nous quittons tous les quatre Kiev direction l’est de la ville. Le coffre de la voiture est encombré de paniers et sacs en plastique contenant notre déjeuner.
Les datchas les plus traditionnelles sont souvent en bois et dépourvues d’eau courante et d’électricité. Mais une datcha, contrairement à ce qu’on pourra croire, n’est pas au milieu de la campagne. A part quelques rares datchas en Sibérie, les datchas sont le plus souvent situées dans des « résidences » de datchas. Dans la ruelle de Vladimir et Anna, on compte 56 parcelles, donc autant de datchas, et dans leur quartier, plus de 250 terrains rectangulaires, placés côte à côte. Cet alignement et cette accumulation sont d’ailleurs les deux premières choses que remarquent nos yeux d’occidentaux. Un simple grillage sépare les jardinets et le plaisir d’un dimanche à la datcha est identique pour toutes les familles. A croire que même le bonheur soit standardisable !

Dans la langue russe, le sens actuel du mot « datcha » est apparu depuis peu. Avant le 18ème siècle, il s’agissait d’un lopin de terre donné à quelqu’un en pleine propriété (le verbe dat signifie donner). Vers la fin du 19ème siècle, les datchas sont devenues des maisons de campagne, principalement pour les familles nobles qui possédaient des domaines éloignés, source principale de leurs revenus. Avec l’industrialisation et l’urbanisation, les villes sont devenues de plus en plus insupportables en été ; par conséquent, tous ceux qui avaient la chance d’envoyer leur famille au grand air en profitaient. Après la révolution d’octobre, plusieurs propriétaires de datchas furent tués ou partirent en exil et leurs maisons furent transformées en habitations à l’année. Les terres furent nationalisées mais l’habitude de partir à la campagne en été ne disparut pas pour autant de la culture slave. Avec l’introduction de la Nouvelle Economie Planifiée dans les années 20, les datchas connurent une véritable résurrection. Chaque personnage important, membre du parti, écrivain, général ou encore scientifique reconnu, se devait d’avoir sa datcha. Mais il faut attendre l’avènement au pouvoir de Gorbatchev pour que les datchas se démocratisent. C’est en effet au début des années 80 que tous les instituts, académies, entreprises ou encore ministères ont eu la liberté de créer des « coopératives de jardinage » autorisées à acheter des centaines de parcelles de 0,06 hectares distribués par l’Etat. Ces parcelles étaient ensuite distribuées au travailleur qui avait, pour quelques roubles, contribué à la coopérative. La datchification massive commença alors véritablement. Symbole de la propriété privée abolie par la révolution soviétique, ces maisonnettes de fortune et leurs potagers sont rapidement devenus un système de survie et d’amélioration d’un quotidien souvent pénible. Sans leurs datchas, nombres de familles soviétiques n’auraient pu surmonter les crises sociales et économiques à répétition à compter des années 80. Sans ces maisonnettes, le quotidien aurait été insupportable.
Depuis, l’Union Soviétique s’est effondrée et pourtant les datchas sont restées un élément fondateur de la majorité des foyers russes, biélorusses, ukrainiens ou encore géorgiens. Les choses ont évolué, aujourd’hui les Nouveaux Riches rejoignent leurs datchas en jeeps et en Mercedes ; ils ne cultivent plus de légumes mais font pousser de l’herbe et creusent des piscines. Mais dans une autre datcha, à seulement quelques mètres dans la même ruelle, un couple de retraités fera l’aller-retour en bus, le dimanche, pour entretenir son terrain et rapporter des pommes et des tomates en ville. Alors que pour les plus aisés, les datchas sont devenues un lieu de repos et de villégiature agréable, pour les retraités les produits des datchas sont synonymes de revenus supplémentaires indispensables. A la sortie des métros ou à un feu rouge, les babouchkas proposent des bouquets de fleurs de leur fabrication et des framboises...

La datcha de Vladimir et Anna n’a rien d’une datcha de Nouveau Riche. Construite en bois, sur deux étages, la maison contient deux chambres, une large salle commune au rez-de-chaussée et une cuisine. Il y a l’électricité mais pas l’eau courante. Dans le jardin, une pompe à main tire de l’eau d’une source à plus de 20 mètres de profondeur et des toilettes électriques ont été installées à l’écart. Vladimir est un grand bricoleur, il a donc installé une douche dans les dépendances où l’on fait sécher le bois de chauffage ; une grosse résistance plongée dans un bac d’eau placé sur le toit chauffe le contenu du réservoir en moins de 30 minutes. Outre deux pieds de vigne à l’entrée du garage, le jardin est rempli d’arbres fruitiers. En cette fin de mois de septembre, les pruniers et les noyers donnent leurs derniers fruits alors que la saison des pommes et des cerises est finie. Quelques tomates sont encore vertes. Anna les ramassera sûrement dans quelques temps pour en faire des conserves, comme les aubergines. Nous sommes en septembre, c’est le mois où l’on arrache les fruits pourris, où l’on coupe les grappes de raisins et où l’on récupère les oignons des fleurs. Les potagers et les jardins du quartier sont plutôt calmes. En été, ces mêmes datchas sont pleines à craquer. Les grands-parents gardent leurs petits-enfants au grand air lorsque les parents travaillent en ville. Alors, d’un jardin à l’autre, on entend les enfants crier et rire. On se baigne et on pèche dans la large Dniepr qui n’est pas loin, on fait de grandes promenades à pied et à vélo. D’ailleurs lorsque Natalia et Andreï rentrent à Kiev, toute la famille s’installe dans la datcha nous confie Anna, car l’appartement de Kiev est devenu trop petit pour leurs enfants mariés.
Il n’y a pas grand-chose à faire à la datcha. Cela a même étonné Natalia que nous éprouvions l’envie d’aller y faire un tour. Les familles et les couples âgés s’y reposent du bruit et de la pollution de la ville. Les plus jeunes y viennent faire la fête. Comme le veut la coutume parait-il, nous avons sorti la table dehors, sous les pruniers. Tout en grignotant des quetsches et des grains de raisins, Anna et moi avons encombré la table de concombres, de tomates et de poivrons coupés en morceaux pendant que Vladimir et Patricio s’activaient sur le barbecue. Comme en famille, nous avons croqué des petits butterbrods de fromage et de jambon pendant que les bûches se consumaient et devenaient des braises. Puis, tout en dégustant un petit vin Moldave, nous avons préparé de larges chachliks d’aubergines, d’oignons et de viande de bœuf marinée. Vladimir les a fait cuire. Pendant ce temps, Anna essayait de nous trouver des proverbes typiquement ukrainiens. L’après-midi est passée tout doucement. Les chachliks furent délicieuses et la longue sieste au soleil magique. En partant, malgré les parcelles alignées et l’uniformisation des terrains, on se serait bien arrêté acheter une petite datcha.



Texte et photo : EM


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Les fontaines musicales de Kharkiv (vidéo)

Kharkiv, le 26 septembre


Les fontaines de la ville de Kharkiv sont incroyables. Surtout la nuit. A la sortie de la gare, sous un imposant panneau publicité Nemiroff, une large fontaine offre un superbe spectacle aux habitants de la ville, aux voyageurs descendant de trains et aux touristes. Les jets, en demi-cercle au centre de la fontaine, s’ouvrent les uns après les autres, donnant une impression de déplacement circulaire irréel.
Pourtant la ville de Kharkiv, située à 600 km à l’est de Kiev, n’est pas connue pour ses fontaines. Capitale de l’Ukraine soviétique entre 1917 et 1934, Kharkiv (Kharkov en russe) demeure la deuxième plus grosse agglomération du pays avec plus d’un million et demi d‘habitants. Pendant longtemps centre intellectuel et scientifique du pays, Kharkiv est aujourd’hui connu pour son université et son immense Plochaia Svobody (la Place de la Liberté). Longue de 750 mètres, les Kharkiviens aiment dire que cette place aux proportions chères à l’architecture soviétique est la plus grande d’Europe. Une imposante statue de Lénine y trône en son centre, indiquant encore la direction de Moscou.
Un peu plus bas, au bord du parc Chevtchenko, au pied du théâtre central, deux fontaines se répondent selon des cadences symétriques. Sur un air de piano de Schubert (à moins que ce ne soit Chopin), des couleurs vives illuminent les jets d’eau dansant et jaillissant. Sur la façade du cinéma, un écran géant diffuse des publicités, des clips et des bandes annonces. D’un côté du théâtre, des jeunes profitent des dalles lisses pour réaliser des figures de skate ; de l’autre, les familles et les enfants s’amassent autour du spectacle aquatique. Alors que des amoureux s’arrêtent et restent quelques instants enlacés à fixer l’eau, je pose mon appareil...


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Notre dernier métro soviétique (vidéo)

Kiev, le 28 septembre


Nous nous apprêtons à quitter Kiev pour rejoindre Lviv. En moins de deux semaines, nous nous sommes attachés à cette ville, à ses larges avenues et aux rues intimes de Podil, mais il faut toujours partir et avancer. Dans quelques jours, nous entrerons en Moldavie, dernier pays de notre belle aventure et dans moins d’un mois nous serons en France. Notre aventure sera alors terminée.
Une dernière fois, nous prenons le métro kiévien dans lequel le nombre de publicités et les écrans de télévision suspendus au plafond nous avaient surpris les premiers jours. Chaque centimètre carré est occupé par un autocollant vendant un médicament, une affichette pour des téléphones portables ou un tract pour une banque. Il n’y a quasiment aucun espace vide au-dessus des fenêtres et des sièges et l’œil est sans cesse happé par un slogan, un sigle ou un logo.
C’est le dernier métro de l’ère soviétique que nous empruntons, le dernier métro parfumé de cette odeur si particulière que nous avons respirée à Tachkent, à Moscou, à Minsk ou ici. Nous avions désormais le réflexe des jetons de plastiques, des longs escalators qui semblent descendre dans les gouffres de l’enfer, des portes de vitres qui claquent et coincent les doigts, des sens d’entrées et de sorties bien ordonnées, de la douce voie de femme qui annonce les stations et la fermeture des portes, des foules calmes, des alcooliques endormis au terminus, des vieilles femmes chargées de fardeaux et des jeunes avec leurs walkman.

Aujourd’hui, pour la première fois depuis notre départ, nous avons l’impression de nous être enfin quasiment complètement adapté aux vestiges de la « culture soviétique » que partagent les quatorze pays que nous avons déjà traversés.

A l’approche de la station, tout en guettant l’annonce entendue des centaines de fois, je pose mon appareil...


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Vidéo : P#


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Les 750 ans de Lviv (vidéo)

Lviv, le 30 septembre


Etrangement, en arpentant les rues de Lviv dans laquelle nous sommes arrivés hier matin aux aurores, nous avons l’impression de passer nos premiers jours en terre ukrainienne. Nous aurions presque l’impression d’avoir changé de pays. Odessa, Kharkiv, Kiev et Lviv n’ont décidément pas grand-chose à voir ensemble. En nous remémorant Kharkiv, nous comprenons enfin les clivages est-ouest de l’Ukraine et les remarques de notre ami Volodymyr : l’ouest est ukrainien et on y parle la langue nationale ; l’est est plus slave et on y parle russe. Mais tous se disent ukrainiens et les jeunes de l’est comme de l’ouest savent appartenir à une seule et même nation. Pour la première fois depuis notre arrivée en Ukraine, nous avons dû nous excuser de ne parler que russe et utiliser quelques mots d’ukrainien appris à la va-vite afin de ne vexer personne. Pour la première fois, l’Union Soviétique nous paraît bien loin et l’occident tout près ; pour la première fois, nous nous sentons en Europe centrale et non en Europe orientale. Lviv n’est-elle pas justement la ville la plus à l’ouest de notre route lorsqu’Irkoutsk était la ville la plus à l’est ?

Nous prenons notre temps dans les rues pavées de cette jolie ville à emblème de lions, oubliant nos devoirs et notre programme. Dans les rues et les courelles, on sent plus l’influence des dominations polonaise et autrichienne que celle du pouvoir soviétique. Cela ne choque pas de parler polonais car 20% de la population de Lviv est d’origine polonaise. Certains cafés proposent des pâtisseries viennoises et des Strudel. Mais, à nos yeux, Lviv est plus belle que Vienne et surpasse même la magique Prague. Les églises de toutes confessions chrétiennes ponctuent la ville, les hôtels particuliers sont d’une richesse sculpturale étonnante et les bars sont cosys et intimes. Près du château, au bord d’un parc municipal, le linge sèche à un arbre alors que les enfants jouent sur les pavés et qu’une grand-mère regarde la vie par sa fenêtre du deuxième étage. Lviv est une ville qui ensorcelle.

Aujourd’hui, Lviv a 750 ans. On ne fête pas tous les jours les 750 ans d’une ville, et les habitants de Lviv l’ont compris. Une ambiance festive et joyeuse plane et tout le pays semble s’être donnée rendez-vous à Lviv ce week-end. Pour l’occasion, les rues sont revêtues de banderoles et de drapeaux jaune et bleu. Chaque place a sa scène et ses concerts, chaque parc a ses artisans, ses tailleurs de pierre, ses souffleurs de verre ou ses forgerons. Mais les points d’orgue du festival de Lviv sont les concerts sur la place de l’Opéra et la place du marché. Malgré l’obscurité et l’heure tardive, une foule compacte et multigénérationnelle s’est massée sur l’avenue Svobody pour le concert de Russlana, figure éminente de la scène rock ukrainienne et gagnante de l’Eurovision 2004. Les petits vieux s’appuient sur leur canne, l’air curieux et paisible, les enfants s’endorment sur les épaules de leur père alors que les plus jeunes chantent et tapent dans leurs mains. Des bandes d’adolescents se promènent en se tenant par le bras, pour ne pas se perdre. La réputée chanteuse française In-Grid, inconnue en France et adulée dans toute l’ex-URSS et dans une grande partie de l’Europe de l’Est, se produit gratuitement dans un grand parc au sud de la ville. « C’est dire !  », nous vantent des jeunes polonais venus de Cracovie pour le week-end. Sur la place du marché, un groupe de chanteurs a capella, les Pikardiys’ka Tertsiya, chantent en ukrainien un répertoire de chansons locales qu’une foule émue et ravie reprend en cœur (vidéo). De l’autre côté de la place, derrière la mairie, un groupe de musique traditionnelle enveloppe son public de rythme jazzy et folklorique. Dans quelques minutes, NeDilya, un autre groupe ukrainien renommé, jouera avec les instruments traditionnels que sont, entre autres, la sopilka (flûte de bois) et l’accordéon, des chansons flirtant cette fois-ci avec l’électro et l’hard-folk (vidéo).

Le centre ville de Lviv vit s’éclate. Un vent de folie et d’ivresse souffle sur la ville. Chaque public reprend en cœur les paroles des chansons sonorisées par d’énormes amplis. On danse, on tape dans les mains, on s’embrasse et des farandoles se forment ici et là, au hasard des rencontres. On boit beaucoup aussi. Sans complexe, des quarantenaires et des cinquantenaires dansent aux côtés des adolescents, comme si, pour la première fois, ils avaient droit à cette liberté et à ces défouloirs. Les 750 ans de Lviv revêtent une dimension de revendication et d’affirmation culturelle sans équivoque. Michael est un jeune musicien d’Ivano-Frankovsk’ que des études à l’Université de gaz et de pétrole enquiquinent. Ce soir, avec un de ses amis, il joue de la sopilka sur les pavés de la ville, en chemise traditionnelle rouge et noire. Pour lui, tout est simple : « mon pays, l’Ukraine, a été occupée et dominée trop longtemps par l’étranger ; maintenant on est libre et on peut chanter et vivre en ukrainien. Alors on en profite !  » Et chacun s’en donne à cœur joie ! Pour se fondre dans la population, nous achetons nous aussi un petit drapeau ukrainien que nous accrochons à notre sac et un ruban bleu clair Lviv - 750 que je noue en brassard au bras de Patricio. Il n’est pas rare de croiser des jeunes qui, naturellement, portent des chemises traditionnelles colorées sur un jean et une paire de Pumas ou d’Adidas. Ils sont fiers d’être Ukrainiens, et le montrent.

Oubliant notre fatigue, nous traînons encore quelques heures dans les rues de la capitale de Galicie. On bavarde avec son voisin, on trinque et on partage ses bières. A côté des chemises et des nappes brodées des motifs usuels, des couronnes de fleurs et de rubans volent sur la place des artisans. Sur la route qui monte vers le nord et les banlieues dortoir, une voiture, fenêtres et coffre ouverts, diffuse une joyeuse mélodie tzigane chère à Kusturica. Nous nous arrêtons et admirons les effrontés qui dansent entre les voitures. La joie de vivre des Ukrainiens et leur force de se réjouir du quotidien nous ont contaminés... Dommage qu’il eût fallut attendre Lviv et ses 750 ans pour véritablement rencontrer l’Ukraine !


Pour apprécier une minute les Pikardiys’ka Tertsiya, chanteurs a capella, Cliquez ici, et pour une minute d’électro-hard-folk ukrainien du groupe NeDilya, cliquez là.



Texte et photos : EM
Vidéos : P#


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