Parcourir les 15 ex-Républiques d'Union Soviétique pour commémorer les 15 ans de l'implosion de l'U.R.S.S.
 
   
  LE PROJET
    En un clin d'oeil
    Pourquoi l'Est ?
    Planning
    Budget
   
  ITINERAIRE
    Route de l'Est
    Pays traversés
   
  QUI SOMMES-NOUS ?
      
  REVUE DE PRESSE
   
  NOUS AIDER
    Comment ?
    Coordonnées
    Dossier
   
  PARTENAIRES
    Dons et sponsors
    Remerciements
 

REALISER SON REVE EN...



-  
Géorgie : Un tour du monde depuis Kutaïsi

-  19 ans et champion de ski d’Arménie

-  Une nouvelle vague pour les jeunes Azéris

-  Turkménistan : Myrat Saparow, 30 ans : « J’ai saisi ma chance  »

-  Des chocolats à la discothèque, profil d’un businessman au Tadjikistan

-  Ouzbékistan : La plus belle langue du monde de Zukhra, Sharnoza et Akhmal

-  Le bonheur kirghiz aux confins du monde

-  Etre champion d’échecs du Kazakhstan : un jeu d’enfant

-  Le parcours d’un danseur étoile en Russie

-  Simmo jeune entrepreneur estonien ou les ambitions de toute une génération

-  Le rêve multimédia de Lena ou Riga en 3D

-  Augustino le lituanien et son Café de Paris

-  Le combat quotidien d’un dissident biélorusse : rencontre avec Alexandre Lahviniec

-  Rêves et réalités de l’Ukraine aux yeux de Volodymyr

-  Andreï : le vin moldave, le business et la survie



Géorgie : Un tour du monde depuis Kutaïsi



En 1991, Giorgi avait 19 ans et finissait son service militaire. En un jour, il a vu les 200 000 roubles de sa famille disparaîtrent de la banque : « C’était une période très dure dont je n’aime pas me souvenir. A partir de ce jour, mon seul rêve a été de trouver un travail, de gagner de l’argent et de construire une famille.  »

Dans son grand salon décoré de livres et d’icônes orthodoxes, Giorgi me livre sa vie. Né à Kutaïsi en 1971, il passe toute son enfance à Achkhabad* où son père est député. À 10 ans, sa famille rentre en Géorgie et se réinstalle à Kutaïsi dans la maison qu’il occupe encore aujourd’hui.


Père de deux enfants, Giorgi représente l’idéal du père de famille géorgien. Malgré les crises à répétition du pays, cet homme à l’allure sportive a atteint son but. Il a un travail respectable ; une grande maison équipée de deux salles de bains ; une grande serre en verre qui lui procure des légumes toute l’année ; des vignes hautes pour faire son propre vin doux et pétillant. Et il s’est promis d’offrir à ses deux filles une vie différente de la sienne. L’aînée, Mariann, âgée de 13 ans parle mieux anglais qu’un lycéen français et « partira à 16 ans étudier aux Etats-Unis, c’est presque sûr ».

Mais sa plus grande fierté, c’est son homestay*. Après m’avoir appris à jouer aux dominos à la géorgienne, Giorgi ouvre son guest book. Dedans, je découvre les mots laissés par les précédents hôtes. Le dernier en date nous rassure en français sur l’accueil de la famille Giorgadze. De janvier 2004 à aujourd’hui, son cahier est rempli de commentaires élogieux dans toutes les langues. Sur la table du salon, une petite sculpture réalisée par ses filles : deux planches de bois sur lesquelles une dizaine de drapeaux de papiers rappellent la variété d’origine de ses visiteurs. Comme un trophée, il sort la carte de visite de Tom Master, le rédacteur du guide Lonely Planet sur la Géorgie où figure sa maison. Malgré son goût pour les langues étrangères et les découvertes, Giorgi n’a pas pu voyager, sauf lors de son service militaire. Alors s’il ne peut pas traverser le monde, ce père simple a décidé d’ouvrir sa maison aux voyageurs. Toute l’année, sur la table du salon, au milieu des livres et des revues sur la région, Giorgi laisse en évidence son album photo et les cartes postales qu’il reçoit des étrangers devenus amis.
Giorgi, discret et fin, met son honneur à s’occuper de ses hôtes. Lorsqu’il vous parle de la Géorgie, on sent le nationalisme propre à tous Géorgiens monter dans sa voix. Entre deux verres de vin de la maison bu d’un coup sec telle une vodka, il ouvre un livre de photographies sur Kutaïsi et me fait découvrir toutes les réussites de sa ville : l’usine de camion, la centrale hydro-électrique, le théâtre, le monument du Roi David le père de la Géorgie moderne, etc. Mais Giorgi ne se contente pas de vous montrer son pays dans les livres, il vous accompagne en ville, vous apprend les rudiments de sa langue, et se fait un plaisir de vous faire goûter tous les plats nationaux.

En quittant Giorgi et ses filles, nous leur avons laissé, en souvenir, une carte postale de la place de la Bastille de Paris dédicacée. Aussitôt, Giorgi a pris la carte comme un trésor et l’a observé minutieusement. Ses yeux pétillaient. Nous ne pouvions pas lui faire de plus beau cadeau.


* Capitale du Turkménistan actuel.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire




19 ans et champion de ski d’Arménie



Toutes vitres teintées, une lada Niva 4x4 s’arrête devant nous. Gentiment, Bagarate a accepté de nous monter sur les pistes avec sa voiture. Lecteur CD/MP3 et puissantes enceintes Pionneer dans le coffre, il nous fait écouter une sélection de musique pop arménienne.
Il passe en mode 4x4 pour grimper une côte enneigée ; Tsagkhadzor est à 2300 m d’altitude. A l’époque soviétique, c’est ici que s’entraînait l’équipe olympique de l’URSS. Aujourd’hui c’est la seule station de ski d’Arménie. Tôt le matin, alors que les Arméniens ne se lèvent jamais avant 11h lorsqu’ils sont en vacances, Bagrati monte sur les pistes. En sortant de sa voiture, il me demande si nous connaissons des marques de vêtements étrangères. Fièrement, il arbore une polaire Puma et une veste de ski Technics. De taille moyenne, un peu enrobé et le visage arrondi, Bagratik n’a pas la carrure d’un skieur. Pourtant, en écoutant son discours, je comprends qu’il a une volonté de fer et tout le charisme d’un champion.

Poussé par son père, il a commencé le ski à l’âge de 5 ans. Très vite, il prend des cours particuliers et trouve dans le ski une véritable passion. Ses parents sont propriétaires d’un lotissement de cottages au pied des pistes. Durant l’hiver, dès qu’il le peut, il oublie ses études de sciences politiques à Erevan pour rejoindre Tsagkhadzor, à 30 minutes de la capitale. A 19 ans, à force d’entraînement et de volonté, Bagarate Sarkissyan est devenu champion de l’épreuve Giant toutes catégories confondues. Avec beaucoup de légèreté, il raconte qu’il n’a gagné que 20 dollars avec son titre ; « ça plait surtout aux filles ! ». Bagrati montre une photo de sa copine sur son téléphone, « elle est jolie, n’est-ce pas ?  »
Aujourd’hui, Bagarate a mis entre parenthèse sa carrière de sportif pour faire son service militaire à Erevan. Par chance, il n’a pas été envoyé dans le Karabakh*. Dès qu’il a quelques jours de vacances, il file à Tsagkhadzor pour continuer de s’entraîner.

Son sourire s’estompe et d’un regard profond, Bagratik nous raconte son avenir : « Ici, je ne peux monter sur les pistes que pendant l’hiver. Si je veux être champion d’Europe, je dois pouvoir m’entraîner tous les jours. » Après son service militaire, il ira en Europe pour s’entraîner toute l’année comme les autres champions. « Si je m’y mets vraiment, je peux devenir champion d’Europe en 1 an » assure-t-il d’un ton désinvolte.


* Le Nagorno-Karabakh est un territoire défendu par les Arméniens et réclamé par les Azéris. Malgré différents cessez-le-feu, la guerre n’y est pas vraiment terminée. Aujourd’hui, nombreux sont les jeunes prêts à mourir au Karabakh pour récupérer le territoire, alors que d‘autres jeunes n’ont qu’une angoisse : être envoyé sur ce territoire et y laisser leur vie.



Rencontre : EM & P#



Retour au sommaire




Une nouvelle vague pour les jeunes Azéris



Sur une grande affiche publicitaire près de la place Aydar Aliyev, trois enfants jouent avec des cubes colorés sur lesquels on peut lire : Aliyev Baba. L’ancien président Aydar Aliyev, décédé en 2003 et père du président actuel, est toujours présenté comme le grand-père des Azéris. Statues, photos et citations du grand homme légèrement mégalo, ponctuent la ville. Après l’échec du soulèvement démocratique lors des élections en novembre 2004, le pays a replongé dans la corruption et l’autocratie.

Créée il y a un an, Dalga* (Vague), un petit mouvement d’étudiants, tente de changer les choses. Chez une amie commune, Ramin, le jeune président de Dalga et Vusal, le coordinateur, 21 ans tous les deux, se souviennent des premières heures de ce mouvement activiste qui compte aujourd’hui 1500 étudiants, « au départ nous étions juste 7 amis. Nous ne voulions rien en particulier, juste réfléchir ensemble à un meilleur Azerbaïdjan. A cette époque, on lisait pas mal de choses sur la société civile et la démocratie. On a compris dès le départ que si nous pouvions faire quelque chose, ce devait être à notre échelle. » Après un débat démocratique dans les locaux d’un parti politique inactif, d’autres jeunes se joignent à eux et tout s’accélère. Un sondage chez les étudiants a permis de définir les actions du mouvement : mise en place d’une réelle société civile, plus de démocratie et moins de corruption dans les études. En effet, en Azerbaïdjan tout s’achète : les notes, les professeurs, les diplômes et même les emplois. La logique de Dalga est simple : « si les élèves sont démocrates alors le gouvernement finira lui aussi par l’être. On veut simplement une démocratie en Azerbaïdjan, avec ou sans le gouvernement actuel.  »

Ces deux jeunes garçons fins et timides ne parlent pas assez bien anglais pour nous faire passer toutes les nuances de leurs actions. Leurs amis admiratifs racontent à leurs places le danger encouru que ces garçons trop humbles omettent de raconter. En levant le poing, leur amie Tamilla s’écrit « Che Guevara d’Azerbaïdjan  ». Un mois avant les élections de 2004, 7 étudiants du mouvement ont été arrêtés après une marche organisée dans la ville. 80 étudiants avaient défilé dans le centre de Baku avec un autocollant sur leurs chemises : Non à la corruption universitaire ! Avec une certaine ironie, on entend que les élections de novembre « ont été transparentes, mais seulement dans leurs falsifications. »

Depuis ces évènements, Dalga a pris de l’importance et survit grâce aux cotisations des adhérents et à une subvention de l’American Bar Association. Ils distribuent des pin’s imprimés, des autocollants avec slogans, des t-shirts... des objets simples que les étudiants peuvent porter plus ou moins en évidence. Même si Ramin et Vusal disent ne pas vouloir faire de politique, leur mouvement s’apparente aux groupes qui ont contribué à l’organisation des révolutions en Serbie, Ukraine et Géorgie. Reposant sur un principe de non-violence, les actions doivent être concrètes et à échelle humaine ; ce n’est qu’ainsi que « les esprits pourront changer ». Pour être mobile et éviter toutes lourdeurs administratives, les meetings sont fixés par sms et mail. Le principe du mouvement Dalga est simple ; « on ne veut pas être président ou député. Notre but est d’éduquer dès le plus jeune âge les Azéris à la démocratie et à la non-corruption. Une fois dans la hiérarchie ils pourront alors résister aux tentatives de corruption et ils auront assimilé certaines valeurs démocratiques afin de défendre une société civile.  »

« C’est un rêve qu’ils ont, nous dira Tamilla avant que l’on quitte ces deux jeunes activistes, mais un rêve réaliste et non utopiste. Et ils y arriveront. »



Vusal Ahadzadeh et Ramin Hadjili


* www.dalga-gh.org



Rencontre : EM & P#
Photos : EM



Retour au sommaire




Turkménistan : Myrat Saparow, 30 ans : « J’ai saisi ma chance  »



Unique solution pour obtenir un visa touristique au Turkménistan : avoir un guide et passer par une agence de voyage accréditée. Par conséquent, rares sont les touristes qui pénètrent dans ce pays de désert, et encore plus rares sont les Turkmènes qui les côtoient. Myrat Saparow, 30 ans, jeune guide de la capitale, fait partie de cette minorité.

Myrat*, comme beaucoup d’autres jeunes adultes des pays de l’ex-URSS, regrette les facilités de l’Union Soviétique. Il ne se lasse pas d’énumérer les avantages dont profitait chaque famille avant 1991 : les congés maternités, les allocations versées pour chaque nouvelle naissance, la possibilité de voyager dans toutes les républiques soviétiques, les colonies et les sanatoriums à moindre prix, l’égalité sociale, les études gratuites, etc. « J’aimais l’Union Soviétique. Je n’avais rien connu d’autre et puis je n’en ai vécu que les bons côtés.  » Paradoxalement c’est grâce à l’indépendance du Turkménistan que ce jeune homme aux traits altiers propres aux Turkmènes a pu réaliser son rêve, « aujourd’hui j’ai ma propre affaire et je peux aider mes frères et sœurs à vivre.  » Après des études de langues, il commence par travailler comme professeur, avant de rejoindre une agence de voyage à Achkhabad et s’établir comme guide touristique à son compte. Comme de nombreux jeunes en Asie Centrale, il entretient toute sa famille : ses sœurs étudiantes à Achkhabad, ses frères à Bichkek, sa mère handicapée, sans compter sa femme et ses quatre enfants.

Rares sont les jeunes à vouloir rester dans leur pays. Myrat est le premier depuis notre départ de France à nous assurer, sans hésitation, qu’il ne veut pas aller vivre à l’étranger, « je ne suis pas patriotique mais j’aime la vie ici.  » Alors qu’il a vécu en Russie et qu’il a déjà voyagé en Europe pour son agence, il n’y a pas apprécié la vie et les rapports humains. « Ce que j’aime ici, c’est l’entraide qui existe entre les gens. Dans notre village, à la mort de mon père, tout le monde est venu aider ma mère, qui avec un pain, qui pour faire le ménage. En Russie, on meurt dans la rue.  »

Myrat est un homme sérieux et réfléchi. Alors que nous parlons depuis plus d’une heure, un sourire s’esquisse pour la première fois sur son visage lorsqu’il nous parle de sa femme. Comme le veut la tradition, il a vu le visage de son épouse, la première fois, le jour de son mariage. « Même si je ne l’ai pas choisie, je savais que c’était elle. Ici, au Turkménistan, on dit « c’était écrit sur notre front  ». C’est ainsi, et souvent les mariages arrangés sont des mariages heureux. Fataliste, ce jeune père de famille l’est autant pour sa vie maritale que pour sa vie professionnelle, « j’ai eu ma chance, mais nous ne sommes pas nombreux à l’avoir eue  ».


* Noms et âge modifiés à la demande de ‘’Myrat’’. Par conséquent, nous ne pouvons publier sa photo.



Rencontre : EM & P#



Retour au sommaire




Ouzbékistan : la plus belle langue du monde de Zukhra, Sharnoza et Akhmal



Lorsque nous avons parlé de cette rubrique à Dyla, une jeune ouzbeke de Samarkand, elle nous a répondu tristement : « vous ne rencontrerez personne ici qui a réalisé son rêve ; le rêve de tous les jeunes ici c’est de partir. Les gens qui ont réalisé leurs rêves, ils sont à l’étranger maintenant. » C’est vrai, tous les jeunes veulent partir à l’étranger. La Russie est souvent le pays le plus accessible, chacun y a de la famille ou un ami ; les Etats-Unis sont un idéal inabordable pour tous ; et la France fait toujours rêver quelques étudiants francophones.

Venir en France, c’est le rêve de Zukhra, Sharnoza et Akhmal, tous trois étudiants à l’Institut des Langues de Samarkand ; cet institut avait fait parler de lui il y a trois ans, après qu’une centaine d’étudiants se soient opposés au renvoi de leur directeur par décision gouvernementale. Aujourd’hui, personne n’en parle, et on préfère oublier les répressions et les arrestations violentes qui ont suivi les manifestations. « Au départ, on rêvait de faire des études ; maintenant, nous voudrions poursuivre nos études en France », nous répondent ces trois jeunes d’une seule voix. Quitter le pays, et revenir peut-être un jour. En Ouzbékistan, faire des études est déjà une chance : il faut pouvoir payer les 550.000 soums annuels (soit plus de 400$) et réussir le sélectif concours d’entrée. Sur 200 candidats à la section française, seuls 17 sont reçus. Bien que le français ne soit pas à la mode et que l’anglais et le japonais attirent plus les étudiants, la langue de Molière fait rêver ces jeunes étudiants, « c’est la plus belle langue du monde. C’est la langue du romantisme.  » Akhmal enchaîne sur le film Taxi et la musique française, « j’aime beaucoup Joe Dassin, Alizé, In-grid... Vous connaissez ? »

Akhmal, Zukhra et Sharnoza

Etudier les langues est une promesse de réussite en Ouzbékistan. Parler russe, ouzbek et anglais est le minimum demandé par les entreprises. Un guide touristique peut gagner 15$ par jour lorsqu’il parle français ou 30$ par jour lorsqu’il parle japonais, en comparaison un professeur d’Université ne gagne officiellement pas plus de 80$ par mois.
Zukhra arbore le costume que les jeunes mariées portent les 40 premiers jours du mariage. « Je me suis mariée il y a 15 jours. Moi aussi je voudrais venir en France, mais j’aimerais aussi assez vite avoir un enfant ». Tous, ils en rêvent sans cesse. « Je voudrais aller à Paris et voir Notre Dame » précise Sharnoza. Pourtant c’est quasiment mission impossible pour ces jeunes. Outre décrocher le DALF (diplôme approfondi de langue française) et s’inscrire dans une Université française, il faut obtenir un visa. S’ajoute à cela le coût du billet d’avion et de la vie en France qui en arrête plus d’un. Les jeunes filles quant à elles doivent obtenir le consentement des parents ou du mari avant de pouvoir envisager un tel départ ; lorsque les jeunes filles se marient à 20 ans en province, seules les étudiantes d’origine russe ou issues de classes élevées arrivent à quitter le pays.

Par conséquent, rares sont les jeunes qui partent. Certaines jeunes filles qui partent faire leurs études, se marient avec leurs petits amis et restent. Dans le vieux centre de Boukhara, un petit vendeur de médailles soviétiques nous apprend d’un grand sourire qu’il revient de France, « je suis allé voir ma fille ». Après des études à Grenoble, sa fille y est restée. Il sort alors fièrement une photo de sa petite fille Océane, née à Nantes.
Zukhra, Sharnoza et Akhmal ne désespèrent pas ; ils y croient. Et avec un peu de chance, ils y arriveront, comme ils ont réussi leur examen d’entrée à l’Institut.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire




Des chocolats à la discothèque, profil d’un businessman au Tadjikistan



Dans les rues de Khojand, ça sent les vacances et le printemps. Aux terrasses des petits cafés de la place centrale, les jeunes partagent des glaces au lait et aux éclats de cacahuètes. Certains affichent des téléphones dernier cri et des voitures allemandes, bien loin des réalités économiques du Tadjikistan. Alors que cette république était la plus pauvre de toutes les républiques de l’Union Soviétique, l’indépendance n’a rien arrangé. La guerre civile* a plongé le pays dans un chaos économique, et aujourd’hui encore plus de 40% de la population survit dans la plus grande pauvreté. On se relève doucement, les ONG grouillent et c’est le royaume des petits commerces en tous genres. Les businessman sont les rois et toutes les affaires sont permises : ouvrir un petit café, mettre en place un café Internet, acheter quelques bagues en or en Ouzbékistan et les revendre avec une marge de 20%, vendre des barbes à papa ou des lipioschkas à vélo...

Lutfula Yacoubov est un modèle de réussite pour les jeunes de Khojand. Ce jeune père de famille de 32 ans est le propriétaire de l’unique discothèque de la ville ainsi que des fonds de commerce des alentours. «  Je suis un exemple pour les jeunes, car Khojand est une petite ville où tous les jeunes se connaissent. Mais je suis tout petit par rapport aux gros businessmen de la ville  ».
Cet homme toujours habillé en costard cravate a le business dans le sang et sait comment réussir. Tout commence il y a 12 ans quand il débute la vente à domicile de chocolats et d’habits en Ouzbékistan et au Kirghizstan. 3 ans plus tard, à 23 ans à peine, il ouvre son propre salon de coiffure en centre ville alors qu’il poursuit encore ses études. A cette époque, le pays, sortant de la guerre civile, est au fond du gouffre. C’est le premier salon moderne et chic qui ouvre ses portes dans la deuxième plus grande ville du pays ; en moins d’un an, Lutfula dirige 25 employés. L’année suivante, il acquiert un fond de commerce pour une bouchée de pain qu’il transforme en pharmacie. Lutfula Apteka sera la première dans toute la région ouverte 24h sur 24h, et aucune pharmacie ne pourra contrer son succès. La méthode de Lutfula est simple mais révolutionnaire pour un ancien pays communiste : casser les prix et faire de la publicité. Le salon et la pharmacie revendus, Lutfula passe à l’échelon supérieur en ouvrant la première discothèque du pays et l’unique complexe culturel de la ville : restaurant, salle de billard, karaoké et bientôt cinéma ouvert de 19h à 3h du matin. « Mon but n’est pas de posséder mais de revendre et de faire rêver. Par exemple, je regarde les fauteuils à la mode en Europe et je les fais faire ici pour pas cher. Personne ne s’en doute et ça fait rêver tout le monde. Ce qui est important c’est l’imagination  ».
« Tout n’a pas été facile, les gens ici n’ont pas la mentalité du capitalisme, ce système économique dénigré et critiqué pendant plus de 50 ans sous le régime soviétique.  » C’est grâce à PRAGMA (association américaine financée par US AID pour l’aide et le développement des petites et moyennes entreprises en Asie Centrale) que ce jeune homme d’affaire a réussi et a pu acquérir ce qu’il appelle « la philosophie de la réussite et du capitalisme  ». Avec les Américains, il a appris « à penser le business  » à l’américaine. « Pour en arriver là, il faut penser à soi-même, et après aux autres. Je pense à moi, je réussis et après je peux aider les autres  ». C’est fièrement qu’il nous montre son fond d’écran de téléphone : alors que tout le monde a une photo de sa femme ou de ses enfants, ce jeune entrepreneur a mis une photo de lui, « C’est moi-même.  » Nous quittons son bureau pour prolonger la conversation dans la discothèque. Une bouteille de vin nous attend. Nous levons nos verres et trinquons « à moi ! » déclame fièrement ce jeune homme sûr de lui.
Bien que nous soyons mardi soir, la piste de danse est pleine. Sur une estrade, des danseuses sexy s’agitent. Ouverte il y a trois ans, l’entrée de la boîte coûte plus d’1$ pour les filles et 4 $ pour les hommes. Il y a tout ici, comme dans n’importe quelle discothèque : bulles de savon, fumée, spots et boule à facette. On diffuse autant de la musique tadjik que de la musique étrangère ;seule différence avec une boîte de nuit européenne : on compte deux jeunes femmes parmi la vingtaine de garçons qui dansent.
Aujourd’hui, Lutfula pourrait revendre son « Klub » 600.000$ mais il préfère attendre encore quelques années que les prix augmentent, « et après je monterais une autre affaire... je ne vous dirais pas laquelle, car je sais que ça va marcher. Vous verrez.  »


* La guerre civile interethnique qui fit rage dans le pays entre 1991 et 1996 et a fait plus de 60 000 morts et près d’un demi million de déplacés.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire




Le bonheur kirghiz aux confins du monde



D’un galop rapide et marqué, Charchanbek s’envole vers les hautes montagnes qui dominent le caravansérail de Tash Rabat. Ses yaks, ses moutons et ses vaches sont là-haut, à profiter des premiers brins d’herbe du printemps qui apparaissent entre les dernières plaques de neige. C’est devenu une habitude pour ce jeune homme de 23 ans de faire le tour de ses bêtes en matinée. Il doit vérifier si elles ne sont pas trop loin, si aucune n’est blessée, et puis le printemps c’est aussi la période de reproduction, les nouveaux nés et les femelles enceintes demandent une attention toute particulière.

Il y a 2 ans, Charchanbek a décidé d’abandonner son emploi dans le grand Dordoy Bazar de Bichkek pour venir s’installer dans la vallée vierge de Tash Rabat. Dans un décor de cinéma parfait et préservé, entouré de collines verdoyantes, de ruisseaux d’eau claire et d’un vieux caravansérail du 15ème siècle, Charchanbek est heureux. « Je préfère travailler ici, et pour rien au monde je ne retournerais à Bichkek ». En reprenant les bêtes de son père, il possède aujourd’hui 200 yaks, plus de 250 moutons et une dizaine de vaches pour « les besoins en lait, en beurre, en crème et en viande de la famille ». S’occuper de plus de 450 têtes n’est pas une mince affaire pour un homme seul. Entre la traite des vaches, les vêlages, les blessures des bêtes, la tonde de la laine, les bêtes à ramener tous les soirs à l’enclos... Charchanbek ne connaît pas les jours congés. Par moins 45 degrés en hiver ou 40 degrés en été, Charchanbek vit ici, seul avec son bétail, dans sa petite maison de torchis de deux pièces sans eau courante et sans électricité. Sur le bord d’une des deux fenêtres de la pièce principale, une petite radio à pile lui tient compagnie. Sous le poêle alimenté jour et nuit grâce à un mélange de bouse, de crottin et de terre, un de ses trois fidèles chiens dort. Parfois, le dimanche pour le bazar aux animaux, il descend à Naryn, à 4 heures en voiture. Souvent il retrouve Talar et Esengul, ses voisins et amis du même âge qui vivent dans des fermes un peu plus importantes dans les vallées avoisinantes. Alors, ensemble ils fument des cigarettes et parlent des nouvelles parvenues des villages du bas de la vallée, du temps et de leurs bêtes.

Malgré les conditions extrêmes et le travail exténuant que lui demande ses bêtes, Charchanbek aime son travail. En énumérant le prix de ses bêtes, son visage marqué par le vent glacial et le soleil brûlant s’anime et ses fines lèvres gercées esquissent un sourire. En effet, après les pâturages d’été, quand il atteint 250 kilos, un yak se vend 300$ et un mouton 100$. Lorsque l’on a 200 yaks, on peut gagner beaucoup d’argent ; mais que peut donc faire ce jeune homme rieur de tout cet argent ? « Lorsque je vends une bête, je garde un peu d’argent, je vais au café et peut-être à la discothèque, mais je reviens vite, je préfère rester ici. » En réalité une partie de l’argent des ventes du bétail est pour les parents de Charchanbek qui vivent à Naryn, une autre pour les études de ses sœurs à Bichkek, et la fin du trésor est pour les bêtes et pour lui. Récemment ce cavalier libre s’est acheté une paire de jumelles russes pour 50$ qu’il porte fièrement en bandoulière.
Soudain, le visage de Charchanbek s’assombrit : la solitude lui pèse ici. Non pas qu’il soit un accro des cafés, des cinémas et des discothèques, mais l’absence de jeunes femmes, « parfois, c’est dur ». Heureusement, dans un mois, la vallée sera envahie par les yourtes et les familles de Naryn, Kara-Suu et At-Bashy qui monteront leur bétail en pâturage pour tout l’été. « Dans les familles qui arrivent, il y a au moins 5 jeunes filles, et parmi elle, il y a la mienne », avoue-t-il le visage ravi et émerveillé. Pourtant il sait qu’il sera dur de l’épouser et de la convaincre de venir vivre ici toute l’année, dans cette jolie vallée un peu trop calme aux yeux de certains.

Charchanbek retrouve son sourire en pensant à ses bêtes et à sa vie. « Ce n’est pas un travail, c’est juste ma vie. J’aime les montagnes, j’aime mes bêtes et j’aime le soleil. Pourquoi devrais-je faire autre chose ? N’est-ce pas bien ainsi ? »



Rencontre : EM & P#
Photos : EM



Retour au sommaire




Etre champion d’échecs du Kazakhstan : un jeu d’enfant



Mitya a tout juste 20 ans. Avec ses yeux noirs, son regard un peu fuyant et son visage d’adolescent, il ressemble à tous ces jeunes mal dans leur peau. Pourtant, derrière cet étudiant en Relations Internationales se cache un tacticien combatif et déterminé. Lorsqu’il parle d’échecs, le regard de Mitya s’anime, et il devient plus sûr de lui. C’est un personnage passionné qui vous parle de ce jeu où les républiques de l’URSS dominèrent sans conteste de 1946 à 2000*, date à laquelle le célèbre Garry Weinstein, dit Kasparov, perd son titre de champion du monde.

Quand il n’a que 9 ans, la voisine de Mitya, une vieille dame sans fils, lui conseille d’aller au club près de chez lui, s’essayer aux échecs. Au Kazakhstan, les échecs ne sont pas très populaires mais, dans l’esprit des gens, sont réputés rendre intelligent. Très vite, Mitya se prend au jeu pour finalement commencer à s’entraîner avec une coach coréenne. A l’époque, il se confronte avec elle et d’autres joueurs de son âge, deux heures par jour. A 10 ans, il commence les tournois d’échecs, délaissant le football, sa deuxième passion. En 2002, alors qu’il n’a que 16 ans, Mitya devient champion d’échecs du Kazakhstan. Simplement, il nous explique que sa victoire est due à un mélange d’entraînement et de chance. « Je ne suis pas particulièrement intelligent comme garçon, vous savez  », avoue-t-il sans complexe. C’est à force de persévérance, d’exercices et de confrontations avec d’autres joueurs qu’il est devenu champion, « je n’ai fait que jouer aux échecs. Plus qu’un but, c’était ma passion  ». D’après lui, une seule erreur commise par l’adversaire peut faire basculer la partie. Le titre en poche et les100 dollars de récompense, c’est surtout sa famille et ses amis qui étaient fiers de lui.

Distraitement, Mitya prend le temps de nous expliquer les différents styles d’échecs. La partie classique peut opposer deux joueurs pendant quatre heures. Chacun a deux heures à sa disposition pour mater le roi de l’adversaire. La version rapide réduit ce temps à 25 minutes par joueur. Puis le blitz-chess consiste en un match de 10 minutes où chacun des participants n’a que 5 minutes de réflexion pour faire échec et mat. Dernière variante pour les maîtres du damier, le blind-chess où des joueurs s’affrontent à l’aveugle, c’est-à-dire sans plateau de jeu. Depuis 2002, Mytia a multiplié les tournois d’échecs. Il a voyagé en Russie, en Grèce, et même à Kuala Lumpur (Malaisie). Tous les trois mois, il participait pendant plus de 10 jours à des tournois d’échecs. « J’étais plus heureux de pouvoir voyager et de rencontrer d’autres jeunes joueurs que de jouer aux échecs. »

Avant de disputer une partie d’échecs avec des pions grandeur nature sur une place du centre ville d’Astana, Mitya balaye nos idées reçues. « Les échecs ne m’ont jamais aidé à l’école. Je n’ai jamais eu de bonne note en mathématiques par exemple.  » Il ne se considère pas non plus comme un esprit intelligent ou surdoué ; il s’est entraîné, beaucoup, et n’a cessé de disputer des parties avec de nouveaux adversaires. Aujourd’hui Mitya ne vise plus de titre, « être joueur d’échec professionnel demande énormément de temps et d’investissement  ». Pour le moment, il est coach pour débutants. Quand il n’est pas à l’Université d’Eurasie, il occupe ses heures perdues à entraîner à son tour des jeunes joueurs. « Peut-être qu’un jour je reviendrai aux échecs professionnels, je ne sais pas encore.  »


* Depuis 1946, avec une exception de 1969 à 1972 (Bobby Fisher - USA), les champions du monde d’échecs étaient tous citoyens de l’URSS. De 1975 à 2000, Kasparov (de Baku) et Kaspov (d’Oural) n’ont cessé de se voler le titre. En 2000, Kasparov le perd définitivement contre son propre disciple, l’azerbaïdjanais Vladimir Kramnic, actuel détenteur du titre de champion du monde des échecs.



Rencontre : EM & P#
Photos : EM



Retour au sommaire




Le parcours d’un danseur étoile en Russie



« Nikolaï Tsiskaridze ? Toutes les filles de Moscou rêvent de le rencontrer  », nous avaient répondu deux amies moscovites lorsque nous leurs avions appris que nous avions rendez-vous avec le premier danseur étoile du Bolchoï. Mais Nikolaï n’est pas la star à laquelle nous aurions pu nous attendre. L’entrée dans l’appartement moderne du danseur étoile s’apparente à un tour du monde des grands noms du ballet. Sur les murs, des affiches de ses performances à New York, Tokyo, Londres, Paris ou encore Rome et Jérusalem. Dans des cadres, des dizaines de photos en noir et blanc de ses sauts, de grands écarts ou encore de remise de médailles par Vladimir Poutine. Mais Nikolaï n’est pas fier d’être le danseur le plus décoré de Russie ; derrière une porte, ses médailles sont enfilées sur une statue de girafe africaine et la plus grande photo du couloir, au-dessus de sa barre d’entraînement, est le portrait de sa professeur décédée.

La vie de ce garçon est simple et belle, presque trop parfaite pour être vraie.
A 10 ans, Nikolaï, séduit par la scène de la Valse des fleurs de la Belle au Bois Dormant, supplie sa mère de l’inscrire à l’Ecole Nationale de Danse de Tbilissi. Après des larmes, sa mère accepte. Vite repéré comme particulièrement doué, souple et fin, son professeur lui conseille d’intégrer l’Ecole du Ballet du Bolchoï. A 13 ans, Nikolaï quitte la République Socialiste de Géorgie avec sa mère pour Moscou où ils s’installent dans un appartement communautaire près de l’école. Ce détail l’aidera, il évitera ainsi les heures de transports qui fatiguent les autres élèves. C’est le début du rêve pour ce petit Géorgien, « le Bolchoï à cette époque pour moi c’était comme Dieu !  ». En écoutant parler Nikolaï, entrer au Bolchoï parait facile ; d’ailleurs ce grand garçon avoue, presque gêné, que la danse ne lui a jamais paru difficile. Il enchaîne alors les cours de danse, de musique mais aussi de mathématiques et de physique 6 jours par semaine, de 9 à 20h. Un an plus tard, il écrit à son tour l’histoire du ballet en entrant directement comme étoile dans la prestigieuse compagnie du Bolchoï sur l’invitation de Youri Grigorovitch (et non comme petit rat comme le veut la tradition). «  J’en rêvais depuis des années, mais le plus incroyable a été les tournées et les voyages. Enfant, je n’aurais jamais pu imaginer que j’irais en tant que danseur étoile en France, aux Etats-Unis ou en Italie, tout cela était fermé.  »
Le conte de fées s’arrête en France il y a deux ans et demi, le jour où ce danseur mondialement connu se blesse sur scène, en pleine performance. La blessure est grave et nécessite plus de deux mois de rééducation et un an d’arrêt. Il profite de son séjour dans une clinique sportive du sud de la France pour apprendre le français. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais Nikolaï a la danse dans le sang et il en faudrait plus pour l’arrêter. Doucement, tout doucement, il reprend ses marques. «  Je ne pouvais pas remonter sur scène, je tremblais de peur. Une amie, danseuse à l’Opéra de Paris, connaissait cette angoisse pour l’avoir vécue elle-même ; elle m’a accompagné. J’ai finalement réussi, mais aujourd’hui encore j’ai peur. Je ne suis pas de ces artistes qui veulent mourir sur scène.  »

Du haut de ses 33 ans, Nikolaï Tsiskaridze est déjà vieux pour le milieu. Dans 5 ans, la retraite l’attend, et « même si l’on peut danser jusqu’à 60 ans, précise-t-il en citant un grand du ballet russe, est-il toujours possible de regarder ?  » Alors il a pris goût à la télévision et à la présentation d’émissions culturelles, « c’est d’ailleurs en tant que présentateur que les gens me reconnaissent dans la rue et non comme danseur étoile  ». Pourtant le solitaire Nikolaï ne fait qu’un avec le Bolchoï. Après avoir joué plus de 65 rôles et après avoir dansé avec les plus grands, Nikolaï adore toujours autant danser. Plus qu’un métier ou qu’une passion, le ballet est la vie de cet homme heureux, «  j’aime danser simplement. Je ne danse pas pour le public, je danse pour moi. Est-ce que les oiseaux pensent à ceux qui les écoutent lorsqu’ils chantent ?  »



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire




Simmo jeune entrepreneur estonien ou les ambitions de toute une génération



Assis devant le marché central de Kuressaare, Simmo nous attend, sa fille Saskia installée sur ses genoux. Il est 14h, un soleil d’été chauffe la principale ville de Saaremaa, petite île vacancière à 11 km de l’Estonie. Simmo est là pour tout l’été ; il vient d’acheter une vieille bâtisse sur l’île et la restaure lui-même. Pendant que sa femme prend du bon temps au SPA du grand hôtel de Kuressaare, Simmo se promène avec sa fille unique. Jeune homme brillant de 32 ans, il incarne à lui seul toute la génération de jeunes entrepreneurs qui a su profiter de la reconstruction de l’Estonie à la chute de l’Union Soviétique.

Lorsque son pays accède enfin à l’indépendance, Simmo a 17 ans et la vie devant lui. «  En 1991, tout était à construire en Estonie, il n’existait aucun business privé et on pouvait tout faire  ». Les Estoniens sont doués pour les langues, tout le monde parle estonien et russe mais aussi finlandais grâce à la télévision finnoise et parfaitement anglais, «  lorsque l’on a un petit pays et une langue rare, il est indispensable de parler d’autres langues  ». C’est cette connaissance des langues étrangères qui profitera à certains jeunes comme Simmo, «  j’ai été directeur des affaires étrangères d’une importante banque à 21 ans seulement parce que je parlais bien anglais. A l’époque cela suffisait  ». De leurs côtés, les plus de 40 ans sont restés à la traîne. Après un an d’études aux Etats-Unis, Simmo crée sa première entreprise. Il n’a que 25 ans et naturellement, les autres suivront. En 7 ans, ce jeune homme créera ou rachètera 5 entreprises, qu’il revend une fois qu’elles sont au top. De la compagnie d’impression d’affiches, tracts et étiquettes à l’entreprise de prestations de services touristiques, certaines sont en meilleure santé que d’autres. Mais Simmo ne s’en inquiète pas. On dirait que ce bel homme crée des entreprises comme d’autres font du pain. «  Faire du business à Tallinn est facile  » d’après Simmo. Dirigée par un premier ministre de 32 ans à la sortie de l’URSS, l’Estonie a réussi sa transition économique en beauté. A partir de 1992, le chef du gouvernement estonien, Mart Laar*, partisan des théories de Milton Friedman a assuré le succès économique de son pays grâce à deux principes : la liberté et l’autodétermination. S’ajoute à cela, la proximité non négligeable de la Finlande. «  Il y a seulement 80 km entre Tallin et Helsinki, on a toujours eu des liens privilégiés avec les Finnois, l’indépendance a juste facilité les choses. Maintenant c’est notre principal partenaire économique.  » Classée aujourd’hui parmi les 10 pays les plus libéraux du monde, l’Estonie avec un taux de croissance de 9,5% en 2005 fait des envieux. Simmo est confiant dans l’avenir économique et social de son pays, et cela peut se comprendre, la politique ultra-libérale de son gouvernement ouvre des horizons sereins pour les entrepreneurs. Toute une vague de jeunes Estoniens, à l’image de Simmo, après avoir bénéficié du vide économique du début des années 90, sont partis étudier à l’étranger pour revenir plus tard dans leur pays mettre en œuvre ce qu’ils ont appris et profiter du boom des années 2000.
Mais le boom économique dont profite l’Estonie, comme ses voisins baltiques, s’essoufle au vue d’une natalité stagnante. La population diminue, par conséquent le gouvernement a mis en place il y a quelques mois une politique de natalité forte à caractère exclusivement économique. A la naissance d’un enfant, les femmes de nationalité estonienne travaillant depuis plus d’un an touchent la moyenne de leurs derniers salaires pendant 14 mois. La politique fonctionne, prioritairement auprès des classes populaires ; et nombreuses sont les femmes enceintes que l’on croise à Tallin ou Parnü

«  Aujourd’hui c’est l’euphorie, beaucoup plus qu’en 1991. Avec l’inflation et l’augmentation du coût de la vie liées à la part des investissements étrangers, n’importe quelle acquisition d’importance prend de la valeur en quelques mois. Que vous achetiez une maison ou une entreprise vous êtes sûrs dans les quelques mois de la revendre avec un fort bénéfice.  » Pour Simmo, l’éclosion de son pays a lieu aujourd’hui. Les jeunes de 25 à 40 ans sont les rois du business ; ils ont tout inventé en 1990 et continuent d’innover aujourd’hui. «  Mais ce n’est plus, comme au début des années 90, le manager qui fait tout lui-même. Maintenant nous avons de vrais logos, de vrais goûts, on importe des saveurs... on a un style bien à nous  ». Pour ce jeune homme large d’épaules, tout ceci est facile... bien plus facile qu’être père. D’un sourire, Simmo nous avoue que «  c’est dur d’être papa  ».


* Mart Laar a reçu en avril 2006 le prix d’économie pour la liberté Milton Friedman.



Rencontre : EM & P#
Photo : Simmo Soomets



Retour au sommaire




Le rêve multimédia de Lena ou Riga en 3D.



Fièrement, Lena glisse sur la nappe indienne du petit restaurant végétarien où elle nous a emmenés dîner un exemplaire non fini du guide touristique multimédia de la vieille ville de Riga. Passionnée, elle s’explique : «  voilà ce sur quoi je travaille depuis 2 ans. C’est ça le multimédia, en vous donnant ce CD je partage avec vous ma vie depuis des mois. Dans quelle autre profession pourrait-on faire cela ?  ».

Lena est une fille douce et fine qui cache une énergie insoupçonnable. Il y a deux ans, fatiguée d’avoir travaillé trop longtemps au service d’agences de multimédia, Lena décide de monter son propre business avec son copain Vil. «  On voulait sortir de la mentalité d’entreprise, oublier le rythme traditionnel professionnel jusqu’à oublier les jours de la semaine. On voulait surtout être libre de ne pas planifier où l’on serait d’une semaine à l’autre.  » Tout n’est pas facile ; rapidement il s’avère plus aisé et plus intéressant de créer une association plutôt qu’une entreprise commerciale. Pas à pas, les statuts de l’association Socially Oriented Projects Agency (SOPA) y sont déposés. Spécialisée dans les projets multimédias culturels et écologiques, l’association se fait vite une place dans le milieu de la communication. A force de ténacité et de patience, «  tout arrive à point  » selon Lena. Aujourd’hui, deux projets principaux occupent cette jeune fille battante et son compagnon : la réalisation d’un CD interactif sur la vieille ville de Riga et un projet écologique pour la préservation des côtes marines des pays Baltes en partenariat avec l’Europe. Mais le guide touristique du vieux Riga leur tient plus particulièrement à cœur, c’est leur petit bébé : ils en sont les créateurs, les inventeurs, et les concepteurs. Aux dires de Lena, l’innovation réside surtout dans le fait que leur visite virtuelle est également disponible sur un site Internet. Grâce à un engagement financier important de la Mairie de Riga et de diverses entreprises privées et grâce au soutien moral de l’UNESCO, leur budget est «  presque  » bouclé, nous avoue-t-elle d’un regard complice. Mais rien au monde ne leur ferait baisser les bras ; jour et nuit ils travaillent à la réalisation du projet Vercriga* et derrière eux, toute une équipe suit : modélistes 3D, programmeurs, designers, photographes, un compositeur de musique originale et antique... Lena dirige discrètement ce petit monde et écrit, en partenariat avec le musée d’Histoire de Riga, les textes descriptifs et historiques des principaux monuments de la vieille ville. Travail considérable. La majorité des monuments présentés dans le projet Vercriga ont été numérisés puis modélisés en 3D. Le cybervisiteur peut ainsi admirer les merveilles de Riga sous tous les angles et profiter de vues non perceptibles dans la réalité à cause de l’agencement des bâtiments. Cette jolie jeune fille aime son travail, «  c’est un peu un rêve réalisé. Tu fais quelque chose d’unique pour des gens intéressés ; ça change des sites Internet corporatifs.  »
Nous quittons le restaurant indien de la vieille ville et rejoignons la place de la Liberté. Autodidacte du multimédia, Lena ne regrette nullement les études de psychologie qu’elle n’a jamais terminées Cette jeune fille libre comme l’air aime son indépendance. Ravie de partager sa passion, elle ne se lasse pas de vanter les mérites du multimédia, des CDs où l’on peut tout mettre «  de la musique, du 3D, du mouvement, de la voix... On peut réellement retranscrire la réalité d‘un moment tout en étant entièrement libre et indépendant. Mon travail du moment est dans un CD ou un ordinateur et je peux y travailler où je veux sans problème.  » Aujourd’hui, Vil et Lena ont la vie qu’ils s’étaient imaginée. Tous les matins, le jeune couple commence sa journée par une à deux heures de yoga et ne se met au travail qu’en début d’après-midi, dans un large loft installé près de leur appartement. Lena préférerait ne travailler qu’en soirée, mais «  les prestataires travaillent aux heures habituelles  ». Grâce à plusieurs ordinateurs et du matériel vidéo et photo en double, Lena peut «  décoller n’importe quand pour faire des photos, monter en haut d’une église pour faire un panoramique ou partir à Liepaja donner des conseils aux partenaires interéssés de la ville  ». Car leur projet de visite virtuelle commence à séduire d’autres sites en Lettonie. Ainsi, un projet similaire est en cours pour le Palais de Rundäle au sud de la Lettonie, unique palace en son genre des pays Baltes construit par l’architecte italien du palais d’hiver de Saint Pétersbourg. Lena ne regrette pas sa vie d’avant, «  on pourrait faire comme la majorité, travailler tous les jours avec un rythme régulier et à 60 ans, prendre enfin le temps de lire les livres qu’on n’a jamais eu le temps de lire et visiter l’Inde. Mais peut-être qu’à 60 ans, je n’aurais plus envie de découvrir l’Inde  ? » Normalement, le guide multimédia Vercriga devrait être mis en vente à l’automne, mais rien n’est sûr «  nous n’avons pas de plan fixe  », précise Lena d’un sourire.
La soirée continue et Lena nous parle du sud où les gens «  savent vivre la vie  ». Lena ne s’arrête jamais. Nous commençons à parler du yoga, du Caucase, de ses projets et du monde. Mais cela est une autre histoire...


* Vercriga signifie vieux Riga en letton


Pour visiter virtuellement Riga, rendez-vous sur
http://www.vecriga.info



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire




Augustino le lituanien et son Café de Paris



Le Café de Paris à Vilnius est connu pour trois choses : ses concerts et ses D.J les week-ends, son bar en terrasse reposant sur des restes d’échafaudages et son emplacement, en haut de la rue Didzioji à côté du Centre Culturel Français, bien qu’il n’ait pas grand-chose à voir avec cette institution si ce n’est qu’il est le propriétaire. Mais le Café de Paris c’est surtout un des rares cafés de la capitale lituanienne à posséder un public d’habitués et une ambiance de quartier des plus conviviales.

En journée, ce café sans prétention est envahi d’une foule bigarrée d’artistes, d’expatriés, de jeunes musiciens, de touristes et d’hommes d’affaires. En soirée, il est difficile d’entrer dans ce bar intimiste alors transformé en salle de concert ou en piste de danse selon l’évènement du jour. Tout autour de l’échafaudage, la rue piétonne est soudain envahie de buveurs heureux. Augustino peut être fier ; ce jeune homme simple a repris les murs en décembre et a restauré l’endroit de fond en comble pour le rouvrir très vite. Ce grand garçon au crâne rasé est mal à l’aise à l’idée que l’on s’intéresse à sa réussite. Pourtant une partie de son rêve s’est réalisé avoue-t-il timidement, «  j’ai toujours voulu créer un openspace pour favoriser l’expression libre des artistes et de chacun  ». Lorsque les murs de ce vieux café sont mis en location, Augustino n’hésite pas un instant, « j’allais enfin pouvoir m’exprimer un peu.  » L’environnement du Centre Culturel Français et le nom du Café de Paris lui ont permis, dès le départ, de profiter d’une certaine notoriété et d’un public d’habitués. Tout n’est pas encore parfait mais c’est un bon début. La décoration est simple et épurée, le bar large et accueillant, la salle du fond plus smart. La terrasse quant à elle est réputée, tout le monde connaît les quatre chaises de stade fixées sur les vestiges des échafaudages utilisés pour le ravalement du Centre Français et de l’ambassade française. Cet artiste devenu businessman a tout appris sur le terrain au hasard des aventures et des projets. Entièrement libre dans son choix de décoration et de programmation, Augustino se débrouille avec ses amis musiciens et avec les conseils qu’il entend à droite et à gauche. Les évènements ne sont annoncés que quelques jours à l’avance, «  je suis flemmard ; entre la carte, le menu, le bar et la décoration, c’est déjà pas mal de boulot  » nous raconte Augustino. Il n’empêche qu’à chaque évènement la salle est comble. Parfois c’est de la musique reggae, parfois de la chansonnette, parfois du biniou, parfois de la musique lounge Tous les styles sont représentés dans ce petit café éclectique et les frontières ne semblent plus exister. Etonnement, et heureusement, ce lieu qui aurait pu être prévisible, par trop pensé ou trop étudié, est spontané et surprenant. Augustino allume une cigarette, salue son voisin et nous précise qu’ici «  tout le monde se connaît.  »

Comment est né le Café de Paris et comment Augustino en est arrivé là ? On ne sait pas bien. On dirait que tout est venu naturellement. Son enfance passée à Uzupio, le quartier en marge et pendant un temps artistique près de la vieille ville, l’a sûrement influencée, inconsciemment dans l’imagination de ce lieu. A moins que ce ne soient ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Lituanie ou encore son master d’Arts visuels en Suisse. Ce qui est sûr c’est que ses trois années au service d’une agence d’événementiel lui sont indispensables aujourd’hui pour gérer et faire vivre ce bar si original. Quoi qu’il en soit, après seulement quelques courts mois, ce gérant s’en sort bien, même si l’argent ne rentre pas encore suffisamment à son goût. Le seul revenu du café est celui de la caisse, et ce n’est pas parce qu’il y a du monde en soirée ou en terrasse que les clients consomment beaucoup. Souvent on passe embrasser un ami, écouter un morceau ou juste boire un café au comptoir. Même si à l’heure du déjeuner les habitués occupent des places au frais à l’intérieur, les recettes ne sont pas encore assez élevées pour les projets d’Augustino. Car des idées, Augustino en a encore plein l’esprit... mais «  tout coûte de l’argent et je ne peux pas faire tout ce dont j’ai envie ; on pourrait démolir et reconstruire le bar de manière plus original, changer les lampes, refaire le sol... On pourrait aussi agrandir l’espace...  » Augustino, le regard perçant, n’aime pas parler de lui et parle plus volontiers des travaux qu’il rêve de faire dans son petit bar au caractère particulier. Il faudrait revenir dans quelques mois pour apprécier les rêves d’Augustino à leur juste valeur.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire




Le combat quotidien d’un dissident biélorusse : rencontre avec Alexandre Lahviniec



C’est dans son simple appartement que l’opposant Alexandre Lahviniec a accepté de nous recevoir. Militant contre le tout puissant Loukachenko aux élections présidentielles de mars dernier, il vit, comme tous les Biélorusses, en périphérie du centre ville dans une des nouvelles banlieues dortoir de la capitale érigées par le pouvoir. Ravi de nous rencontrer, il nous fait asseoir dans son salon ; un salon semblable à tous les salons de l’ex-URSS à la différence des livres rangés dans l’étagère : des ouvrages de politiques internationales et européennes en anglais et en français.

Jusqu’en 2004, ce jeune père de famille professeur à l’Université Européenne des Sciences Humaines de Minsk (faculté pas directement contrôlée par l’Etat) n’avait, ce qu’il appelle, qu’une position citoyenne civique. Il n’était pas engagé, allait à quelques manifestations, participait à des universités d’été à l’étranger et parlait biélorusse en famille. Un détail fort lorsque l’on sait que Loukachenko a rétabli le russe comme langue nationale et essaie d’étouffer le biélorusse afin de défendre l’idée que les peuples russes et biélorusses sont frères. Le début de son véritable engagement politique coïncide avec la fermeture, par le pouvoir, de l’Université où il enseignait. Un hasard, «  ma décision était déjà prise  ». Dès l’indépendance du pays, ce jeune homme déjà ambitieux aspirait aux espoirs démocratiques qui voyaient le jour. Mais la Biélorussie n’a jamais été démocratique, le problème majeur des Biélorusses étant, à ses yeux, «  la faiblesse de la conscience nationale  ». Depuis 1991, il n’a de cesse d’espérer tout en sachant pertinemment qu’il faudra encore «  quelques années  » avant que son pays ne se démocratise.
Sa première candidature remonte aux élections parlementaires d’octobre 2004. Malgré les tentatives répétées pour l’évincer des listes, A.Lahviniec se présente comme candidat indépendant sans bannière politique, «  la notion de parti politique n’est pas appréhendée par la population  ». A compter de ce jour, Alexandre devient «  un ennemi du pouvoir exécutif  » En Biélorussie «  la politique n’existe pas, mais la dissidence oui.  » Comme aime le dire ce jeune homme de 34 ans, le pays ne compte qu’un seul politicien : le Président. Tous les autres ne sont que des exclus et des marginaux. Commence alors le combat pour cet indépendant. Après avoir contacté ses anciens étudiants et ses amis, il fait du porte à porte auprès des 20 000 appartements de sa circonscription, et très vite son appartement est transformé en QG politique. Pour les élections présidentielles de mars 2006, il rejoint le rassemblement de l’opposition derrière le candidat unique Alexandre Milinkiévitch. Comme ce dernier, Lahviniec defend des idées simples : des élections démocratiques et transparentes ce qui suppose la liberté des médias, un contrôle moins fort de l’Etat sur l’économie, l’existence d’un système d’éducation indépendant de tout contrôle politique, et enfin l’orientation du pays vers l’Europe tout en maintenant une fenêtre ouverte sur Moscou.
Alexandre ne peut s’arrêter de penser et de réfléchir. A côté du café préparé par sa femme, il étale sur la moquette de son salon les cartes de sa circonscription, les résultats officiels des bulletins dépouillés par les sbires du pouvoir et ceux dépouillés en présence de contrôleurs internationaux, les photos des bulletins retrouvés dans les poubelles et raturés d’insultes... La Biélorussie n’est pas la priorité des observateurs internationaux, par conséquent ils n’étaient pas assez nombreux pour éviter le pire. A l’inverse des résultats truqués, Alexandre estime qu’un quart des Biélorusses est nettement pour Loukachenko et qu’un autre quart est ouvertement contre. Le reste de la population a peur.
Alexandre persévère et ne se décourage pas. Ce choix de vie, il se l’est imposé lui-même «  par ambition, mais surtout pour mon pays. Ma morale ne me permet pas de représenter mon pays sous un drapeau vert et rouge  ». Persuadé que les choses peuvent changer, ce professeur s’est donné pour mission de transformer ses voisins en citoyens en leur apprenant ce qu’est la conscience nationale. Un par un s’il le faut. «  Toute politique commence localement et ce n’est pas les élections qui changent les situations, c’est juste des prétextes à descendre dans la rue.  » Grâce à une éducation civique au quotidien auprès de chacun, tous les Biélorusses sauront un jour qu’ils peuvent devenir acteurs de leur avenir. Malgré les risques encourus, Alexandre n’a pas peur. Face à l’impossibilité de trouver du travail, il vit de ses économies, de traductions et de quelques cours. Quotidiennement, il risque sa liberté, celles de sa femme et de son fils. Il sait qu’il peut être mis sur écoute, qu’il sûrement surveillé ; il sait qu’il peut finir en prison à n’importe quel moment et qu’on peut trouver de la drogue dans ses chaussettes, par hasard ; il sait aussi que des dissidents finissent encore, parfois, à l’hôpital psychiatrique. Mais il préfère ne pas y penser. «  Je m’en fous et je serais prèt à balayer les rues de ma circonscription pour pouvoir me présenter. Ca vaut le coup.  » Et en attendant que les choses ne changent, Alexandre court. Un pin’s «  Pour la liberté  » au revers de sa veste, il court entre la rédaction d’un journal indépendant qu’il fait distribuer par son fils et le siège d’une association d’aide aux personnes victimes de persécution suite aux manifestations... il court et continue d’espérer qu’un meilleur avenir est toujours possible pour son pays.


* Le drapeau national blanc rouge blanc a été remplacé en 1995 par le Président par le drapeau de la république soviétique de Biélorussie expurgé de sa faucille et de son marteau.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire




Rêves et réalités de l’Ukraine aux yeux de Volodymyr



Enfant, Volodymyr Kondrachuk rêvait de devenir diplomate parce qu’un diplomate voyage, lui disait sa mère. Une prérogative réservée à l’époque à une élite surveillée de prés par le KGB. C’est ainsi que ce jeune homme originaire de Ternopil a fait des études en administration publique à Kiev et à Paris. Mais les choses ont changé, le monde n’est plus réservé à une élite et Volodymyr a pu suivre une formation internationale sans carte du parti. Aujourd’hui ce trentenaire sympathique travaille à la Délégation de la Commission Européenne en Ukraine, en tant que coordinateur des projets dans le domaine de la société civile. Et il a du travail, depuis la fin des années 90, les ONG et les associations pallient souvent aux manques de moyens étatiques*.

Lorsqu’on demande à ce père de famille s’il a participé à la Révolution Orange, il répond spontanément «  naturellement que j’y étais.  » Employé au PNUD à l’époque, il passait le soir, après le boulot, sur la place de l’Indépendance, le week-end il y emmenait sa femme et sa fille. Sa fille, âgée de moins de deux ans à l’époque, en garde des souvenirs forts et aujourd’hui, deux ans après les faits, elle s’écrie encore en agitant le drapeau ukrainien : «  Oui, Iouchtchenko !!!  » Pour aider les manifestants, ce jeune père de famille organise avec ses collègues une collecte d’argent afin d’acheter des valenkis, de larges bottes de feutres qui ne laissent passer ni le froid ni l’humidité. C’était cela la révolution pacifique de novembre 2004, «  tout le monde s’impliquait. Ceux qui ne pouvaient rester sur la place soutenaient les manifestants en déposant de la nourriture, des médicaments...  » Mais les choses ont changé depuis, dit-on dans les rues de la capitale. La majorité des jeunes se disent déçus et trahis par le retour au pouvoir, après les élections parlementaires de mars 2006, de Ianoukovitch** ; on entend que «  le pouvoir a remis en place celui contre qui on s’est battu  ». Mais pour Volodymyr, le retour au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, ancien premier ministre du président Leonid Koutchma, rejeté par la foule lors de la révolution orange, n’est que la victoire de la démocratie et non l’échec de la révolution. Les élections étaient libres, transparentes et fiables d’après les observateurs internationaux. Avec beaucoup de pragmatisme, il comprend la déception des jeunes ; «  la jeunesse voit la révolution avec passion, la sagesse vient en vieillissant  », ironise-t-il. En réalité, ces résultats électoraux ne sont pour lui que la nostalgie inconsciente du peuple ukrainien du soviétisme, qui regrette les acquis sociaux tout en omettant les horreurs du régime. Côté pervers de la démocratie, ces résultats « ne représentent pas la vision partagée par la partie la plus politiquement active de la société civile. Par conséquent, sous la composition actuelle du pouvoir [le gouvernement de Ianoukovitch] l’Ukraine ne suit la direction vers laquelle le pays devrait tendre  ». Maintenant, l’urgence politique de l’Ukraine serait de faire « changer l’inconscient des Ukrainiens  », principalement celui des Ukrainiens de l’est*** ; mais «  tout ceci n’est faisable qu’avec du temps », ajoute-t-il tristement. Un inconscient collectif qui n’est pas sans lien avec un héritage culturel et moral soviétique qui pénalise le pays. En nous indiquant les enfants qui traînent autour du café où nous nous sommes assis, Volodymyr sourit «  même les enfants de moins de 15 ans portent encore l’Union Soviétique en eux  ». Une révolution change la politique mais n’est pas suffisante pour changer les mentalités. Par exemple, la notion de service n’existe pas dans nombres de cafés du pays, et même à Kiev «  lorsque l’on entre dans un café, on dirait qu’on dérange. » A un autre niveau, l’héritage soviétique se traduit par une corruption omniprésente et des décisions politiques manquant de transparence. Mais, selon Volodymyr, le principal problème de l’Ukraine, commun à la majorité des démocraties post-soviétiques, est l’absence de conscience juridique. Conséquence autant du despotisme tsariste que du totalitarisme soviétique, «  on néglige les lois à tous les niveaux. L’URSS n’avait pas besoin de citoyens, mais de personnes obéissant à la propagande  ». Comment alors, faire comprendre à quelqu’un qui n’a jamais eu de droit, qu’il a désormais des devoirs ?

Pour le moment, Volodymyr n’envisage plus de s’engager dans la politique. «  Seuls les loups peuvent survivre en politique.  » Etre un homme politique honnête et sincère est une tâche extrêmement difficile, «  mais surmontable  » précise cet homme honnête. Pourtant, Volodymyr ne regrette rien de ce milieu où «  la magouille et la malignité » sont plus respectées que l’intelligence. Cependant, on peut être différent, la preuve à ses yeux : Viktor Iouchtchenko. «  Il est un corbeau blanc tellement il est différent ; il reste pour moi une personnalité d’envergure historique tellement il dépasse la réalité de son temps d’un point de vue des mœurs politiques actuelles  ». Effectivement, avec la révolution orange et l’accession au pouvoir de Iouchtchenko, l’essentiel du changement politique a eu lieu. Dorénavant, il faut s’atteler à changer une société trop inerte. « Il faut changer le social, les coutumes et la manière de penser  », et Volodymyr semble décider à le faire.


* Parallèlement à ses activités professionnelles, Volodymyr est un des fondateurs et président de l’Association Ukrainienne des Diplômés de l’Enseignement Supérieure Français (cf.
www.audesf.org.ua). Cette organisation contribue à développer l’espace francophone en Ukraine et soutient l’intégration professionnel des Ukrainiens après leurs études en France ou ailleurs.
** Lors des élections législatives du 26 mars 2006, le Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch obtient 33 % des suffrages et devient le premier groupe parlementaire à la Verkhovna Rada. Contre la candidature de l’Ukraine à l’OTAN, Ianoukovitch souhaite que son pays renforce ses liens avec la Russie et, comme le défend le Président Viktor Iouchtchenko, intègre l’Union Européenne. De plus, Ianoukovitch défend principalement les intérêts des consortiums d’extraction minière des régions du Donbass et du Donetsk. Après quatre mois et demi de tentatives pour former une coalition pro-occidentale avec le parti d’Ioulia Tymochenko, le président Iouchtchenko nomme Ianoukovitch au poste de premier ministre d’un gouvernement de coalition. Ianoukovitch et Iouchtchenko signent alors un accord stipulant que l’Ukraine poursuivra ses négociations d’adhésion à l’OTAN et son rapprochement avec l’Union européenne.
*** L’est de l’Ukraine a été sous l’emprise du pouvoir tsariste et soviétique depuis plus longtemps que l’ouest de l’Ukraine, la Galicie n’ayant été rattachée à la RSS d’Ukraine qu’en 1939. De plus, une résistance partisane dans les Carpates a existée jusque dans les années 50. Par conséquent, l’est du pays a toujours été plus russifié et plus soviétique que l’ouest. Un exemple : alors que dès 1990, la population de Lviv, grande ville de l’ouest, déboulonna son Lénine, la statue du Père de la révolution domine encore la place centrale de Kharkiv, au nord. De plus, dans l’Ukraine de l’ouest, il demeure une mémoire vivante qui a connu un avant et un après au pouvoir soviétique et un patriotisme ukrainien fort.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire




Andreï : le vin moldave, le business et la survie



Ce week-end, comme tous les premiers week-ends d’octobre, la
fête du vin occupe toute la capitale moldave. Cette fête est une des fêtes les plus importantes de ce petit pays coincé entre l’Ukraine et la Roumanie. Car, comme le disent souvent les Moldaves, leur pays n’a qu’une richesse : les vignes. Et c’est vrai, avec plus de 170 entreprises, et en comptant les emplois qu’entraînent l’entretien des vignes, les vendanges, la vinification, la mise en bouteille et la vente, le secteur vinicole est un des secteurs les plus actifs du pays.

En tant que contrôleur qualité et directeur marketing de la maison de production Lion Gri, Andreï se doit d’être présent sur la place centrale ce week-end. Dans une large salle protégée par des petits lions, ce beau gosse aux larges épaules accueille les intéressés et les curieux. Ce week-end est l’occasion pour lui de tisser des contacts, de représenter sa maison, de vendre des bouteilles et, surtout, de faire la fête. Mais cette année, la fête est un peu assombrie par les récentes décisions russes d’interdire l’importation de vin moldave. La Russie était le plus gros partenaire pour la Moldavie et cette décision de tout couper est une catastrophe pour le pays. La maison de production où travaille Andreï, avec ses 1600 hectares et ses wagons entiers de vins qui partent chaque semaine à l’étranger, souffre beaucoup de cette décision purement politique. Incarnation de la nouvelle politique de la faux de Vladimir Poutine qui consiste à tout couper que ce soit le gaz dans un sens ou l’exportation des produits alimentaires dans l’autre, cette interdiction écœure Andreï. Sans vouloir trop en dire sur cette décision et sur les magouilles de ré-étiquetages en Roumanie, « on ne parle pas de politique dehors », il laisse tristement échapper que les « Russes font chier. Ils sont fous, fous, fous. »

Etonnement ! Ce jeune homme de 26 ans n’est pas passionné par le vin et les vignes, mais ce qu’il aime c’est le business. D’un large sourire, il nous explique que les affaires l’excitent et que « le commerce [lui] donne de l’adrénaline. » Mais malheureusement son salaire ne suffit pas à le faire vivre lui et sa copine Diana. Et même avec le second salaire de Diana, c’est juste lorsqu’on veut vivre hors de chez ses parents. Alors, comme tout le monde, il faut se débrouiller pour améliorer l’ordinaire. Sans crainte et avec énormément de culot, il s’est spécialisé depuis quelques temps dans la mise en relation de pépiniéristes français et d’entreprises russes et ukrainiennes. Pour le moment, il n’a conclu qu’une vente, mais de plusieurs centaines de milliers de greffes de pommiers et de noyers principalement. Il attend pour monter sa propre entreprise, car « le marché moldave n’est pas comme le marché canadien : si quelqu’un entre, un autre doit sortir. » Grâce à ce genre de business, Andreï vit bien : il est propriétaire d’un appartement non loin du centre et possède une belle Toyota. Mais il continue tout de même à se limiter sur tout, à faire quotidiennement attention et ne sort que rarement par manque de temps, il travaille dès qu’il peut. Il sait qu’il a de la chance par rapport aux autres jeunes de son âge, une chance pour laquelle il s’est battu sans faillir, nous confie-t-il. « A 22 ans, mon père m’a dit de me débrouiller. C’est pour ça que je m’en suis sorti. Si tu veux réussir ici, tu peux », ajoute-t-il, comme si ce n’était pas plus compliqué que cela. Pourtant la vie n’est pas facile en Moldavie, et même si Chisinau est plus riche que le reste du pays, « chacun se bat pour vivre. Contrairement aux Ukrainiens qui ont dépassé l’état de survie au jour le jour, les Moldaves ne peuvent pas, pour le moment, penser à autre chose qu’aux besoins primaires de se loger et de s’alimenter. »
Malgré ses difficultés matérielles, Andreï aime son pays et s’attriste du départ des jeunes à l’étranger. Il ajoute, sans emphase, « ça va la vie... Je préfère vivre ici qu’ailleurs. J’ai mes amis, ma famille et c’est mon pays. Et puis, j’ai vu ce que c’était la France, il n’y a pas d’ambiance dans la rue, même le soir de Noël. C’est très individualiste et c’est dur » Pour le moment, Andreï ne se pose pas trop de questions. Il fait son business, tisse des contacts professionnels et tente tant bien que mal d’améliorer son quotidien. Sans regret, il avoue ne pas trop penser à l’avenir. « Pour le moment, on a trop de préoccupations au quotidien pour s’occuper du futur. On a souvent l’impression d’être coupé de tout ici ; comme si on était dans le noir. On n’a pas de rêve, c’est triste mais c’est ainsi. »
Andreï nous quitte. Quelques clients américains attendent ses conseils près des bouteilles de Cabernet Sauvignon et de Chardonnay exposées dans un coin. En un clin d’œil, il retrouve le sourire qui s’était effacé de son visage depuis quelques instants. La vie continue et puis, ce week-end, c’est la fête du vin. Au fond, rien ne pourra la gâcher.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



Retour au sommaire






   
  NEWSLETTER
 
  RENCONTRES
     Avoir 20 ans en...
     Réaliser son rêve en...
     Portraits de femmes...
     Un café à...
     Être un artiste à...
   
  CARNET DE ROUTE
    Géorgie
    Arménie
    Azerbaïdjan
    Turkménistan
    Ouzbékistan
    Tadjikistan
    Kirghizstan
    Kazakhstan
    Russie
    Estonie
    Lettonie
    Lituanie
    Biélorussie
    Ukraine
    Moldavie
   
  LIENS
© Copyrights 15 ans 15 pays 2005 - Tous droits réservés - visites depuis le 1er juillet 2005