Parcourir les 15 ex-Républiques d'Union Soviétique pour commémorer les 15 ans de l'implosion de l'U.R.S.S.
 
   
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PORTRAITS DE FEMMES A TRAVERS L’EX-URSS



-  
Anna, 25 ans, administratrice de l’Association des Etudiants Juristes de Kutaïsi (Géorgie)

-  Aga, 28 ans, styliste visagiste, Erevan (Arménie)

-  Sabina, 25 ans, et Yana, 26 ans, consultantes en événementiel, Baku (Azerbaïdjan)

-  Gulnara et les autres, 25 ans, étudiantes, mères au foyer ou secrétaires, Achkhabad (Turkménistan)

-  Sharnoza, 22 ans, jeune mariée, Ferghana (Ouzbékistan)

-  Toji’Gul, 29 ans, mère au foyer et artisane, Suchan (Tadjikistan)

-  Djamila, 24 ans, secrétaire dans une organisation internationale, Bichkek (Kirghizstan)

-  Aïzhan, 22 ans, étudiante et jeune mariée, Almaty (Kazakhstan)

-  Macha, 25 ans, juriste dans une entreprise de construction, Irkoutsk (Russie)

-  Zinaïda, 24 ans, thésarde en ethnologie, Saint Pétersbourg (Russie)

-  Liis, 24 ans, étudiante et future gérante du restaurant Klafira, Tallinn (Estonie)

-  Madara, 23 ans, serveuse et volontaire internationale, Liepaja (Lettonie)

-  Daïva, 33 ans, styliste de mode et créatrice de la marque Zoraza, Vilnius (Lituanie)

-  Katerina et Alexandra, 21 ans, étudiantes en droit et en sciences politiques, Minsk (Biélorussie)

-  Natacha, 29 ans, employée au port d’Illitchovs’k, Illitchovs’k (Ukraine)

-  Aliona, 24 ans, professeur de français, Nisporeni (Moldavie)



Anna, 25 ans, administratrice de l’Association des Etudiants Juristes de Kutaïsi (Géorgie)



Fine et élancée, Anna nous accueille à l’inauguration des nouveaux bureaux de l’Association des Etudiants Juristes de Géorgie*. Vêtue d’un simple jean et d’une courte veste noire, elle répond gracieusement aux journalistes qui l’interrogent sur son rôle au sein du bureau de l’Association à Kutaisi. La salle est à moitié pleine : la télévision locale, quelques journalistes et une vingtaine d’étudiants.

Anna m’invite à m’asseoir et me raconte sa vie, simplement. Elle ne veut pas parler d’ « avant ». « Avant », comme partout ici, cela veut dire avant 1991, avant l’indépendance. D’avant, elle ne souvient de rien, si ce n’est de l’entrée des chars russes le 9 avril 1989 pour mater les soulèvements. Elle se souvient de ses larmes d’enfant de 9 ans, des fusils, des soldats. Elle se souvient surtout de sa peine lorsque, à cause de la répression, l’anniversaire de Lénine du 22 avril n’avait pas été fêté. Elle souhaitait tellement avoir l’honneur d’être sélectionnée pour défiler avec les pionniers. Par nationalisme ? Non, juste pour avoir droit à l’uniforme et « au foulard surtout ».
Agée de 25 ans à peine, Anna est une habituée des associations et des ONG. Après avoir travaillé une année en France pour une agence commerciale, elle est rentrée en Géorgie et depuis, travaille dans des ONG. Son souvenir de la France ? Les trois nuits qu’elle a dû passer dans la rue à Tbilissi pour pouvoir déposer ses papiers de demande de visa à l’ambassade de France en 2000. « Pendant ces trois jours, j’ai passé mon anniversaire dans la rue. C’était le plus agréable anniversaire de ma vie, car je savais que j’étais là pour avoir un visa français. » Alors qu’elle avait été l’unique géorgienne à être invitée pour étudier un an à l’Université Robert Schuman en 2003, elle a été contrainte de refuser l’offre pour raisons financières. Elle n’a trouvé personne pour prendre en charge les frais de voyage et de logement en Belgique.
La lumière faiblit. Habitué des pannes d’électricité, aucun responsable de l’association ne s’en préoccupe.
Anna continue à me parler. Grâce à cette association, elle a un travail qui la passionne. Les yeux dans le vague, elle me raconte sa vision de la vie : « ici, je peux être proche des jeunes. J’ai un rêve : créer une ONG pour favoriser les échanges culturels entre les jeunes. Ouvrir simplement une maison pour que les jeunes de tout le Caucase puissent échanger et partager leur culture et leurs traditions ». Anna est lucide et perspicace, « c’est simple, tous les jeunes de toutes les nationalités ont les mêmes préoccupations : celles liées à leur âge, aux études, à l’amour, et surtout trouver un job ». Anna aimerait vraiment créer son association mais elle aimerait aussi, comme tous les jeunes de Kutaisi, quitter la ville. S’installer à Paris ou en Belgique, qu’importe. Faire un master, trouver un bon travail et revenir. Je lui rappelle alors son rêve d’ouvrir une maison d’échanges culturels. Elle se tait, et doucement me répond : « C’est vrai. Je dois rester. »


*
http://www.gisa.org.gr - http://www.gisa.caucasus.net



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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Aga, 28 ans, styliste visagiste, Erevan (Arménie)



Une belle femme d’une quarantaine d’année se laisse métamorphoser sous les pinceaux et les palettes d’Aga. Emma et moi sommes arrivées un peu en avance à notre rendez-vous ; par conséquent, Aga nous a invité à attendre dans sa cabine qu’elle ait fini de maquiller sa cliente. Cette dernière est venue accompagnée de la petite amie de son fils. Elle a un anniversaire ce soir, et femme d’un grand propriétaire de supermarchés, elle se doit d’être belle. Pour cela, rien de plus sûr que d’aller chez Aga, la meilleure maquilleuse d’Erevan, même si cela coûte cher, très cher*.

Le blush effleure le visage de la femme assise sur son siège de skaï rose. La poudre recouvre doucement les paupières. Le brillant rattrape les lèvres. La main d’Aga est souple, vive et légère. Au mur, quelques posters de chanteuses et de mannequins réputées maquillées par ses soins. Tout en embellissant son modèle, Aga s’explique : « je mets l’accent sur votre débardeur et non sur votre jupe ». Naturellement, du haut de ses bottes à talons aiguilles rouges assorties à son t-shirt customisé, Aga continue son œuvre d’art.

Tout a commencé à 12 ans, lorsqu’elle a pu s’inscrire, après quelques gifles de sa mère et un an de patience, à l’école ATEX. A partir de 16 ans, elle a continué sa formation en alternance. A l’école, ses camarades l’imitaient. Elle était la première dans le pays à épiler et à couper les sourcils ; très vite, on a appelé la forme longue et fine des sourcils, « la forme Aga ». C’est à cette période qu’elle a décidé de travailler bénévolement pour Miss Arménie et d’autres événements afin de se faire un nom. Sur le conseil d’amies, les épouses de ministres et des femmes riches venaient chez elle et étaient étonnées de se trouver devant une jeune fille d’à peine 20 ans. Grâce à un diplôme supérieur obtenu à Irkoutsk (Russie) Aga a gagné en reconnaissance et a pu augmenter ses tarifs. Un diplôme étranger vaut toujours plus en Arménie. A force de travail et d’effort, et grâce à un don inné pour ce métier, son nom est devenu célèbre. Aujourd’hui cette grande femme blonde d’à peine 30 ans, maquille les plus grandes chanteuses, les mannequins arméniennes ou russes qui viennent faire des photos à Erevan. Elle ne voyage pas, mais les photos de ses maquillages font le tour de la planète, que ce soit sur les pochettes des CD ou les calendriers... Après s’être fait offrir pour plus de 2000 € de maquillage par Pierre Cardin, cette année c’est Yllozure qui lui a offert un coffret de maquillage de plus de 5000 €. Chaque salon de beauté d’Erevan rêve de lui louer un emplacement comme cela se fait ici, car avoir Aga dans son salon, c’est s’assurer une bonne réputation et des clientes fortunées. Régulièrement, Aga refuse les différentes apprenties qui se présentent à sa porte, « tout ce que je sais je l’apprendrais à ma fille ».

Mais pour Aga, cette profession n’est pas un travail. Etre maquilleuse c’est une passion. « Au départ, j’étais styliste, mais dessiner une robe et la réaliser ça me prenait au moins 3 jours. C’était trop long. Avec le maquillage, on voit tout de suite le résultat ». Aga a travaillé dur pour en arriver là, « je sais que j’ai de la chance de pouvoir vivre de mon art, et en vivre très bien » ; mais elle n’est pas fière ni imbue d’elle-même. Citant Léonard de Vinci, elle aime répéter que sa réussite c’est 1% de talent et 99% de travail.
Un jour Aga ouvrira son propre salon, un grand centre de relooking pour que chacun soit plus beau de la tête aux pieds. On y trouvera de tout, des coiffeurs, des manucures, des stylistes... un petit paradis de la mode et de la beauté !

Quand on se promène dans Erevan, il est surprenant de voir à quel point les femmes et les jeunes filles font attention à leur apparence. Malgré la neige et les plaques de verglas, elles sont toutes en talons aiguilles et en manteaux de fourrure. Ne pas se maquiller et ne pas se faire les ongles surprend. Cependant, pour Aga, la vraie féminité n’est pas là. « On peut rendre une femme belle, mais avec un mot, en ouvrant la bouche elle peut tout détruire. L’essentiel c’est l’allure. La beauté se crée, pas l’allure. La féminité, ce n’est pas la beauté, mais c’est l’allure ».


* Un maquillage coûte minimum 10 000 drams soit environ 20 euros, lorsque le salaire moyen d’un professeur est de 150€ et qu’un retraité touche 12 € de pension mensuelle.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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Sabina, 25 ans, et Yana, 26 ans, consultantes en événementiel, Baku (Azerbaïdjan)



« Imaginez que du jour au lendemain toutes les régions de France deviennent indépendantes. Votre famille vit à Paris mais vous travaillez à Marseille. L’essence est produite à Lyon mais le blé est stocké à Bordeaux. Comment vous faites, du jour au lendemain, pour vous réorganiser ?  » C’est les larmes aux yeux que Yana nous raconte la fin de l’URSS. A ses côtés, son amie Sabina n’ose rien dire. Les jours noirs des lendemains de 1991, elles s’en souviennent. Ici comme ailleurs, on a dû se débrouiller, «  les gens se sont mis à chercher à faire du business pour gagner un peu d’argent.  » Les professeurs ont eu plus de mal que les ingénieurs ou les comptables à mettre en place une petite affaire. Les personnes âgées ont souvent été contraintes de vendre des chaussettes ou des graines dans la rue ; et aujourd’hui encore, les personnes âgées peinent à survivre avec des retraites misérables.

Sabina et Yana travaillent ensemble dans une entreprise anglaise d’événementiel ; Yana depuis 4 ans et Sabina depuis 4 mois. C’est sur leur initiative que nous nous sommes rencontrés dans un des cafés huppés de Baku. Lorsqu’elles ont entendu parler de notre projet par une amie, Yana et Sabina ont souhaité nous rencontrer, simplement pour parler. Autour d’un café pour nous et d’un thé et d’une pâtisserie crémeuse pour elles, on parle de soi ; de nos différences et de nos points communs, de la vie. « C’est dur de dire si maintenant c’est meilleur ou non, c’est trop différent. Aujourd’hui nous sommes dans une nouvelle réalité avec ses côtés positifs et négatifs. Les vieux se plaignent, ils disent ‘’c’était mieux avant’’ ; mais tous les vieux disent cela, même en France. Mais,si on faisait marche arrière, je ne suis pas sûre qu’ils seraient plus heureux.  »

Alors que Sabina est brune et de type azérie, Yana a le type russe. Ces deux jolies jeunes filles parlent d’une même voix. Ensemble elles se rappellent des jeunesses communistes, des roubles et des passeports russes ; l’une trouve les mots, l’autre approuve. Confiantes dans l’avenir, elles pensent avoir de la chance de vivre aujourd’hui. « Il y a dix ans, nous aurions dû être mariées et nous n’aurions pas eu le droit de travailler.  » Leurs travails respectifs les passionnent et leurs assurent un bon salaire. Grâce à son emploi, Yana voyage en Europe et dans la CEI. « Aujourd’hui on gagne assez bien notre vie pour vivre seule, mais on reste chez nos parents, car une fille ne vit pas seule en Azerbaïdjan, même à Baku. Elle vit soit chez ses parents, soit chez son mari  ». Même si tout est plus facile pour les jeunes filles de la capitale, la tradition est encore pesante. Il n’est pas rare de voir des adolescentes de 16 ans, arrêter leurs études pour gagner assez d’argent afin de nourrir mère, grands-parents et cousins.

Presque par hasard, au cours de la conversation, on apprend que Sabina est divorcée et qu’elle vit chez ses parents avec sa fille de 6 ans. Après avoir vécue seule avec sa fille à Moscou pendant 5 ans, elle est rentrée afin de ne pas perdre les liens avec sa famille.Avant de pouvoir à nouveau travailler, elle a dû tenir tête à son père. Son avenir sentimental paraît compliqué, même si les divorces sont de plus en plus courants, il n’est jamais facile de refaire sa vie lorsqu’on a une fille à charge. « J’aimerais me remarier, et je sais que c’est possible. Mais je ne pourrais jamais aller vivre chez mon mari avec ma fille. Ma fille devra rester chez mes parents, car si je me remarie, mon mari ne pourra jamais accepter une fille qui n’est pas la sienne sous son toit.  »

Pour profiter du couché de soleil, nous allons marcher sur le boulevard le long de la mer Caspienne. Toutes deux ont retenus les leçons de 91, et réussir professionnellement est leur unique but. « On rêve de monter une petite affaire afin d’être autonome. On ne sait pas quoi encore, mais c’est sérieux. C’est trop dur d’être respectée dans son travail en tant que femme ici.  » Malgré leurs formations, leurs expériences et leurs références, ces deux jeunes filles se sentent brimées. « A part des postes de comptables et de secrétaires, rares sont les postes pour les femmes.  » En Azerbaïdjan, être businesswoman choque les hommes, qui les considèrent comme des femmes avant de les considérer comme des collaboratrices. Un client, lors d’un entretien, a avoué à Yana ne pouvoir négocier franchement avec elle et lui demander une réduction car il était face à une femme. Très professionnelle, Yana lui a répondu : « alors ne demandez rien !  ».

Yana et Sabina



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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Gulnara et les autres, 25 ans, étudiantes, mères au foyer ou secrétaires (Turkménistan)



Un silence malsain règne dans les rues du centre administratif dessiné par le Président Turkmenbachi. Tristement, on retrouve le même silence dans les bouches des Turkmènes. Rien ne se dit, rien ne s’écrit, rien ne se laisse deviner. Rares sont les jeunes qui acceptent de nous parler, et les seuls téméraires parlent de généralités affligeantes à propos de « Mon » Président. Les confidences se paient chères, paraît-il.

C’est donc déçus que nous ne pourrons vous présenter une femme Turkmène. Nous retiendrons longtemps les visages lassés et fatigués des jeunes mères de famille, assises sur leurs chevilles à l’entrée de leurs maisons.
Nous nous souviendrons du regard hautain de la jeune femme du bazar, les cheveux teints au henné accompagnée de sa mère et de son petit frère. Comme toutes les femmes, elle portait un foulard de soie léger noué sous son chignon. Le marron et le jaune orangé de ce fichu mettaient en valeur ses yeux noirs profonds cernés de khôl.
Nous nous rappellerons de l’angélisme d’une jeune étudiante nous parlant de son ami avec qui elle espère se marier l’année prochaine.
Nous réentendrons les rires nerveux et gênés des lycéennes de l’Arche de la Neutralité coiffées du traditionnel chapeau brodé et de deux tresses pour indiquer leur célibat.
Nous ne pourrons oublier les paroles de Gulnara*, qui par gouttes discrètes nous racontait la réalité et nous faisait visiter les cités dortoirs d’Achkhabad. Entre les monuments monstrueux du Père fou, son regard triste et hagard trahissait la réalité qu’elle ne pouvait décrire. C’est délicatement et déçue que cette jeune fille refusera que nous parlions d’elle, « je voudrais pouvoir encore voyager  ».

Pourtant aucune de ces jeunes filles silencieuses n’est rebelle ou opposante. Aucune ne risque grand-chose à nous ouvrir les portes de sa simple vie ; à partir du moment où, à leur demande, nous changeons leurs prénoms et nous n’insérons pas de photos, les répressions sont quasiment impossibles. Pourtant elles ont la peur au ventre, et rien ne les fera parler. Ni de leur quotidien, ni du pouvoir en place. Quelques unes nous ont montré les monuments à la gloire du Père, comme n’importe quels théâtres ou cafés. Par fatigue ? Par endoctrinement ? Par mépris ? Nous n’arriverons pas à savoir.


* Tous les prénoms ont naturellement été modifié.



Texte : EM



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Sharnoza, 22 ans, jeune mariée, Ferghana (Ouzbékistan)



D’une main gracieuse, Sharnoza* reverse le peu de thé déposé dans une des petites bolinettes dans la théière. Elle recommence deux fois l’opération, afin de purifier le thé, de le mélanger et de respecter la tradition. Elle me tend mon thé de la main droite alors que sa main gauche accompagne le geste délicat sous le coude. Sharnoza est une très jolie jeune femme raffinée. Elle s’assoit et continue, flattée mais discrète, de me raconter sa vie. La vie d’une jeune mariée comme il y en a tant dans la Vallée du Ferghana.

Mariée il y a à peine 6 mois, cette jeune femme au visage marqué se soumet sans révolte à son mari certes amoureux mais indélicat et autoritaire. Ecrasée par les traditions, elle s’efforce de survivre aux coutumes. Comme son mari est le dernier fils de sa famille, Sharnoza devra toute sa vie vivre chez ses beaux-parents qui contrôlent tous ses faits et gestes et la pressent d’avoir un enfant. Après s’être levée à 5h du matin pour nettoyer la cour ; elle se rend au Lycée où elle est professeur. Le soir, elle doit encore préparer le dîner, faire la lessive, corriger ses copies, et être présente pour son mari. Déduits les 70% de son salaire qu’elle donne à sa belle-mère, il lui reste moins de 10 000 soums (soit 8 dollars) pour ses dépenses personnelles. Les larmes lui montent aux yeux lorsqu’elle me parle, sans pudeur, de ses relations physiques avec son mari, dénuées de tendresse et de respect. Dans un murmure elle me dit penser au divorce, surtout après les gifles reçues.

Cette jeune fille douce s’interrompt pour m’expliquer les bonnes manières d’une Ouzbek : la position des doigts autour de la bolinette à thé selon que l’on soit célibataire ou mariée afin de ne pas effleurer les doigts d’un homme, le bol à moitié rempli pour inviter l’hôte à rester et le bol plein pour le pousser à partir, le bon prix pour acheter de l’Atlas, cette soie colorée et vive dans laquelle sont taillées les robes traditionnelles, la place à prendre dans un taxi collectif, près d’une femme de préférence, d’un homme marié ou d’un vieillard et en dernier recours auprès d’un jeune homme célibataire...

Ses boucles d’oreille rose en or, communes à toutes les femmes mariées, dansent à chaque mouvement de son triste visage. Sharnoza est belle, les yeux noirs ébène comme ses cheveux relevés, elle faisait rêver plus d’un homme de la ville. Elle avait même un amoureux, qu’elle aurait aimé épouser. Mais, à l’époque, « il n’avait pas assez d’argent et vivait dans un petit appartement avec ses sœurs. Maintenant, je sais qu’il gagne plus d’argent que mon mari. Je rêve de pouvoir divorcer et l’épouser. Quand je fais l’amour avec mon mari, je ferme les yeux pour penser à mon amoureux et avoir moins mal  ». Sharnoza ne sait quoi faire, à part se taire. « Raconter mon malheur à ma mère ne servira qu’à lui faire de la peine, alors je préfère garder cela pour moi. » Résignée, elle ne dit rien non plus à son père par peur pour son cœur fragile et par crainte de l’énerver après tout l’argent dépensé pour un mariage grandiose. Un mariage coûte une fortune en Ouzbékistan, plusieurs mois de salaire pour le grand jour, sans compter la dote composée d’une quarantaine de robes, de vaisselle et de draps de maison, et de bijoux...

Héroïne soumise à une culture, Sharnoza ne peut rien faire d’autre qu’espérer que le temps adoucira sa vie. En attendant ce jour meilleur, elle vit avec cet homme qu’elle n’a pas choisi et qui un jour est venu demander sa main. En attendant, elle vit avec ce beau-père qui lui interdit de mettre des pantalons et avec cette belle-mère qui lui impose des piqûres pour avoir plus vite un enfant.


* Par respect pour la vie privée de cette jeune fille, son prénom a été modifié.



Rencontre : EM
Photo : EM



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Toji’Gul, 29 ans, mère au foyer et artisane, Suchan (Tadjikistan)




A 15km de Khorog, la capitale du Badakhshan, le petit village de Suchan semble endormi malgré le soleil de printemps. C’est timidement que Toji’Gul nous reçoit chez elle dans sa large bâtisse bordant les hautes montagnes du Pamir. Elle vit avec sa famille et sa belle-mère dans une de ces maisons traditionnelles pamiries construites selon des rites zoroastriens. Une large pièce carrée éclairée par un puit de lumière au plafond compose l’essentiel de la maison ; les lieux de vie sont séparés par cinq colonnes octogonales : le coin pour la cuisine, celui pour dormir et celui pour la vie commune avec la télévision de fabrication chinoise. La journée, les matelas et les couvertures sont empilés derrière un rideau tendu. Les murs sont quasiment vides : seule une horloge, un large tapis de laine et un portrait de l’Aga Khan recouvrent les murs peints de motifs abstraits. Discrètement, Toji’Gul sort une paire de chaussettes et deux topaks. Les chaussettes sont d’une perfection impressionnante et les couleurs assorties et régulières. Toji’Gul est réputée être la meilleure artisane de son village tant pour les chaussettes que pour les topaks, ces petits chapeaux ronds et plats. Régulièrement ses voisines viennent lui demander des conseils de design et de points. Comme 5 autres jeunes filles de son village, Toji’Gul profite du programme de soutien aux artisans The Pamiri Handicrafts mis en place par MSDSP* en août 2004.

Au Tadjikistan on a l’habitude de dire que les femmes sont fortes et que ce sont elles qui, discrètement, relèvent le pays de la guerre civile. Aujourd’hui plus de 90% des 45 artisans réguliers de The Pamiri Handicrafts sont des femmes. L’organisation de l’association est simple : après avoir été choisi pour sa motivation et sa créativité, l’artisan dépose le nombre d’œuvres qu’il souhaite à l’office de The Pamiri Handicrafts qui sert autant de boutique que de lieu d’exposition. Aucun contrat ne lie l’artisan à l’association, et ce dernier touche 85% du prix de vente de son objet. Bien que l’objet soit vendu légèrement plus cher qu’au bazar, l’artisan touche la même somme, déduction faite des 15% qui reviennent à l’association. En réalité ce système de « dépôt-vente » permet aux artisans de bénéficier d’un plus large public d’acheteurs sans sortir de chez eux et donc de gagner du temps pour s’occuper des bêtes et des champs.

Il faut compter 2 à 3 jours de travail pour un chapeau et une semaine pour une paire de chaussettes. Toji’Gul n’achète aucune laine ; c’est elle-même qui tond ses moutons, qui nettoie la laine, qui file et croche, et qui recherche des motifs et des patrons en interrogeant les vieilles du village... Elle tricote surtout en hiver quand les champs et les bêtes ne demandent que peu d’attention ; car en parallèle de ce travail, Toji’Gul doit s’occuper de sa maison, de ses 6 moutons, de ses 2 bœufs et de son potager. « J’aime mon travail. C’est agréable, je travaille dans ma maison, quand je veux et comme je veux, c’est tranquille et en plus je peux gagner assez d’argent pour faire vivre ma famille  ». Toji’Gul est heureuse dans sa petite maison à flanc de montagne, elle sait qu’elle a de la chance que son mari soit encore là quand 80% des jeunes hommes sont partis en Russie. Elle sait aussi que The Pamiri Handicrafts lui permet de bien vivre par rapport à d’autres familles qui n’ont que des pommes de terres et des oignons à vendre au bazar. Et puis par l’intermédiaire de l’association, elle a reçu une commande du réputé
groupe de rock Shams : 12 chapeaux qu’elle vient de finir.

Toji’Gul gagne environ 25$ par mois grâce à ses petits chapeaux réalisés au crochet. Cela ne suffit guère lorsque l’on a deux enfants, un mari au chômage et une belle-mère qui touche une retraite de 20 somonis par mois (un peu plus de 6$). « C’est peu, c’est vrai, mais assez pour vivre.  » Alors pour gagner un peu plus, pendant les beaux jours, elle vend au bazar ses fruits et ses légumes. « C’est dur mais nous n’avons pas le choix  ». Ici, on ne se pose pas trop de questions, on se contente de vivre et de profiter du temps qui passe, surtout lorsque l’on est une femme. Pas question de parler d’avenir ou de rêve avec cette jeune fille ravissante de 29 ans. Ca ne sert à rien d’avoir des rêves et encore moins de penser à l’avenir. La vie était comme ça il y a 10 ans, ce sera la même dans 10 ans. Sans The Pamiri Handicrafts cela aurait été sûrement pire.


* MSDSP : Mountain Societies Development Support Programme, projet mise en place et soutenu par l’Aga Khan Foundation.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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Djamila, 24 ans, secrétaire dans une organisation internationale, Bichkek (Kirghizstan)



A 16 ans, Djamila a quitté son petit village au sud du Lac Issy-Kul pour Bichkek. Ses parents le lui avait conseillée afin qu’elle puisse poursuivre de bonnes études et qu’elle ne se fasse pas kidnapper*. Pendant 4 ans, elle a vécu chez une tante avant de co-habiter avec son frère. Depuis, ses parents les ont rejoints sur la capitale et aujourd’hui plus rien ne l’attend dans son village natal, « mes amies et ma famille au village n’acceptent pas ma manière de vivre aujourd’hui et ne comprennent pas que je ne sois toujours pas mariée.  » Plus que dans n’importe quel pays d’Asie Centrale, un gouffre sépare la capitale de ses campagnes, surtout lorsque l’on est une jeune femme. Alors, pour Djamila, il n’est pas question de retourner au village, « ici je peux travailler, aller au café, en boîte, au salon de beauté. Dans les villages, les femmes ne se maquillent pas, elles travaillent aux champs, s’occupent des enfants et attendent sur une chaise que le temps passe.  » Cette jolie jeune fille de 24 ans, se tasse au fond de sa chaise et avoue tristement avoir de la peine pour les jeunes filles de la campagne, «  elles ont une vie très rude.  »

C’est dans un café moderne du centre de la capitale que Djamila nous a emmenés. Mince et gracieuse, elle a souligné ses grands yeux noirs en amande d’un fin trait de eye-liner. Une veste en cuir rose met en valeur son léger décolleté. La jeune fille de la campagne est décidément bien loin. Elle allume une cigarette Vogue, précise n’être qu’une fumeuse sociale et rigole en avouant que ses parents ne savent pas qu’elle fume. « Ils sont très ouverts, mais ce serait trop. S’ils l’apprennent je vais avoir droit à une longue longue morale.  » Lorsque son frère l’a appris, il ne lui a pas parlé pendant 2 jours. Par contre, elle fume avec son petit copain, lorsque celui-ci rentre de Vienne où il travaille. D’ailleurs, preuve de l’ouverture des parents de cette jeune fille moderne, sa famille connaît son amoureux et l’accepte, même s’ils ne parlent pas encore d’engagement.

Quiconque se promène sur l’avenue Chuy de Bichkek ne peut qu’être surpris par les jeunes filles sexy et sans complexe qui s’y pavanent, alors que les garçons demeurent timorés et discrets. Seraient-ce les jeunes femmes qui tirent la société kirghize vers plus de modernité ? « Je ne sais pas, mais je sais que les hommes ici sont moins ouverts que les femmes. Toutes les filles de la capitale veulent épouser un homme moderne alors que les garçons d’ici cherchent plutôt des filles traditionnelles.  » Djamila incarne la jeune Bichkekoise par excellence. Elle parle un anglais parfait, a l’esprit curieux, et est parfaitement au courant des derniers évènements politiques, même si son emploi dans une organisation internationale lui interdit de prendre part aux manifestations contre le gouvernement. Pourtant elle y aurait bien participé, ne serait-ce que pour soutenir les jeunes activistes qu’elle respecte, et parce que, au fond, elle non plus n’a pas confiance en l’avenir. Son emploi c’est avant tout « une bonne opportunité pour un jour avoir les moyens de changer les choses au Kirghizstan  ». En attendant, elle compte sur les autres, sur ces jeunes diplômés qui rentrent au Kirghizstan avec « l’expérience de l’étranger et des connaissances sur la démocratie et la liberté  ». Persuadée que seuls les jeunes peuvent changer son pays, elle admire les quelques engagés qui « n’ont peur ni des criminels ni du gouvernement.  ». Djamila, à l’image de sa génération, en a assez du gouvernement actuel, pourtant jeune d’un an et rêve de changements. « Le Kirghizstan a besoin d’innovations.  » Selon cette jeune fille lucide, il ne faut pas tout changer, mais seulement faire participer les jeunes à la vie politique ; « le gouvernement devrait s’appuyer sur les jeunes pour penser différemment, tous les vieux députés pensent encore comme avant. Il faudrait qu’ils comprennent que ce n’est plus l’URSS ici, mais le Kirghizstan.  »


* Dans les campagnes du Kirghizstan, lorsqu’un jeune homme veut épouser une jeune fille, la tradition veut qu’il la kidnappe, l’emmène chez lui et lui demande sa main. Une fois chez le jeune homme, il est difficile pour la jeune fille de refuser, bien qu’elle en ait la liberté. En effet, à partir du moment où elle est entrée chez un jeune homme, les bruits courent rapidement. Cette tradition, rare de nos jours, demeure pratiquée dans certains villages, par exemple lorsque le jeune homme n’a pas les moyens de payer un grand mariage.



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Aïzhan, 22 ans, étudiante et jeune mariée, Almaty (Kazakhstan)



Lorsque l’on écoute Aïzhan retracer les derniers mois de sa vie, on a l’impression que tout est allé trop vite pour cette jeune étudiante en sciences juridiques. Mariée en mars à un bon ami de 8 ans son aîné qui lui a demandé sa main un mois plus tôt, elle est aujourd’hui enceinte de 2 mois. «  Il voulait un fils avant ses trente ans, ça se comprend », justifie-t-elle. Rien ne prédisposait cette jeune fille à cette vie, elle qui s’était imaginée des études à l’étranger et une vie de business girl.

Mais Aïzhan n’a pas pour autant mis ses rêves au placard. Ambitieuse, elle continue d’étudier et de passer ses examens malgré sa grossesse. Tous les jours, elle va à la faculté de droit, puis rentre attendre son mari chez son ancienne logeuse, Tamara. La maison de Tamara a des allures de maison du bonheur ouverte à tous les gens de passage : trafiquants de voitures entre le nord et le sud du pays, étudiants de province, touristes... Entre 17h et 20h, c’est dans cette ambiance d’auberge espagnole qu’elle déjeune, se repose et travaille un peu si elle en a le courage. Parfois elle préfère aller manger avec des amis, mais en ce moment la grossesse la fatigue trop. A 20h son mari Aihan vient la chercher et ils rentrent ensemble à la maison. Si Aihan a beaucoup de travail, il repart travailler, s’il est libre, il emmène sa femme au restaurant ou au cinéma. « La plus belle soirée à ses yeux, c’est quand on est seulement tous les deux, alors que moi je préfère être avec des amis... » Après la grossesse, Aïzhan devrait avoir sa propre voiture pour aller en ville et rentrer chez elle lorsqu’elle le souhaite, son mari est d’accord.

Aujourd’hui Aïzhan vit à Almaty après avoir grandi à Ust-Kamenogorsk, au nord du pays, dans les régions irradiées par les essais nucléaires soviétiques. C’est là-bas qu’elle a rencontré son mari, alors professeur à l’Université Nationale. « Pour moi c’était juste le prof de mes copines. Il m’a dit que dès le premier jour il savait que j’allais être sa femme, qu’il s’est débrouillé pour toujours être dans la même ville que moi.  » Alors que cette jolie jeune fille kazakhe aux pommettes hautes et aux longs cheveux noirs n’a jamais communiqué en kazakh de sa vie, à part avec sa grand-mère et les vendeuses du bazar, elle ne parle que cette langue avec son mari et sa belle-famille chez qui elle vit pour le moment. Tous ses amis sont russes et à table chez ses parents, on utilise la langue de Pouchkine.

Pour la rentrée de septembre, Aïzhan a postulé pour un master en Allemagne, sans se poser la question de savoir si elle pourrait y aller et ce que deviendrait son enfant. Selon elle, son mari n’a l’air ni pour ni contre, « mais il voudrait vite un autre enfant », et Aïzhan sait que c’est lui qui aura le dernier mot, comme d’habitude. En réalité, Aïzhan a posé sa candidature à ce master par réflexe, car c’est ce qu’elle voulait depuis longtemps. La jeune fille moderne d’il y a 1 an qui buvait de la bière en public, qui peignait de couleur vive ses ongles longs, qui connaissait les moyens de contraception et qui lisait Elle ou 20 ans en russe est loin maintenant ; elle s’est mariée. Pourtant depuis son mariage, rien n’a vraiment changé dit-elle ; elle garde les mêmes rêves et les mêmes ambitions même si cela n’est plus possible. Elle attend que sa vie passe, impassible. La chape de plomb du mariage par intérêt et de la soumission à l’homme la recouvre, et rien n’y changera. C’est ainsi, comme la majorité des jeunes filles kazakhes, Aïzhan aura vécu deux vies, celle de la liberté des jeunes filles avant leur mariage, et celle de la vie sage et rangée des femmes mariées. Elle sera passée de l’une à l’autre sans trop s’en rendre compte, sans même en avoir fait le choix, dans un pays pourtant développé et ouvert. La vie est ainsi, et jamais elle n’osera regretter ou remettre en question son mariage et sa nouvelle vie.

Bien que son mari ne lui prenne jamais la main et n’ait jamais un geste de tendresse envers elle en public, cela se voit qu’il l’aime. Il lui achète des habits, « c’est important », il a des attentions et puis il discute beaucoup avec sa femme « sauf de son travail ». Aïzhan quant à elle ne sait pas si elle l’aime, elle ne se pose pas la question. « Lorsqu’il m’a demandé de l’épouser, je ne savais pas quoi faire. Tout le monde m’a dit que c’était un bon parti, même mon père alors que c’était lui qui me conseillait de continuer mes études. Il savait qu’avec Aihan je pourrais être libre et moderne. Je sais qu’il m’aime vraiment. Moi je ne sais pas si je l’aime.  »



Texte et photo : EM



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Macha, 25 ans, juriste dans une entreprise de construction, Irkoutsk (Russie)



« Vous êtes français ? J’adore votre langue !  ». C’est en ces termes qu’une jolie jeune fille nous interrompt alors que nous sommes dans le tramway n°1 dans le centre d’Irkoutsk. Elle est pressée, doit rentrer pour le week-end chez ses parents. Rapidement, elle nous griffonne son prénom et son numéro de mobile sur un bout de papier. Nous décidons de nous voir lundi soir. Nous venions de rencontrer Macha.

Lundi soir, Macha arrive à l’heure, souriante et fière. Sans attendre, elle nous emmène, ravie, sur les rives populaires de l’Angara. Il fait beau et nous ne sommes pas les seuls à profiter de la lumière du soir. Habillée d’un jean et d’un t-shirt rouge sérigraphié de trois matriochkas*, Macha ne correspond pas à l’idée que l’on se fait d’une juriste. Pourtant c’est son job dans une des multiples entreprises de bâtiments qui fleurissent dans les cottages de luxe au bord du lac Baïkal. C’est la mode aujourd’hui, nous raconte-t-elle, de quitter les villes pour s’installer en pleine nature. Ici, comme dans d’autres régions russes, les nouveaux riches, les Nouveaux Russes, quittent les centre-villes pour des cadres de vie plus sains et plus calmes. Ce phénomène de retour à la nature concerne les aisés comme les plus pauvres, qui, de leur côté ne supportent plus les conditions de vie urbaine et retournent dans les campagnes à la recherche d’un lopin de terre à cultiver et d’une vie plus facile.

Macha est coquette et féminine mais pas aguicheuse comme les jeunes filles croisées, qui s’affichent sur la digue en minijupes et en profonds décolletés. Enjouée, Macha commence à nous parler de son enfance et de sa jeunesse, du petit Lénine dans l’étoile rouge qu’elle portait pour l’école sur la poitrine « près du cœur  », des heures de file d’attente dans l’hiver glacial pour obtenir une ration de viande « j’avais 5 ou 6 ans, ma mère était enceinte, elle ne pouvait pas rester debout, donc j’attendais pour elle  ». Elle se rappelle de l’URSS et de Staline «  qui font partie de mon enfance comme n’importe quels souvenirs  », de sa grand-mère qui regrette l’Union Soviétique et qui répète « qu’avant il n’y avait rien dans les magasins d’Etat mais que l’on avait les produits grâce aux tickets, aujourd’hui les magasins sont pleins, mais il faut de l’argent pour se les procurer  ». Elle se souvient de tout cela, et s’arrête avec nous sur l’éternelle question : était-ce mieux avant ? « Je ne sais pas. Avant les gens étaient plus respectueux et discrets, on ne s’embrassait pas dans la rue et les jeunes ne buvaient pas autant. Maintenant les jeunes boivent tout le temps et ils pourraient faire l’amour dans l’herbe des parcs, tout le monde s’en ficherait.  »

On s’arrête dans un café surplombant la rivière. Autour de nous, des jeunes boivent de la bière et parlent fort. Macha ne comprend pas que nous refusions les gâteaux et les boissons qu’elle nous propose. Gênée par cette table que seuls une bouteille de bière, un thé et un jus de fruit occupent, elle pense à sa babouchka. « Elle dirait que je reçois mal mes invités. Pour les Russes, la table doit déborder de plats et de sucreries. Ma grand-mère me répète toujours que les hôtes doivent pouvoir manger ou boire même si ce n’est pas l’heure.  » Mais ce schéma de la bonne femme russe déplait à Macha. Etre une parfaite femme russe, « ce serait comme être une esclave  ». Une « femme russe  » doit préparer les repas, travailler, avoir des enfants et les éduquer, être sexy et attirante, faire le ménage, et surtout elle doit savoir « planter des patates pour faire des économies  ». Pour échapper au modèle traditionnel, pour éviter de se lever à 5heures du matin pour préparer les blinis du petit déjeuner et pour ne pas avoir à s’occuper du potager, Macha a trouvé la solution : «  Je ne me marierais pas avec un homme russe, mais avec un homme français ! Comme ça je ne serais pas obligée d’être une femme russe, mais je pourrais être juste une femme.  »


* Traditionnelles poupées russes en bois qui s’emboîtent les unes dans les autres.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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Zinaïda, 24 ans, thésarde en ethnologie, Saint Pétersbourg (Russie)



Zinaïda aurait pu être écrivain mais cette jeune fille a préféré faire une thèse d’ethnologie sur le détournement des objets quotidiens. Pourtant, partager un café avec elle c’est comme tourner les pages d’un livre qui conterait le quotidien des jeunes aujourd’hui en Russie. Zina, comme les gens l’appellent, est une passionnée d’histoire et d’ethnologie, tout est prétexte à une étude de mœurs. Rapidement, on écoute sa voix passionnée nommer les différences qui existent dans son pays entre la jeune génération qui a rapidement trouvé sa place aux lendemains de l’implosion de l’URSS et la génération de ses parents qui ne sait plus quoi croire. Ainsi, aux yeux de cette jeune femme dynamique, les femmes russes ont reçu leurs droits avant même de les vouloir. Après la révolution de 1917, la femme soviétique devait être libre et travailleuse. Pour cela, l’accès au divorce et à l’avortement a été facilité. La femme devait être respectée comme une ouvrière avant d’être une femme. « Les droits des femmes c’était un programme de l’Etat et non pas une conséquence de la volonté des femmes.  » Alors que les plus âgés aspirent à un retour aux traditions et à l’Eglise, les jeunes eux profitent de ces acquis comme si c’étaient les leurs et même si l’avortement diminue, il est usage courant pour les jeunes femmes. Pourtant, étrangement, aux yeux de cette jeune ethnologue, l’Eglise est à la mode chez les jeunes, comme la féminité exacerbée. « Sous l’Union Soviétique, les gens, et surtout les femmes, ont gardé leurs traditions au fond d’eux  »

En 1990, la majorité des jeunes a eu la possibilité de commencer à faire du business, expression obscure dont les Russes raffolent pour nommer tout ce qui touche, de près ou de loin au commerce. Les plus de 40 ans de leur côté sont restés à la traîne. Le mari de Zina, surnommé Stas, de 9 ans son aîné était de cette génération qui avait le choix, mais a préféré ses études de sciences à celles d’économie qu’il suivait en parallèle. « A l’image de son père il voulait faire quelque chose de ses mains plutôt que de juste gagner de l’argent. Aujourd’hui, il regrette surtout lorsqu’il voit tous ses amis qui ont choisi de faire du business ou qui travaillent en banque et qui ont très bien réussi.  » Sans accuser personne, Zina nomme les problèmes « les grands maîtres sont morts et il n’y a pas de renouvellement car les jeunes préfèrent faire du business. Etre professeur, médecin ou chercheur ça ne paie pas assez.  » Son mari l’a compris trop tard. Pour les plus de 50 ans prendre le train du libéralisme est plus difficile. Heureusement que l’entraide existe en Russie, on donne beaucoup aux mendiants comme à sa famille. « Il n’y a pas de véritable conflit de générations car la majorité des parents profite de l’aide de leurs enfants et de leurs réussites financières. »

Au-delà de la difficulté d’être jeune « dans tous les pays et à toutes les époques  », comme le précise la jeune chercheuse, les jeunes Russes n’auraient pas plus confiance en leur avenir qu’en leur gouvernement. La situation est pourtant légèrement différente en province, « là-bas les gens ont plus confiance, car ils préfèrent une situation simple, peut-être totalitaire, mais stable. On observe le même phénomène en Biélorussie, où les gens sont majoritairement contents car rassurés.  » Ses mots nous touchent particulièrement après ce que nous avons pu observer au Turkménistan ou ailleurs. D’un coup, sa joyeuse voix se brise. D’un ton peiné, elle avoue tristement trouver les Russes passifs. « Ils sont fatigués des changements. Les jeunes sont devenus apolitiques et les vieux ne croient plus en grand-chose. Ceux qui croyaient en l’homme et en l’Etat social, en quelques jours on leur a dit que seul l’argent valait. Comment croire en quelque chose après cela ?  » Malgré ces remarques, Zina n’avance aucune accusation. Les choses sont ainsi faites et trouver un responsable ou une explication ne semblerait servir à rien.

Assis à une terrasse de Saint Pétersbourg, nous écoutons Zina et comprenons enfin le paradoxe que nous tentions de nommer depuis quelques semaines. Cette jeune fille trouve les mots pour parler du dilemme qui structure tous les Russes, en particulier les jeunes. Comment se situer par rapport au passé soviétique du pays ? Elément fondateur d’un nationalisme bancal contemporain et regret de toute une société ainsi que de son dirigeant, l’Union Soviétique est synonyme autant de souffrances que de bonheurs pour les Russes. « J’ai du mal à me positionner car mon grand-père, du côté maternel, a été déporté, alors que du côté paternel, il était un grand officier militaire. Pourtant même mon grand-père paternel, officier en 1942 à Stalingrad, refusa de crier « Gloire à Staline » avant le combat. Comme beaucoup d’autres, il disait : « je ne me bats pas pour Staline mais pour ma femme et ma famille  ». Dans beaucoup de familles russes, on retrouve le même schéma. Avec un sourire rieur, Zina précise que sa grand-mère n’a pas élevé ses enfants « dans la tradition soviétique comme vous pouvez le croire en France, mais dans la tradition russe. » L’ambiguïté est complexe, surtout pour des Occidentaux qui ne peuvent pas aussi aisément que les Russes dissocier Union Soviétique et système soviétique. Zina nous répète ce que l’on a si souvent entendu dire. Les Russes regrettent l’Union soviétique comme le pays de l’amitié des peuples, de l’égalité et de la valeur de l’homme et non pas le système soviétique avec ce qu’il comprenait de purges, de famines et de souffrance. « C’est dur de se construire une identité, sans pouvoir avoir de position précise sur le passé de son peuple et de sa famille,  » conclut Zina.


* Pour Vladimir Poutine, comme pour la majorité des Russes, l’implosion de l’Union Soviétique est « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle.  »



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Liis, 24 ans, étudiante et future gérante du restaurant Klafira, Tallinn (Estonie)



C’est au Klafira, un petit restaurant romantique de la vieille ville, que nous avions rendez-vous avec Liis. C’est ici que Liis travaille presque tous les jours, depuis l’ouverture du restaurant par sa mère, il y a 6 ans. Bien qu’elle n’ait aucune origine russe, sa mère voulait ouvrir un restaurant typique. «  Pas à l’image de la Russie soviétique, mais à l’image de la Russie des Tsars, la Russie qui fait rêvée, celle qui est colorée et exubérante, celle où la vodka coule dans la joie  » nous précise d’entrée la joyeuse Liis.

A peine assise dans un des fauteuils fleuris du restaurant que notre jeune amie allume une cigarette. Naturelle, elle est ravie que l’on s’intéresse à sa vie. Sans pudeur, elle répond à nos questions et nous raconte sa vie de business-girl et d’étudiante en cours du soir à l’Estonian Business School, l’école la plus réputée dans le pays. Liis est une jeune fille sûre d’elle. «  J’ai choisi les cours du soir, trois jours par semaine. Comme ça je peux travailler la journée et être indépendante.  » Aujourd’hui déjà, cette jolie blonde gère la décoration de la salle, le menu, les achats de produits frais et sait que, dès qu’elle le souhaite, sa mère lui lèguera tout le restaurant, «  elle est fatiguée. Ma mère n’attend qu’une chose : que je reprenne la maison  ». Mais avant de devenir officiellement gérante, Liis veut perfectionner son russe pour pouvoir diriger parfaitement l’équipe de 25 personnes majoritairement russophones. Car précise-t-elle avec un sourire assuré «  si je fais quelque chose, je veux le faire parfaitement, sinon je ne le fais pas.  » En attendant, notre jolie serveuse en costume traditionnel russe parle déjà estonien, anglais, allemand, finlandais et un peu espagnol. Rien de très surprenant pour les Estoniens parait-il...
Liis est une vraie femme d’affaire ambitieuse qui sait où elle va. Ses études ne lui serviront a priori à rien, si ce n’est à avoir la possibilité d’écrire EBS sur son Curriculum vitae. Elle méprise sans complexe cette école «  où l’on apprend le fonctionnement des gros groupes à l’américaine comme Microsoft, mais où [l’]on apprend rien de réaliste. Je le dis à mes profs, on dirait qu’ils n’ont jamais travaillé dans une vraie entreprise. Ici au restaurant, je ne fais pas une étude de marché pour faire un menu ou pour changer l’éclairage. Pourtant c’est ça la réalité du business pour la majorité des jeunes Estoniens  ». En tant que future chef d’entreprise Liis regrette que l’adhésion européenne ait autant augmenté le coût de la vie, notamment l’essence et les denrées alimentaires*, même «  si tout est plus simple aujourd’hui  ». En tant qu’étudiante, elle regrette aussi certaines facilités de l’URSS quant aux appartements ou à l’obtention de meubles. Cependant, Liis avoue apprécier l’absence de soutien financier gouvernemental pour les chômeurs ou les sans-emplois, et ajoute sans honte «  grâce à ça les étrangers ne viennent pas chez nous, mais vont plutôt au Danemark !  »
Mais l’essentiel aux yeux de cette jeune femme perfectionniste c’est l’excellence. Liis veut de l’excellence dans sa vie comme dans son pays. Sans peser ses mots, elle critique la fainéantise de ses concitoyens et le manque d’éducation des jeunes des villages. A l’entendre, les Estoniens sont «  déprimés de nature  ». Néanmoins, Tallin est la ville de l’excellence et de tous les possibles, c’est pour cela qu’elle aime vivre ici. Il est d’ailleurs difficile d’avoir une image réaliste de son pays en vivant à Tallin, admet-elle.
Businesswoman jusqu’au bout, Liis ne respecte que peu les hommes estoniens qui «  pensent être des hommes alors qu’ils restent devant la télé  ». D’ailleurs son amoureux est un grand italien brun qui tient le restaurant d’à côté, «  on est dans le même business, c’est pratique  ». Bien qu’elle se jette à son cou et papillonne à chacun de ses passages, elle est surprise de ma question sur l’engagement. «  Il n’en est pas question. Je ne veux pas me marier avant au moins 10 ans.  » Liis n’hésite pas une seconde et ajoute «  je ne veux pas sacrifier ma vie ou faire des concessions. Je veux être indépendante ».

Cette jeune femme professionnelle n’a peur de rien, pas plus de son avenir que de demain. Pourtant elle confie tristement, avec le même ton déprimé qu’elle critiquait il y à peine quelques minutes aux Estoniens, que «  les choses ne seront jamais mieux. De l’extérieur l’Estonie c’est bien, mais à l’intérieur c’est pourri.  »


* Il convient de préciser que l’augmentation du coût de la vie en Estonie n’est pas seulement due à l’adhésion à l’Union Européenne, mais aussi, et en grande partie, à une inflation forte (de 4,3%) liée à une croissance dynamique et élevée (de 11,5%).



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Madara, 23 ans, serveuse et volontaire internationale, Liepaja (Lettonie)



Madara est une jeune fille comme il en existe tant, enfin presque. Cette jeune fille de la campagne travaille comme serveuse pour tout le mois d’août dans un restaurant populaire du centre ville de Liepaja. Ce petit job ne lui rapporte pas beaucoup d’argent, à peine 1 euro de l’heure, mais comme elle nous l’explique, il est dur de trouver un travail en été ; et Madara a besoin de cet argent. Pour faire des économies, elle vit chez son frère.

Cette jeune fille bien dans sa peau avec un piercing sur le cartilage de l’oreille gauche, aurait pu avoir une vie ordinaire. Mais lorsqu’on lui demande si elle a confiance en l’avenir, elle répond sans hésiter : « tout ira bien. Dieu est ma raison de vivre, c’est mon espoir  ». Déroutés par une jeune fille si confiante en Dieu dont elle parle comme de son petit copain, nous l’écoutons nous expliquer la nouvelle Eglise, The Free Church, où elle aime se rendre. En opposition avec la liturgie de l’Eglise luthérienne traditionnelle, cette jeune croyante apprécie ce mouvement du renouveau charismatique « plus ouvert, plus libre et plus innovant  ». Cette jeune apprentie religieuse lit la Bible tous les jours et tente de construire sa vie à l’image de celle du Christ. Maladroitement, elle nous fait part de son précepte favori, qui équivaudrait à « fais ce que tu veux, tant que tu restes libre de ton acte et de ton choix et tant que tu n’es dépendante d’aucune chose  ». Par exemple, cela signifie que l’on peut boire de l’alcool «  tant que l’on ne devient pas alcoolique et que l’on peut s’arrêter librement de boire  ». Consciente du stéréotype que les croyants incarnent en Lettonie comme ailleurs, elle aime dire aux jeunes qu’il ne faut pas avoir peur, « l’Eglise n’est pas aussi effrayante que l’on peut le croire  ». L’année passée, après des études de communication et de relations publiques dans le nord du pays, cette jeune fille positive est partie en volontariat à Chypre au service d’une organisation chrétienne, l’International Felowship of Evangelical Students. Avec des jeunes de tous les pays du monde et de toutes les confessions chrétiennes (orthodoxe, catholique et protestante) elle participe à des séminaires de lecture de la Bible, des soirées, des activités culturelles et évangélise autour d’elle, « pas dans la rue ; doucement, dans les collèges ou les universités. Ou auprès de nos amis.  » Madara a tellement apprécié cette expérience, qu’elle repart pour un an en septembre. C’est là-bas, dans cette jeune communauté de croyants du monde entier, qu’elle a découvert la culture africaine et en particulier les traditions nigériennes qui l’interpellent beaucoup. « Je ne connaissais rien à tout cela. Maintenant je rêverais d’aller au Nigeria, de m’installer dans une petite maison, sous un gros baobab et de manger des mangues et des bananes. C’est peut-être bête, mais c’est une idée comme ça qui me tente.  » Car cette jeune fille sans complexe n’a pas envie d’attendre pour vivre. Elle partage cette énergie commune à la majorité des jeunes Lettons, cette volonté de vivre à 100% et d’en « profiter maintenant avant qu’il ne soit trop tard  ». Et, bien qu’elle soit attachée à son pays, Madara n’a pas envie de rester pour le moment en Lettonie. D’ailleurs, elle regrette que le gouvernement letton n’ait pas plus le courage de ses opinions. Par exemple, elle n’apprécie pas le fait que son gouvernement ait peur « de la grande Europe, et ne pense qu’à paraître bon élève aux yeux des Européens.  » A mots couverts pour ne pas nous choquer, elle fait référence aux discours ambigus du pouvoir suite à l’annulation de la Gay pride, qui a choqué beaucoup de pays occidentaux alors que la majorité des Lettons était contre. Bien qu’elle soit aujourd’hui pro-européenne, Madara avoue avoir voté contre l’adhésion de son pays à l’Europe en avril 2005. « Plus par ignorance qu’autre chose. Vous savez, personne n’a été éduqué ici à l’Europe. On ne savait pas ce que cela signifiait l’Europe. On était effrayé et on avait l’impression que l’on venait de quitter une union pour entrer dans une autre.  » Mais après avoir goûté aux joies du voyage, Madara, comme de nombreux jeunes des pays baltes, est heureuse de pouvoir se déplacer sans visa dans tous les pays européens. Alors qu’elle est volontaire, la majorité des jeunes qui partent en Irlande, en Angleterre, à Chypre ou en Suède le font pour les avantages financiers. Les hommes s’engagent comme manutentionnaires ou ouvriers dans le bâtiment, alors que les jeunes infirmières, serveuses ou coiffeuses trouvent sans problème des postes avantageux. Dans son village d’origine près de Liepaja, plus de 10% des jeunes garçons sont partis vers ces nouvelles terres promises. Même si le coût de la vie sur place n’aide pas forcément à mettre de l’argent de côté, « les Lettons savent vivre avec peu d’argent  », nous assure Madara. « Ils promettent tous de revenir, mais c’est rare.  » Le départ à l’étranger est devenu un rêve pour ceux qui restent, car à Riga comme ailleurs « il n’y a pas grand-chose à faire, à part bavarder et boire.  » et parce que pour gagner l’équivalent de ce que l’on gagne à l’étranger, « il faut faire deux ou trois boulots en même temps, trimer jour et nuit jusqu’à s’en rendre malade.  »



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Photo : EM



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Daïva, 33 ans, styliste de mode et créatrice de la marque Zoraza, Vilnius (Lituanie)



Dans la rue piétonne Stikliu, près de la Mairie de Vilnius, la boutique Zoraza* retient l’attention. L’endroit n’est pas grand, à peine quelques mètres carrés où des vestes de cuir, des fourrures, des robes de dentelles, des bottes multicolores, des robes de coton, des jupons à fleurs, des t-shirts customisés, un grand miroir et deux fauteuils anciens sont présentés dans un heureux désordre. C’est dans cette petite pièce aux allures de showroom que la jeune styliste Daiva Urbonaviciüté montre ses créations. Un atelier-boutique aux allures de boudoir. Derrière, un petit atelier déborde de coupons de tissus, de coupures de magasines de mode et de croquis. Un ordinateur encombre la table à dessiner sur laquelle Daïva nous a étalé les photos de son dernier défilé.

Daïva est fière du chemin qu’elle a parcouru et de son petit magasin au cœur de ce quartier où vient traîner «  la crème de la crème  » de la capitale. Elle est loin l’étudiante de l’Académie des Beaux-Arts qui travaillait pendant 5 mois sur sa petite machine à coudre pour créer une collection et qui investissait toutes ses économies dans un petit défilé. Maintenant Daïva, styliste reconnue et appréciée par la jet-set et les businessmen, a sa propre marque Zoraza et une directrice-manager qui administre la vente de ses créations. Vilnius est une petite ville et la marque Zoraza s’est naturellement fait une bonne réputation. La mode c’est la passion dévorante et contagieuse de cette jeune femme timide. La preuve : l’appellation Zoraza vient d’un mot d’argot russe signifiant infection car «  la mode doit infecter tout le monde.  » Sa création détonne et surprend. A ses ouvrières qui travaillent dans un petit atelier au-dessus du magasin elle leur prie d’oublier ce qu’elles ont appris pour acquérir sa mentalité et son style, « par exemple à ne pas faire une couture toute droite et parfaite mais plutôt instable et courbée pour que le vêtement soit plus vivant et souple.  » Comme un virus, le style Zoraza contamine doucement. Proche d’aucun genre lituanien et indépendant à toute tendance internationale, Daïva crée des vêtements selon ses envies et non selon la mode. S’inspirant tantôt de costumes de théâtre, tantôt de son imaginaire ou de ses rêves, tantôt d’illustrations de vieux illustrés, elle dessine et invente presque sans s’en rendre compte. Ses deux principes : le confort et le style. L’essentiel pour cette jeune créatrice inclassable c’est d’être à l’aise avant d’être stylée, c’est pourquoi elle ne s’habille qu’avec ses créations, non par snobisme mais par confort. Daïva fait de la mode sans être à la mode et c’est cela qui séduit. Ni classique, ni contemporaine, elle demeure en marge depuis ses débuts à la fin des années 90. D’ailleurs, dès le départ elle prévient ses clients : «  soyez bien dans votre peau, car avec mes vêtements tout le monde va vous regarder dans la rue  ».

Humble sur sa réussite et consciente de son potentiel, elle se souvient des remarques de certains étrangers, à ses débuts, qui entrant dans sa boutique demandaient : «  ça vient de Londres ? de Paris ? de Milan ? Non, leur répondait-elle fièrement, de Vilnius !  » Bien que rien n’ait été facile, cette femme souriante aux doigts d’or ne garde aucun mauvais souvenir des difficultés traversées, juste de sa relation aux premières tenues qu’elle créait en sachant qu’elles seraient destinées à la vente : « c’était dur pour moi, je n’avais jamais crée pour vendre ; je créais dans une démarche artistique et les défilés étaient avant tout pour moi une performance artistique.  » Aujourd’hui, Daïva vit bien et se prend à rêver de travailler quelques années avec Comme des garçons, Christian Lacroix, Vivienne Westwood ou encore d’ouvrir un magasin à Londres ou à Tokyo. Cette jeune femme réservée a soudain les yeux qui pétillent lorsqu’elle nous raconte l’histoire d’une de ses amies, chanteuse, qui vit à Londres. Régulièrement, par téléphone, son amie lui demande de venir s’installer à Londres, car «  elle ne peut pas sortir avec la veste que j’ai dessinée dans la rue car tout le monde l’arrête pour savoir où elle se l’ait procurée.  » Mais pour l’instant, il est mieux de rester à Vilnius. «  Je pourrais peut-être faire plus d’argent ailleurs, mais ici, les gens aiment ce que je fais et je ne sais pas comment ma production serait reçue. Pour moi, recevoir une réponse à ma création est l’essentiel.  »
Dès qu’elle parle de mode et de couture, le visage de Daïva déborde d’un large sourire. Cette styliste à l’imagination intarissable aime son métier. Humblement, elle avoue qu’elle ne reconnaît pas toujours ses vêtements une fois qu’ils sont portés ou tout simplement réalisés ; « souvent lorsque les couturières m’apportent les vêtements que je leur avais déposés en croquis quelques semaines plus tôt, je ne les reconnais pas. C’est parfois si beau et si étonnant que je ne comprends pas comment j’ai pu avoir une telle idée.  »


Pour découvrir les créations Zoraza, un petit détour par Vilnius s’impose :rendez-vous donc au Stikliu gatvé 6 ou dans quelques mois sur
www.zoraza.com



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Photos : EM



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Katerina et Alexandra, 21 ans, étudiantes en droit et en sciences politiques, Minsk (Biélorussie)



Le 5 août 2004, l’Université Européenne des Sciences Humaines de Minsk a dû fermer ses portes sur décision présidentielle. Unique structure à proposer aux jeunes Biélorusses une formation en philosophie, en politique et en langues aux standards ouest européens, et ce depuis plus de 10 ans, cette institution prenait un peu trop «  le parti de l’Ouest  » pour l’autoritaire Alexandre Loukachenko. L’établissement a pu rouvrir ses portes en tant qu’European Humanities University (EHU) à Vilnius et un centre officieux d’études en sciences politiques, protégé par l’ambassade de France, accueille les étudiants les plus téméraires à Minsk. C’est dans ce centre quasi-clandestin qu’étudient Katerina, Alexandra et leurs amies en plus de la faculté de droit où elles suivent le cursus d’Etat. Depuis la fermeture de leur faculté il y a deux ans, la politique fait partie de leur quotidien. Pour la première fois, elles ont ressenti personnellement «  la violence et l’intervention de la politique dans la vie de chacun  ».

Dans le petit café moderne rempli d’étudiants où nous nous sommes retrouvés, Katya et Sacha, comme tout le monde les surnomme, n’ont peur ni de la réalité ni du pouvoir. A mots couverts, elles critiquent le régime abrutissant de ce président qui se fait appeler « petit père* » et ce sans craindre le décret sur le « discrédit de la République » (article 369-1), condamnant à une peine de prison la « divulgation à [une instance étrangère] de faux renseignements (...) discréditant la République ou les autorités [de l’Etat]  ». Cet amendement fait d’ailleurs sourire ces jeunes juristes, comme tout le reste : «  on rigole beaucoup de notre président... parce qu’on n’a rien d’autre  », précise Katya, l’air triste. Mais tout n’est pas si simple. La faculté d’Etat où elles sont officiellement inscrites est une nécessité et une façade afin d’éviter les contrôles. Sans être patriotiques, elles aiment leurs pays et espèrent pouvoir le faire évoluer un jour avec l’aide, entres autres, d’un diplôme biélorusse. Bien qu’elles détestent toutes les deux leur université, les cours d’idéologie d’Etat et les professeurs bien-pensants qui louent la perfection du système biélorusse les laissent indifférentes, Alexandra est honnête et reconnaît que certains professeurs osent discrètement critiquer le régime. Grâce à une curiosité dangereuse dans ce pays, elles arrivent à décoder les mensonges de la réalité et à survivre dans ce pays où la réflexion n’est pas appréciée. Et sans oublier de vivre, elles restent des jeunes filles : elles rigolent, vont au cinéma, font du shopping... Et les articles de la presse française tels que ceux du Monde ou de Libération qu’elles lisent sur Internet les agacent. Le Minsk aux rues grises et aux passants pressés leurs paraît loin de la réalité qu’elles vivent. Internet est la principale source d’information libre, et bien que les connexions soient filtrées et contrôlées c’est toujours mieux que les canaux officiels qui ne proposent que deux types d’émissions : «  celles où on glorifie le paradis biélorusse et celles où on maudit les crises et le chaos permanent que subissent les autres républiques de l’ex-URSS et l’Europe  ». C’est aussi grâce au web que Katya peut continuer à suivre son cursus auprès de l’EHU de Vilnius.

Malgré leur volonté commune de changer les choses et de prendre en main leur avenir, ces deux jeunes opposantes ne sont pas d’accord sur tout. Katya n’est pas descendu dans la rue lors des évènements de mars dernier** ; d’après elle, Alexandre Milinkiévitch et les autres de l’opposition s’étaient vendus à l’Europe et aux Etats-Unis. Sacha, quant à elle, était inscrite sur les listes des volontaires de Milinkiévitch***. Arrêtée par les forces de l’ordre, elle n’a néanmoins jamais cessé de croire qu’une alternative à Loukachenko était possible. «  Sur la Place d’Octobre, il régnait une atmosphère étrange, on n’avait pas peur, on partageait une espérance commune. » Lucides, elles ont toutes les deux conscience qu’elles appartiennent à une minorité. Près de 60% de la population, en majorité les ouvriers et les paysans, fait confiance au petit père des Biélorusses et craint la moindre idée de changement. Les salaires sont payés à temps et les conditions de vie ne sont pas trop mauvaises, par conséquent les gens sont heureux tant que le quotidien demeure stable. «  Quand ils voient ce que leurs montrent les médias gouvernementaux au sujet de la Russie ou de l’Ukraine, ils se sentent plutôt à l’abri.  » Malheureusement, Katya a raison. Même si une poignée de jeunes éduqués et curieux veut que les choses évoluent, les engagés sont une minorité et la masse voudrait que « ça change tout seul.  » Moscou tient encore de nombreuses ficelles dans le pays et dans le régime de Loukachenko ; pourtant Alexandra croit qu’il peut encore se passer quelque chose à Minsk. Selon cette jeune fille calme, les arrestations abusives lors des évènements de mars ont élargi le réseau des mécontents. «  De nombreux parents ont vu leurs enfants se faire arrêter sans raison, et les proches des jeunes emprisonnés ont réalisé qu’il y avait des abus. Mais Loukachenko est un homme fort et nous avons besoin d’un homme aussi fort pour s’y opposer. Et pour le moment il n’y en a pas. »

Malgré la pression quotidienne et la bêtise des cours à l’Université d’Etat, ces jeunes activistes ne sont pas démoralisées. La politique est presque devenue leur raison de vivre et elles n’ont pas l’air d’en pâtir. Au contraire, Katya se sent plutôt à l’aise en Biélorussie même si tout n’est pas facile, elle a les études et elle voyage régulièrement. A ses yeux, la politique n’a pas encore atteint sa vie privée. Pour Alexandra, c’est plus délicat : son ex-petit copain était un opposant connu des autorités. Le régime a longtemps fait partie intégrante de sa vie intime. Mais qu’est-ce qu’une vie privée lorsque aucune vie publique n’existe et que tout est politique ?


* Batika en Biélorussien
** Suite à l’élection présidentielle biélorusse du 19 mars 2006, quelques milliers d’opposants se sont réunis pendant cinq jours consécutifs sur la place d’Octobre, à Minsk. Le samedi 25 mars, l’opposition faisait défiler entre 3 500 et 7 000 manifestants pour un baroud d’honneur, finalement dispersés par la police. Ces opposants contestaient les résultats officiels du scrutin qui donnaient 83 % des suffrages (et un taux de participation de 90%) au président sortant Alexandre Loukachenko. Pour les partisans du Président, réélu pour la troisième fois, grâce à une modification constitutionnelle, ses résultats étaient la preuve de sa popularité. Pour ses réfractaires, ils étaient la preuve du trucage des élections. Les deux avaient tristement raison : Loukachenko est populaire.
*** Alexandre Milinkiévitch a recueilli 30 % des suffrages aux élections du 19 mars.


Rencontre : EM & P#
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Natacha, 29 ans, employée au port d’Illitchovs’k, Illitchovs’k (Ukraine)



Natacha est une jeune femme simple ; une jeune femme comme il en existe dans tous les pays du monde.
Pour nous faire partager son quotidien, Natacha nous a gentiment proposé de nous faire découvrir Odessa. Aujourd’hui, il fait beau. Dans sa nouvelle Audi toute neuve, cette femme aux longs cheveux châtains est gênée de l’intérêt que nous lui portons. A chacune de nos questions et à chacune de ses réponses, elle baisse le volume de son puissant autoradio qui diffuse de la techno ou du rap.
Depuis son enfance, Natacha, 29 ans, n’a jamais réellement quitté la ville maritime d’Illitchovs’k, sauf pour ses études à Odessa, située à quelques kilomètres à l’ouest. Après son diplôme, elle est restée dans sa ville natale pour travailler dans le port de la ville, un immense port commercial qui emploie plus d’une dizaine de milliers d’ouvriers. «  Ce n’est pas un métier facile  », confie-t-elle. Cependant cette jeune femme de caractère ne songerait pas à se plaindre. «  C’est difficile de trouver un travail lorsqu’on est une jeune femme célibataire et sans enfant  », les employeurs appréhendent souvent de perdre leurs employées suite à un mariage ou une grossesse. D’autant plus qu‘une femme enceinte a droit à un congé de trois ans assorti d’un pourcentage de son salaire et de la récupération de son poste à son retour. Mais Natacha n’avait pas le choix : «  à Illitchosv’k, si l’on veut un travail intéressant et un bon salaire  » il n’y a que le port. Alors Natacha est allée travailler dans cette structure tout en sachant pertinemment qu’elle ne pourrait pas y faire carrière. Car, même si 50% des employés sont des femmes, la gente féminine ne gravit pas les échelons dans cet univers. Dans ce «  métier d’hommes  », les femmes n’ont pas toujours leur place.

Nous descendons de la voiture rouge pimpante de notre amie. Nous sommes dimanche, par conséquent un détour par les monastères et les églises de la ville s’impose. Fervente orthodoxe, Natacha noue un léger voile blanc sur ses cheveux et nous raconte les croyances populaires, les icônes et les miracles qui s’y rattachent. Nous sortons en ville et découvrons le quartier des vieux hôtels particuliers. Natacha est heureuse ici. Pour rien au monde elle ne quitterait sa région natale ; rien ne la ferait s’installer à Kiev, «  il fait très froid l’hiver et je n’ai rien là-bas.  »
Quelques heures à marcher dans Odessa aux côtés de cette jeune fille réservée suffisent à nous faire partager son idée. La mythique Odessa est beaucoup plus agréable que Kiev. Les boutiques et les cafés y sont aussi nombreux que sur la capitale mais la mer ouvre la ville au monde. Pourquoi aller ailleurs ? De temps à autre, pour les vacances, cette jeune femme d’Illitchovs’k part en Biélorussie ou en Russie où vit encore une grande partie de sa famille. Car elle est, comme la majorité des habitants du sud de l’Ukraine, d’origine russe ; ses parents sont arrivés dans les années 60 pour travailler dans le port d’Illitchovs’k. Bien que possédant un passeport ukrainien, Natacha se dit russe. D’ailleurs, à part quelques mots d’anglais qui lui restent de ses études, elle ne parle que russe et à peine ukrainien, «  même si je le comprends parfaitement.  »
Nous nous arrêtons prendre un café près des escaliers de Potemkine. «  Es-tu mariée ?  » A notre interrogation, le visage de Natacha, jusqu’alors fermé et distant s’illumine d’un grand sourire. «  Je me marie dans cinq mois.  » Cette grande brune aux cheveux longs se laisse aller à ses rêveries ; l’amour la ravit. Heureuse de pouvoir parler de son fiancé, elle nous confie leurs préparatifs de mariage et leur projet de vie : «  se marier, avoir des enfants, et après pourquoi pas acheter une datcha.  » Mais son futur mari est un marin et les deux tourtereaux ne se sont fréquentés qu’un mois avant que le marin odessite ne prenne la mer pour cinq mois. «  Ça a été le coup de foudre. On a prévu de se marier dès son retour.  » Le temps est long sans son prince charmant, mais «  il y a les sms et on peut s’appeler.  » Et puis le jeune homme lui a gravé des disques de musique qu’elle écoute en conduisant. Bien que cette absence lui pèse, Natacha préfère s’y faire car les départs en mer feront son quotidien après son mariage. En parlant de son futur mari, des endroits où ils se sont promenés ensemble, son visage s’embellit et les yeux de Natacha brillent ; à croire qu’ici aussi, dans le sud de l’Ukraine, l’amour soit une bouffée d’oxygène pour des jeunes filles qui ont parfois un quotidien monotone.



Rencontre : EM & P#
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Aliona, 24 ans, professeur de français, Nisporeni (Moldavie)



Aliona paraît bien jeune pour être professeur, surtout face à ses étudiantes adolescentes très féminines et très mâtures. Il y a trois ans, lorsqu’elle a pris son poste à l’âge de 21 ans, ce jeune professeur de français devait souvent être prise pour une élève.
Mais Aliona s’en fiche. Elle aime la langue française et apprécie son métier, même si elle ne voulait pas venir enseigner dans sa ville natale Nisporeni. Bourg de 15 000 habitants à l’ouest de la capitale, Nisporeni embête cette jeune fille souriante. « Ici, il n’y a ni discothèque, ni restaurant agréable, ni théâtre, ni cinéma... » Ce que voulait cette jeune fille, c’était rester à Chisinau après ses quatre années d’études, « mais je n’aurais pas pu vivre avec mon salaire de professeur sur la capitale. » Les 30 heures de cours par semaine qu’Aliona dispense au lycée lui rapportent 50 euros par mois, auxquels elle peut ajouter la centaine d’euros qu’elle gagne en tant que professeur à l’Alliance Française. C’est peu pour vivre, mais cela suffit lorsqu’on vit chez sa tante et qu’on ne paie pas de loyer.

Mais tout n’est pas si simple. Aliona est discrète et ne nous dit pas tout. La directrice de l’Alliance Française nous explique qu’Aliona garde non seulement l’appartement de sa tante émigrée depuis trois ans en Italie, mais aussi ses trois enfants. « Seulement les deux petites dernières de 15 et 11 ans, précise Aliona gênée, l’aîné est grand et étudie à Chisinau. » C’est entre autres pour payer les études de son fils aîné que sa tante a rejoint son mari parti 10 ans plus tôt « faire de l’argent » en Italie. Ce schéma familial est courant en Moldavie, même si d’ordinaire, les parents qui partent travailler au noir quelques années en Italie, au Portugal ou en Espagne confient généralement leurs enfants à une tante âgée, à une voisine ou une jeune grand-mère. Les retours au pays sont devenus rares, et souvent les parents immigrés préfèrent, dès qu’ils sont régularisés, faire venir leurs enfants à leurs côtés. Le quotidien d’Aliona est dur, même si elle s’y est « habituée avec le temps  » explique-t-elle sans se plaindre et en ajoutant, sincère, « et puis que faire d’autre ? ». Intérieurement, cette jeune femme discrète espère que la mère de ses cousines rentrera bientôt et refuse de se plaindre. Elle nous confiera juste qu’elle a l’impression « d’être professeur, jeune femme, père et mère à la fois... »
Jusqu’à son séjour en France il y a quelques semaines, Aliona acceptait sa condition sans trop se poser de questions. En accompagnant sa classe pour un échange scolaire, cette femme persévérante et optimiste dit avoir compris certaines choses. « Avant je n’étais pas aussi ambitieuse. Avant, quand mes parents me disaient qu’il suffisait que je me marie, que j’ai un enfant et un boulot pour être heureuse, j’y croyais... Maintenant j’en envie d’autres choses : d’un séjour linguistique de formation en France ou d’autres choses secrètes. » Prête à faire des concessions et à supporter les responsabilités d’une mère sans avoir choisi de l’être, Aliona refuse de dire qu’elle aime ou qu’elle n’aime pas cette vie, « car si je dis que je n’aime pas je me plaindrais et si je dis que je suis contente, cela signifierait que je n’irais pas plus loin. » Pourtant, rien n’est commode lorsqu’on est une jeune fille et qu’on a deux enfants à charge. Par exemple, Aliona aimerait se marier, mais ce n’est ni facile, ni le moment, surtout si le jeune couple veut son propre logement. « Pour avoir notre logement, il n’y a que deux solutions : soit j’épouse un homme très très riche, soit je dois partir en Europe ce dont je n’ai aucune envie. » Rien ne la tente à l’idée de suivre l’exemple de son oncle et sa tante et de gagner de l’argent en Europe. Certes le gain financier la tenterait, mais le travail et les conditions précaires l’effraient. Avec une conscience rare, cette jeune femme intelligente sait que la vie qu’elle mène ici, malgré tout, est plus agréable que la vie qu’elle mènerait en tant qu’immigrée et sans papier. Comme le dit un proverbe moldave, mieux vaut manger du pain noir chez soi, que du pain blanc chez le voisin.

En attendant que les choses changent et en attendant de pouvoir manger du pain blanc chez elle, Aliona se réjouit de partir à Chisinau ce week-end. Comme le week-end dernier et à chaque fois qu’elle le peut, Aliona rejoint ses copines d’universités qui sont restées sur la capitale. Sa mère viendra garder les filles et notre amie francophone pourra prendre quelques jours de liberté en allant en discothèque, au cinéma ou au café comme n’importe quelle fille de son âge.



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