...Tbilissi, le 26 décembre (Géorgie)
...Erevan, le 25 janvier (Arménie)
...Baku, le 17 février (Azerbaïdjan)
...Achkhabad, le 24 février (Turkménistan)
...Tachkent, le 10 mars (Ouzbékistan)
...Douchanbe, le 1er avril (Tadjikistan)
...Bichkek, le 2 mai (Kirghizstan)
...Astana, le 28 mai (Kazakhstan)
...Moscou, le 12 juin (Russie)
...Tallin, le 6 juillet (Estonie)
...Riga, le 22 juillet (Lettonie)
...Vilnius, le 12 août (Lituanie)
...Minsk, le 31 août (Biélorussie)
...Kiev, le 23 septembre (Ukraine)
...Chisinau, le 14 octobre (Moldavie)
...Tbilissi, le 26 décembre (Géorgie)
Trois jeunes filles entrent, discrètement. Elles passent devant nous. Après avoir hésité sur trois tables, elles s’assoient sur les banquettes à notre gauche. Intriguées par notre présence, elles nous espionnent. Cachées derrière leurs cols roulés, elles rigolent puis nous ignorent. Elles sortent d’examen. La plus âgée commande d’un air hautain un seul coca pour toutes les trois alors que son amie à ses côtés allume une cigarette. Toutes les deux reviennent sur le contenu de l’examen qu’elles viennent de finir. Assise en face d’elles, la troisième, plus sérieuse, commence à lire un polycopié pour réviser la prochaine épreuve.

Nous sommes là depuis une bonne demi-heure. Par la fenêtre, on voit que la rue Chavchavadzis est encombrée par les taxis, les trolleybus et les maaschrutkas. Il fait froid et sec. Sur le trottoir d’en face, l’Université d’Etat de Tbilissi ; sur son parvis, une trentaine de jeunes. Certains ont un examen dans quelques minutes, d’autres s’apprêtent à aller réviser un sujet dans une des salles de travail disponibles. Malgré le vent qui nous glace, les étudiants sont peu couverts : parfois une écharpe, un bonnet, mais aucun d’eux n’a de gant.
Le café où nous sommes installés est calme, mal éclairé et enfumé. Aux murs, comme dans certains pubs irlandais ou certaines brasseries parisiennes, de grandes glaces encadrées de bois vernis. Entre chaque miroir, une reproduction bon marché d’une peinture de Renoir ou Manet. Comme dans la plupart des cafés de la ville, les tables sont alignées contre les murs. De hautes banquettes de bois sombre, recouvertes de fins coussins rouges, permettent d’isoler les tables. Parfois une fine cloison de verre voilé assure une plus grande intimité.
Contrairement à la province, ici à Tbilissi, les filles sortent dans les cafés. Nos voisines fument et continuent à papoter. Plus au fond, près du comptoir, des adolescentes à peine majeures taquinent des garçons en buvant avec eux bières et cafés. Plus loin, d’autres étudiants prennent une limonade ou un thé en relisant leurs notes. Vu l’allure des jeunes clients, ce doit être un café à la mode. Les filles sont maquillées. Certains garçons laissent en évidence leurs téléphones portables - appareils photos sur les tables, à côté de leurs casquettes. On parle un peu fort, juste assez pour se faire remarquer. Une mère et sa jeune fille partagent une limonade et mangent dans un coin un khachapuri, ces pains géorgiens fourrés au fromage que l’on trouve à chaque coin de rue. Doucement, de la pop musique russe et américaine envahit la pièce. De la musique russe et américaine. Cela pourrait ne pas surprendre et pourtant, dans cette alternance de musique étrangère, la situation actuelle de la Géorgie y est résumée. Alors que l’Université arbore sur sa façade le drapeau national et le drapeau de l’Europe, l’immeuble d’en face, à côté de notre café, a encore sa plaque d’entrée écrit en alphabet cyrillique. La Géorgie, malgré sa Révolution des Roses en novembre 2003*, demeure tiraillée entre l’Est et l’Ouest. Entre l’Europe et l’URSS. Alors que les Lada peinent à démarrer, des BMW les doublent malgré les flaques d’eau omniprésentes. Comme un courant d’air, l’URSS est parfois encore présente. Tel un cauchemar pour certains. Tel un doux rêve pour d’autres.
Ainsi, à une table en face du comptoir, quatre serveuses attendent le client, sans autre occupation que celle d’admirer leurs ongles. Comme dans tous les restaurants géorgiens, il y a trop de serveurs ; à un tel point où, aux heures creuses, vous êtes facilement l’unique consommateur face à plusieurs serveuses. Notre serveuse, habillée comme ses collègues d’un pull à col roulé bleu électrique et d’un pantalon noir, ressemble à une Russe avec ses longs cheveux blonds. Dès qu’elle peut, elle nettoie notre table d’une serviette de papier usagée ou notre cendrier d’un mégot. Nous commandons un deuxième café. Notre serveuse nous apporte le menu. Rien n’a changé depuis notre arrivée, il y a plus d’une heure. Malgré le grand Coffee House de la devanture, nous n’avons que deux choix : un « nescafé koffee » ou un « koffee turkish ».
* La Révolution des Roses : en novembre 2003, à la suite d’élections frauduleuses qui donnaient le Président Edouard Chevardnadze (ancien Premier Secrétaire du Parti communiste Géorgien entre 1972 et 1985 et ex-Ministre des Affaires Etrangères sous Michaël Gorbatchev entre 1985 et 1991) pour vainqueur, les Géorgiens sont descendus dans la rue. Ce réveil de la société civile a entraîné l’organisation de nouvelles élections et la prise de pouvoir de Mikhaïl Saakachvili. Agé de 35 ans, Saakachvili est aujourd’hui le plus jeune président du monde.
Texte : EM
Photo : P#
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...Erevan, le 25 janvier (Arménie)
L’Arménie est sous la neige, et même à Erevan, les machrutkas circulent mal. Alors, comme les Arméniens, nous évitons de traîner dans les rues et nous nous réfugions dans les nombreux cafés de la capitale que nous découvrons un par un : le café lounge Orange Red, le tout petit tout propre près de chez nous, le large Marco Polo près de la place de la République. Aujourd’hui, nous avons choisi de nous réchauffer dans le Voush, le café vitré de la Place de l’Opéra.
Un jeune serveur, mal à l’aise d’avoir à faire à des étrangers, vient prendre notre commande : deux cafés. Il n’insiste pas pour que nous prenions autre chose. Personne n’insistera non plus pour que nous quittions la salle après avoir consommé, au contraire, on nous laisse prendre notre temps. Ici comme dans les autres cafés, on ne nous apportera pas l’addition si nous ne la réclamons pas.
Le Voush est un grand café moderne divisé en deux salles : une salle fumeur, où nous sommes assis, envahie d’hommes et une salle non-fumeur, à moitié remplie de familles et de jeunes filles. Irrégulièrement, de petites tables carrées recouvertes de nappes à carreaux en plastique sont installées dans la pièce. De grandes baies vitrées servent de murs et permettent d’observer la vie du parc de l’Opéra et de la rue, comme depuis un aquarium. Sans se lasser, on dévisage les Arméniens qui, d’un pas rapide, rentrent chez eux. Tous évitent de glisser sur les plaques de verglas dissimulées sous la neige récente. On reste au chaud, à contempler le monde, à écouter de la musique et à observer nos voisins. Comme les Arméniens, nous prenons le temps de nous arrêter.
Un second serveur de type plutôt russe nous apporte deux « eastern koffe », ce café revendiqué par les arméniens mais ressemblant étrangement au café turc. Nous le buvons vite, tant qu’il est chaud.
Assez forte, de la musique américaine envahit le café. Sur une télévision, MTV et Fashion TV sont diffusés en alternance, mais personne n’y fait vraiment attention. Les quelques serveurs habillés de vestons et de cravates bleues patientent même devant l’écran entre deux commandes et deux plateaux. Nous devons être les seuls à regarder les mannequins et les clips américains non censurés. A une table de six personnes, derrière nous, deux hommes se chamaillent pour payer l’addition. De l’autre côté, contre la vitre, des jeunes mangent des glaces, malgré les 10 degrés négatifs qu’il fait dehors. L’heure du déjeuner est passé. Alors qu’il y a une demi-heure les consommateurs mangeaient des frites et des kebabs ; maintenant la majorité de nos voisins dégustent un thé et une part de ces énormes gâteaux pleins de crème et de génoises, riches et écoeurants que l’on voit partout. Quelques jeunes hommes fument de longues et fines cigarettes souvent perçues comme féminines chez nous. Ici c’est chic.
Le sol carrelé est recouvert de petites flaques de neige fondue. Alors que dans de nombreux cafés, les femmes de ménage passent la serpillière tous les quarts d’heures, ici on ne vous dérange pas pour la passer sous vos pieds.
En Arménie, tous les serveurs ont cette étrange habitude de vous enlever votre tasse à peine votre boisson finie. Trop vite, sûr de lui, un troisième serveur plus âgé, vient débarrasser notre table, la laissant vide. C’est triste de rester assis dans un café sans verre ou tasse devant soi. On demande l’addition. C’est un quatrième serveur, ne parlant ni russe ni anglais, qui nous l’apporte. A qui devons-nous laisser un pourboire ?
Texte : EM et P#
Photo : EM
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...Baku, le 17 février (Azerbaïdjan)
Dès notre arrivée à Ganja, il y a trois semaines, nous avons compris qu’il fallait oublier les cafés, qu’ils soient turcs ou nescafés. L’Azerbaïdjan est le premier pays de notre périple situé de « l’autre côté » ; du côté où le café est un luxe et où les cafés ont disparu pour laisser la place aux maisons de thé. Ici comme plus loin à l’est, ils existent deux types de tchaïkanas : celles où l’on boit du thé, et celles où l’on joue au Nard, aux cartes ou aux dominos en buvant du thé.
Aujourd’hui, nous nous sommes arrêtés dans une simple maison de thé en plein air. Installée dans un square du centre de Baku, entre le boulevard qui longe la mer Caspienne et la rue piétonne, cette tchaïkana est réputée et est utilisée par tous comme un point de rendez-vous. Les Bakinois s’arrêtent ici une ou deux heures, puis repartent vaquer à leurs occupations. Il est à peine 18h et déjà le soleil se couche. Comme eux, nous nous installons à l’écart, en bout de terrasse. Les sucres débordent d’un petit bol bleu laissé sur la table. Sans question ni menu sur papier glacé, le serveur nous apporte une théière, deux verres, deux soucoupes. S’apercevant que nous sommes étrangers, il revient deux minutes plus tard pour déposer deux cuillères. En effet, seuls les étrangers utilisent des cuillères ; les Azéris, quant à eux, glissent le carré de sucre entre leurs dents ou le déposent sur leur langue et boivent le thé au travers. Les gorgées ont ainsi un goût sucré et les cuillères aucune utilité. Lorsque l’on est pressé, on transvase le thé bouillant dans la soucoupe qui accueille le verre arrondi, et ainsi refroidi, on le boit plus vite à même la soucoupe.
Dans la tchaïkana du parc Malakan, il n’y a ni télévision, ni musique, ni décoration. Seuls les canards dans le bassin au centre du parc assurent une bucolique animation. Les chaises sont des fauteuils de jardin en plastique et les tables de simples tables de bois. Autour de nous, tous les clients sont des hommes. Les femmes ne fréquentent pas les tchaïkanas et ma présence en surprend plus d’un. Il ne se passe pas grand-chose durant l’heure passée à siroter son thé. Seules occupations de nos voisins étudiants : se vanter auprès de leurs amis de la dernière sonnerie de téléphone portable récupérée. A notre droite, on reconnaît un air de Tarkan, chanteur turc réputé. Derrière, c’est un tube russe éléctronisé qui résonne. Les verres se remplissent et se sirotent doucement. Alors qu’au Maroc les verres sont hauts et droits, ici ils sont arrondis et évasés, comme en Turquie. Dans toutes les tchaïkanas, que ce soit à Lahij, à Ganja ou à Baku, nous avons trouvé les mêmes verres à thé, les mêmes sucres et les mêmes théières. Parfois, les théières sont consolidées par une structure de métal ; parfois un fil de perle retient le couvercle à la base ; parfois un bec verseur de métal est rajouté afin d’éviter les gouttes. Malgré ces quelques différences, les tchaïkanas azéries affichent toujours la même simplicité. Une simplicité agréable et chaude, comme le thé que l’on y sert.
Texte et photo : EM
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...Achkhabad, le 24 février (Turkménistan)
Il est dur de trouver un café agréable dans la capitale turkmène. N’ayant pas le temps de flâner, nous avons demandé à une jeune fille du Centre Culturel de nous indiquer les endroits où sortent les jeunes. Après une demi-heure de réflexion, trois lieux lui viennent à l’esprit : un bar pas trop cher envahi de Peace Corps et de jeunes bénévoles en mal de bière, un café chic en périphérie et un petit salon de thé près du Bazar Tikinsky.
C’est dans ce salon de thé que nous avons échoué le matin de notre départ. Nous aurions préféré y faire un tour en soirée, mais les jeunes Turkmènes sortent surtout en journée. La fermeture officielle des bars est à 11h et les consommations ne sont plus servies de longues minutes avant. Au-delà de cette obligation, seuls les bars des grands hôtels, occupés par des Iraniens, des Américains et des prostituées, restent ouverts.
Quelques clients sont assis aux tables rondes et rouges de formica installées au hasard. La salle est grande, mal éclairée et froide. Trois comptoirs le long du mur : le premier à droite en entrant propose des hot-dogs, des pizzas, des beignets de pommes de terre et des petites salades ; le second expose différents gâteaux crémeux et des gelées colorées incrustées de fruits en rondelles ; enfin un bar sur la gauche où sont installées, en ligne, des jus de fruit, des sachets de thé et des boîtes de Nescafé.
L’heure du déjeuner approche. Malgré le soleil agréable qui inonde la ville, pas un rayon de lumière ne pénètre par la longue baie vitrée de la rue. Une mère entre avec son fils. Il sort de l’école, son cartable sur le dos. Tous les deux partagent une pizza et boivent un grand verre de chal, du lait de chamelle fermenté. Deux jeunes femmes s’installent et partagent une glace aux couleurs chimiques recouverte de crème chantilly. Souriantes, elles se parlent à voix basses. Au fond de la salle, un jeune homme laisse refroidir son thé alors que la jeune fille qui l’accompagne, mal à l’aise, joue du bout de sa cuillère avec sa part de gâteau.
On commande un café. Après de longues minutes, deux tasses sont déposées sur notre table. Malgré toute notre bonne volonté, le café est infâme ; on aurait mieux fait de prendre une grande théière de thé vert comme celle du marché Russe. On aurait alors retrouvé les petites bolinettes de porcelaine ; les verres à thé sont restés de l’autre côté de la Caspienne. Pour une fois, aucun portrait du Président n’encombre les murs. Derrière les comptoirs d’alimentation, des figurines des telletubbies sont collées. Sur le mur qui nous fait face, deux Barbies scotchées encadrent l’horloge. L’heure tourne, une chanson russe passe en fond sonore.
Un panneau indique qu’il est interdit de fumer. En dessous de l’universelle cigarette barrée, une note précise le numéro du décret présidentiel. Ancien gros fumeur, le Président à vie Niazov a purement et simplement interdit la cigarette dans toutes les rues et lieux publics après sa lourde opération aux poumons.
Texte et photo : EM
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...Tachkent, le 10 mars (Ouzbékistan)
Trouver un café agréable dans la plus grande ville d’Asie Centrale est une épreuve. Non pas que les cafés soient rares à Tachkent, au contraire, cette immense ville moderne en regorge ; mais agréable n’est pas le terme approprié pour qualifier les bars envahis de néons fluorescents et de musiques criardes qui encombrent la rue piétonne Sayilgoh surnommée Broadway.
Deux cafés sortent de la masse et attirent particulièrement les jeunes : le Café Mir adjacent au supermarché occidentalisé du même nom et le Café X-track au nord de la ville. Après avoir vu le Café Mir, décoré en orange et vert ressemblant plus ou moins à un Mac Donald comme les nombreux fast food nés à la fin des années 90 dans les ex-pays soviétiques, nous avons préféré traverser la ville pour trouver X-track.
En remontant la large avenue Amir Timour, on découvre sur notre droite le fameux café : X-track, un café futuriste aussi appelé Techno Cafe comme le dit l’enseigne. L’intérieur nous plonge dans un décor de jeu vidéo, on se sent soudain bien loin des petites tchaïkanas, ces maisons de thé calmes qui font l’Ouzbékistan et de leurs traditionnels bols à thé décorés de la nationale fleur de coton. Les chaises d’un bleu électrique s’accordent aux tables de verre transparent et les jeunes serveuses sont habillées de salopettes en jean. Des barres de métal et des tuyaux d’aération rappellent l’intérieur d’une manufacture, les photos au mur représentent plateformes pétrolières et usines désaffectées. Il est 5h. Dans la salle, quelques jeunes filles, pour la plupart d’origine russe, venues partager un jus ou un déjeuner tardif ; quelques jeunes ouzbeks, plus discrets que les précédentes, partagent bières et encas frits, sodas et cigarettes. L’endroit est assez chic et moderne pour proposer du café, mais les clients semblent préférer les sodas et les bières.
Une jeune serveuse, Adina, comme l’indique l’étiquette qu’elle glisse dans notre porte serviette, nous apporte les menus eux aussi futuristes, dans un design rappelant les bandes dessinées d’Enki Bilal. Le soir, un DJ mixe des tubes techno sur la table taguée au fond de la salle. On commande un café et un Coca-Cola, un de ces thés noirs délicieux et brûlants n’aurait aucun intérêt dans ce café moderne. Le café est trop dilué et trop nescafé, mais cela fera l’affaire ; c’est déjà un luxe de pouvoir boire un café ici.
Trois ou quatre tubes sont diffusés en boucle dans les haut-parleurs customisés : une chanson d’Eurythmics remixée en techno, un tube russe et deux autres airs célèbres remixés eux aussi. Très légèrement vêtues, deux jeunes filles, apparemment d’origine russe et coréenne, rentrent. La première, très maquillée et perchée sur des talons aiguilles, est habillée d’un t-shirt transparent qui laisse entrevoir un soutien-gorge panthère ; la seconde, les cheveux roses, a enfilé une minijupe très courte et une veste rose toute aussi courte. Elles commandent un simple verre de Coca, et allument une longue cigarette Vogue.
La musique est toujours la même et la lumière faiblit dehors. Il est temps de partir et d’aller boire un thé dans une vraie tchaïkana ouzbeke.
Texte et photo : EM
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...Douchanbe, le 1er avril (Tadjikistan)
Alors qu’hier Douchanbe était envahi par des torrents de boue sous une pluie diluvienne, aujourd’hui il fait beau et chaud dans la capitale. On est samedi, les jeunes sont dehors. Au centre de la ville, sur la large avenue Rudaki, le grand parc de verdure est un endroit agréable pour s’arrêter boire une limonade ou manger une barbe à papa.
Dans un des innombrables cafés en plein air, nous profitons, comme nos voisins, du printemps. Le menu est très limité, quelques boissons gazeuses, des glaces et des hot-dogs. Sur notre table de plastique rouge comme toutes celles installées aux bords des allées, on nous dépose une bouteille de RC Cola et deux hot-dogs tiédasses. Autour de nous, sous des parasols cassés et colorés, une famille partage un pilav brillant d’huile de coton, à côté, des jeunes hommes mangent, en silence, des chachliks à la main avec des lipioschkas. Les hauts platanes apportent de l’ombre aux femmes qui promènent leurs enfants. Sur des bancs à l’écart, quelques jeunes amoureux discrets et distants parlent, les couples engagés et officiels quant à eux partagent une glace en face à face. Ils commandent alors dans une couppelle de métal, 200g de glace au lait avec des éclats de cacahuètes et un cornet qu’ils effritent à la main. Parfois une larme de faux chocolat ou de sirop rouge décore la glace « à l’italienne ».
Notre Coca comme nos hot-dogs ne sont pas très bons, mais l’essentiel ne se joue pas dans nos assiettes.
Derrière nous, un grand Lénine, le bonnet à la main, a la démarche de l’homme de l’avant et du futur, sûr de lui et plein d’espoir. A ses pieds, une fillette salit ses chaussures rouges vernies dans une flaque sous les cris de sa mère.
Plus loin le parc d’attraction bât son plein. Il est 16h, presque tous les jeux sont allumés. Ici, on retrouve les mêmes amusements que dans tous les parcs décrépis et rouillés des villes de l’ex-URSS : la grande roue lente et grinçante, les balançoires en vis-à-vis qui montent jusqu’au ciel, les balançoires nacelles qui tournent et s’envolent à la force de grosses hélices, le train de montées et descentes faussement vertigineuses, la toupie qui tourne très vite pour plaquer les plus téméraires contre ses parois, et quelques petits jeux moins périlleux pour les enfants. Les cris et les rires fusent, alors qu’une musique moderne de mauvaise qualité crépite sur le poste d’une petite gargote. Dans les allées de graviers, quelques jeunes rebelles habillés de vêtements étrangers, de casquettes et de décolletés, déambulent en bande. Ils parlent fort, se prennent la main et se font remarquer. Pourtant, comme les jeunes moins aisés et plus discrets, ils prennent leurs tickets pour les balançoires qui volent et mangent une glace en marchant.
A l’entrée du parc, sur notre droite, un photographe attend le client, une cigarette à la main. Entre deux platanes, ce jeune homme a tendu un décor de plastique représentant une belle mosquée d’or, autour de laquelle quelques peluches et stars de cartons sont mises en valeur. D’après son présentoir, on peut choisir et construire sa photo selon ses envies : un cliché avec un teletubbie, Jean-Claude Vandamne ou une star de cinéma indien grandeur nature, ne vous coûtera à peine plus d’un dollar.
Notre coca et nos hot-dogs avalés, notre serveuse nous apporte l’addition sans politesse. L’ensemble nous revient cher, trop cher pour le service et le confort, mais avec l’activité autour de nous, c’était mieux qu’une séance de cinéma.

Texte et photo : EM
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...Bichkek, le 2 mai (Kirghizstan)
Sur les petits napperons de coton tissé qui protègent la plaque vitrée qui nous sert de table, une serveuse élancée dépose notre traditionnelle commande : deux cafés noirs, sans lait et sans sucre s’il vous plaît. Silencieusement, elle patiente debout à côté de nous en attendant que l’on commande autre chose. Malgré notre silence et les menus fermés en bout de table, elle attend. Désolé, mademoiselle, mais pour le moment cela nous suffit...
Face à l’Université Arabaev derrière la place Ala-Too le grand café de verre KENT ne peut passer inaperçu. Pourtant il n’est pas particulièrement à la mode ; il est simplement en face de l’Université et à côté du nouveau magasin Benetton. On entend souvent dire que Bichkek est la ville des cafés en Asie Centrale, mais étrangement aucun café ne sort du lot ou fait parler de lui, à part les onéreux cafés d’expatriés. A chaque coin de rue, des cafés et des bars qui se valent à quelques distinctions près : ici les salades sont plus généreuses ou plus fraîches, là les bières sont réputées moins chères, plus loin c’est le café expresso qui est abordable et pas trop sucré...

C’est l’heure du déjeuner. Bien que la salle soit pleine d’étudiants et d’employés des firmes avoisinantes, l’ambiance est calme. Décorée de carrelages et de vitres, la large salle en rez-de-chaussée est propre et lumineuse. Au plafond, quelques lampes modernes se reflètent dans les tables de vitres sur lesquelles des fausses gouttes d’eau à paillettes étincellent. Assises près de la baie vitrée, comme pour se laisser observer par les passants de l’avenue Kiev, trois copines très fashion laissent en évidence sur la table leurs paquets de cigarettes fines et leurs portables dernière génération. La première boit une bière, la seconde un café, la dernière un jus de fruit. Sur la table quelques chips et croûtons de pain aromatisés laissent de fines miettes entre les cendres.
Un homme entre, commande un borsch* ainsi que quatre mantis**. Discrètement un couple s’embrasse. Il n’y a pas que les plantes vertes posées sur les rebords des fenêtres qui remarquent ce geste de moins en moins surprenant à Bichkek.
Quatre hommes en costard cravate dévorent à grosses cuillérées des assiettes composées de katelietis***, de purée et de salade de choux. La bouche pleine, chacun leur tour, ils décrochent leurs téléphones portables ; et raccrochent, apparemment soulagés, après n’avoir prononcé qu’une série d’onomatopées.
D’autres jeunes étudiantes sérieuses, les cheveux tirés en queue de cheval et habillées de jeans très serrés, partagent une salade et une omelette. Au dessus du bar éclairé d’un néon bleu, MTV Russe continue de diffuser des clips musicaux. Par un effet de décalcomanie étrange, le maquillage et les tenues des jeunes filles de la salle ressemblent à une perle et à un ruban près à ce que portent les déesses qui se trémoussent sur l’écran plat de marque chinoise.
A l’extrémité de la salle, une jeune femme seule laisse refroidir la dernière gorgée de son café, inspirée par un gros ouvrage de sciences linguistiques.
L’homme au borsch et aux mantis a terminé son repas. Il n’est resté qu’à peine 20 minutes. Emportées par leur conversation féminine, les 3 copines fashion sont là depuis plus d’une heure. Les serveuses fines et élancées s’activent en silence, comme de gracieuses danseuses de ballet. Après un signe de la main, l’une d’entre elles nous apporte l’addition cachée dans l’éternel livret de cuir. Nous laissons la monnaie à l’abri sous le cuir, et nous dirigeons vers la porte. Dans un murmure, notre danseuse d’opéra nous salue du coutumier priaditi, c’est-à-dire revenez.
* Borsch : soupe russe chaude préparée avec du chou, de la betterave, de la crème, des oignons et parfois de la viande.
** Mantis : gros raviolis traditionnellement farcis à la viande de mouton et aux oignons.
** Katelietis : croquettes de viande aromatisée aux herbes et à la chapelure
Texte et photo : EM
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...Astana, le 28 mai (Kazakhstan)
Assis sur des hauts tabourets en bois, accoudés au bar face à des pompes à bières Holsten et bercés par une chaîne musicale francophone, nous avons du mal à nous dire que nous sommes à Astana. Le serveur est russe, la responsable de salle kazakhe, les clients turcs, russes, tatars et kazakhs. Youri, le barman, dépose nos consommations : un demi d’Amstel et un expresso. Un vrai café, tiré d’une vraie machine italienne. Le premier depuis cinq mois, un régal, même s’il est un peu trop serré.
En journée, il fait trop chaud pour sortir dans les rues de la capitale et d’après ce que nous avions entendu, il fallait sortir tard, après le dîner, pour rencontrer des jeunes. Dans l’après-midi, nous avions repéré le fashion bar Fifty Fifty, mais maintenant, seules quelques stars trop apprêtées à notre goût y étaient installées. Face au réputé fast food turc, Oasis est un café discret « où vous pourrez boire bière et café » nous explique une jeune fille qui attend le bus.
La salle de l’étage ressemble à un décor de théâtre italien avec ses fausses colonnes, son lierre en plastique et ses tissus tendus. L’ambiance est différente au rez-de-chaussée ; le carrelage et la peinture à l’éponge des murs rappellent une cuisine traditionnelle. La bouteille d’absinthe sur le comptoir de verre ne fait qu’affermir cette impression. Sur les murs, des peintures bon marché représentant Le Moulin Rouge et Notre Dame se mêlent à des boîtes aux lettres et des petits lampadaires londoniens. Plusieurs tables de bois sombre sont disposées contre les murs. A la table plus éloignée, un couple de jeunes kazakhs finit un dîner romantique. On devine aisément qu’ils ont réussi professionnellement ; comme la majorité des jeunes de la capitale, ils doivent être consultants ou fonctionnaires. Derrière eux, deux hommes d’une cinquantaine d’années, partagent une pinte. Détendus, ils parlent affaires, au dessus du traditionnel fromage Chechil émietté dans une coupelle. A côté, quatre hommes plus jeunes fument autour de leurs bières blondes. Ces jeunes turcs, bronzés et les cheveux gominés, ont réussi dans la capitale, comme beaucoup d’autres, grâce aux buildings et aux gratte-ciel commandés par le Président qui envahissent les rues. A la télévision, le rock déjanté de Robbie Williams remplace la complainte larmoyante de Britney Spears. La musique n’est pas trop forte, l’atmosphère est calme et détendue et l’on entend à peine ce que se confient nos voisins. Sur la table derrière nous, trois jeunes femmes papotent en sirotant un apéritif. Maquillées, habillées de robes séduisantes, leurs sacs à main sont assortis à leurs escarpins. On pourrait croire qu’elles reviennent d’un gala ou qu’elles se rendent à une réception de VIP. Mais, il n’en est rien, toutes les jeunes filles s’habillent ainsi à Astana. Derrière ces gravures de mode, un homme turc s’apprête à quitter la salle avec sa compagne russe. Leurs tasses à cafés sont vides et il attend la monnaie.
Nous devons être les clients les plus jeunes du bar, sortir est un luxe réservé aux gros salaires. Lorsque l’on est jeune et qu’il fait beau, on se retrouve plutôt dans les parcs. Pour fêter la fin des examens, les étudiants se sont réunis ce soir sur la place du Parlement, autour de la fontaine illuminée. Dans une ambiance détendue et calme, ils y partagent bières et jus de fruits.

Il est près de minuit, la salle se vide doucement. Quelques jeunes aisés rentrent, et commandent thés et bières. Il est temps pour nous de partir. Malgré l’heure, le trafic est encore intense dans l’avenue Respublika, éclairée par des néons et des enseignes lumineuses. Nous qui pensions être contraints de rentrer en taxi, quelle surprise de s’apercevoir que les bus roulent encore à cette heure tardive. Quatre jeunes hommes gais montent au même arrêt que nous. Le plus âgé sort sa doumbra, l’instrument traditionnel kazakh, et commence à gratter les deux uniques cordes de l’instrument de bois. Ces trois amis entonnent un chant rythmé et agréable. Personne n’intervient. Certains passagers accompagnent ces chanteurs joyeux d’un murmure. Le bus continue son trajet, comme si de rien n’était et nous nous laissons bercer par la mélodie. Astana est vraiment une ville surprenante.
Texte et photo : EM
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...Moscou, le 12 juin (Russie)
Les endroits à la mode à Moscou sont les endroits chics et chers. Moscou est la ville avec le plus de milliardaires au monde, c’est un fait. Tout s’achète, se monnaie et le bon marché n’existe pas. Il faut se faire voir et être vu, il faut se faire remarquer et tous les moyens sont bons pour cela : la voiture, le décolleté ou le téléphone portable. Au milieu des endroits chics et chocs, des cafés House et des restaurants étrangers, deux places font parler d’elles : les cafés du Goum et l’Etaj. L’ancien temple du shopping à la soviétique et le nouveau sanctuaire du capitalisme attirent et séduisent.
Au bord de la Place Rouge, sous les grandes verrières de vitres du Goum, le temps a passé. Pourtant Lénine est toujours là, en face du grand bâtiment de pierres blanches aux portes automatiques. Les boutiques ont changé, depuis quelques années déjà L’Oréal, Kenzo, Sonia Rykiel ou encore Svarovski ont investi les lieux. Hormis les vieilles femmes qui mendient aux abords de la Cathédrale St Basile, qui se souvient encore des longues files d’attente pour obtenir quelques produits que proposaient alors les boutiques à moitié vides de ce magasin universel d’état ? Assis au premier étage du centre commercial (soit au rez-de-chaussée par nous français), nous regardons les curieux et les acheteurs déambuler. Une légère musique jazzy démodée enveloppe les balustrades et les lampadaires inutiles dans une ambiance rétro ; on pourrait presque se croire dans les années 20. Aujourd’hui, comme hier et demain, les touristes en tongs et en pantalon zippé croisent les Nouveaux Russes maquillées et parfaitement bronzés. D’un côté, on regarde, on prend des photos et on s’étonne de ce que l’on voit en vitrine, de l’autre on demande les prix, on se renseigne sur les tailles et on essaie un ensemble « français ». Les milliardaires moscovites s’habillent ici ou à l’étranger. Coincés entre Pierre Cardin, Moschino et Burberry, nous assistons à un défilé de mode de grandes marques. Une jeune fille trop maigre passe sous mes yeux, sans poitrine ni hanche, sa longue chevelure brune la féminise. Perchée sur des hautes chaussures à bouts ronds rouge vif, elle porte fièrement une large ceinture Dolce & Gabbana sur un jean stretch bleu clair. Sur sa fesse gauche, les initiales d’Emporio Armani en strass blancs et roses. Et comme toute jeune aisée qui se respecte, elle porte à l’épaule un sac Louis Vuitton des plus classiques. Dans cette panoplie parfaite et complète de la star qui s’identifie à Paris Hilton, il ne manque rien. Je n’arrive pas à voir la marque de sa veste en velours, mais elle doit avoir quelque part un logo Diesel ou Gucci... à moins que ce ne soit une veste bon marché Terranova ou une fausse Chanel.
Plus haut sur la Tverskaya Ulitsa, la réputation du café restaurant ETAJ n’est plus à faire. Depuis son ouverture il y a 4 ans, c’est LE café par excellence des jeunes moscovites de 25 à 30 ans, tout du moins des jeunes fortunés car les moins aisés, c’est-à-dire la majorité, se retrouvent avec guitare et bières sur la place d’Okhotny. A l’entrée du bar, l’ambiance est donnée : face control et DJ de 20h à 23h. La musique est quelconque, mais elle est diffusée jusque dans les toilettes. Nous oublions notre consommation et admirons la décoration : des lampes de verre soufflé multicolores, une sculpture étrange de femme pendue au plafond et des joyeux portraits photographiques des clients et des employés déguisés. A part ces photos, rien n’est tellement réussi mais on y croit. L’ensemble maladroit fonctionne : nos sièges sont désagréables mais design, de petits galets recouvrent des néons bleus au pied des murs, les fils des lustres ne sont pas cachés et un vulgaire tableau de liège à l’entrée gâche l’ensemble. Mais le plus amusant lorsque l’on prend un café à l’ETAJ, ce sont les clients. D’un côté les femmes, de l’autre les hommes. Les hommes dévisagent les filles alors que les filles détaillent autant la gente masculine que féminine. On vient pour observer et surtout pour se faire voir. Toutes les filles se ressemblent. Sûres d’elle et sexy, la majorité a de longs cheveux blonds décolorés. Une moitié s’est habillée d’une jupe très courte et d’un t-shirt coloré original, l’autre moitié a enfilé un pantalon ajusté et une veste cintrée. Les hommes sont quant à eux musclés et stylés. Le haut est pensé en harmonie avec les chaussures italiennes, les manches des vestes sont remontées et le pantalon bien coupé. Tous affichent un vêtement de marque, mais encore une fois un œil expérimenté reconnaît le pull soldé d’une marque bon marché. Ici, comme au café du Goum, nos cafés sont délicieux et chers et les serveuses amorphes. Mais l’essentiel n’est-il pas toujours dans la salle ?
Texte et photo : EM
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...Tallin, le 6 juillet (Estonie)
Nous aurions pu, pour une fois, prendre un vrai café sur une vraie terrasse en plein air, au soleil. Mais alors nous aurions dû mettre les pieds dans un attrape touristes hors de prix installé près d’un monument historique de la vieille ville ou dans un des multiples bars raffinés et épurés qui envahissent Tallinn. Ces bars sont certes agréables et abordables mais n’ont rien de spécifiquement estoniens. Ils ont tous le même style art déco, les mêmes fauteuils aux formes géométriques colorées, les mêmes lustres étudiés et la même vaisselle asymétrique de tous les lieux qui se disent branchés. Nous aurions aussi pu boire un vrai expresso dans un des cafés de la chaîne Double Coffee similaires aux Starbucks Coffee ou encore prendre le temps dans un des pubs irlandais qui font fortune avec les diffusions en direct du mondial de foot. Nous aurions pu, enfin, nous enfoncer dans un fauteuil défoncé en cuir d’un sous-sol enfumé de la vieille ville, y écouter du rock estonien et boire de la Saku* jusqu’à plus soif..
Mais nous avons préféré nous installer dans un petit bar soi-disant quelconque de la vieille ville : le Valli Baar. Plus qu’un véritable bar, le Valli Baar est plutôt le prolongement de la rue. Ici, il n’y a ni menu ni addition, juste des étiquettes enfilées sur les goulots des bouteilles présentées en évidence sur la sobre étagère du bar. Sur les étiquettes, on peut lire le prix et le nombre de centilitres servis. Ici, il n’y a pas non plus de décoration au mur, juste des publicités d’alcools démodés imprimées sur des miroirs encadrés et un vieux bouquet en plastique à côté des pompes à bières. Le Valli Baar pourrait être un de ces bars sans prétention de Barbès, de Brooklyn ou encore des bas-fonds de Moscou, ces bars comme ils en existent peu, ces bars où à peine arrivés on se sent déjà un habitué. Mais le Valli Baar est tallinnois.
Il est minuit. L’atmosphère est familiale et intime dans cet estaminet. Pas de tables ni de chaises, seul un comptoir en forme de U occupe l’espace de l’étroite salle. Moins d’un mètre sépare le zinc du mur que de simples tabourets en bois fixés au sol encombrent en partie. Pour aller aux toilettes ou rejoindre la sortie, il faut donc se faufiler entre les clients et lever haut sa pinte pour ne pas qu’elle se renverse. En face de nous, un vieil homme, lunettes fumées foulard de soie autour du cou et costard blanc, bavarde avec sa voisine, une touriste finlandaise qui a depuis longtemps fini son café. Deux femmes partagent du mousseux et ignorent tant bien que mal leur voisin russe qui leurs fait du gringue. Un homme, appuyé sur sa main, ronfle doucement sur son tabouret confortable. Deux hommes musclés silencieux jouent avec leurs montres et partagent parfois une impression devant des pintes de bières pleines. Sept jeunes anglais déjà bien gais entrent, pressés de continuer une soirée d’enterrement de vie de jeune garçon avec des tequila frappées. Un couple, intime depuis quelques minutes ou depuis quelques années on ne sait pas bien, se cherche et se taquine. Perdu, un touriste japonais essaie de suivre le débit de boissons de ses voisins, trois étudiants estoniens qui boivent goulûment et impassiblement leurs pintes de blonde. S’ajoutent à ces clients, une poignée de couples amoureux et de clients égarés. Le serveur, quant à lui, s’active derrière le comptoir sans se presser. Seul maître des lieux, il prend le temps de servir chaque client et d’échanger deux mots sur le temps et le cours de la vie.
Mais ce petit bar convivial ne serait rien sans son accordéoniste. Quand il sent le moment propice, un homme discret et bourru s’assoit près de la vitrine. Alors, comme on sortirait de son papier cadeau un verre en cristal, il sort son instrument de sa boîte de cuir, puis il étend sa vieille serviette rouge sur sa cuisse gauche et commence, doucement, à faire grincer son accordéon aux boutons de nacre. En quelques secondes, un son mélodieux et grinçant envahi le goulet qui sert de bar. Tantôt selon un rythme démodé estonien, tantôt rappelant des classiques des fêtes populaires, une musique joyeuse entraîne des sourires et des applaudissements. Des couples se forment et valsent, étourdis par l’alcool.
Etrangement, les danseurs semblent tournoyer lentement, très lentement. Peut-être avons-nous trop bu ; à moins que ce ne soit le Valli Baar qui vive au ralenti.
Pour vous imaginer assis au zinc du Valli Baar, prenez une bière fraîche et cliquez ici.
* Bière estonienne bon marché
Texte et photos : EM
Vidéo : P#
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...Riga, le 22 juillet (Lettonie)
Sur l’avenue Barona, dans la ville dite moderne de Riga, l’endroit ne paie pas de mine. Une grande devanture ocre, à peine travaillée, sur laquelle on peut lire Istaba Gallery (la Chambre Galerie). Hésitants, nous entrons pour vérifier les dires poétiques de la carte de visite que nous tenons à la main : ambiance artistique, cadre démocratique, atmosphère pour les esprits libres... Sans hésitation nous laissons la galerie d’art et de design en bas pour rejoindre la coursive à l’étage, telle une soupente le long des murs. Le café est petit et ne peut contenir au maximum qu’une vingtaine de personnes. Un air d’électro-rock berce l’ambiance. De chaque place, nous pouvons admirer en contrebas les œuvres d’art de la galerie. Ici, on vend tout et n’importe quoi. Une seule condition : que l’objet soit pensé, étudié et unique comme une œuvre d’art. Des boucles d’oreilles en pompon de laines mêlées et des livres d’art édités en letton côtoient des toiles abstraites, des cartes postales anciennes et modernes, de la vaisselle faussement vieille et des peluches d’oursons maigrelets. Un jeune punk les cheveux en pétard entre. Habitué, il s’assoit et prend sur ces genoux une large corbeille de pin’s où sont reproduits des slogans lettons. Il en achète deux et sort aussi discrètement qu’il est entré. S’il avait voulu, il aurait aussi pu dégoter des boîtes d’allumettes carte de visite de la galerie, une horloge design qui repose sur un balai, des petits personnages sculptés grossièrement dans du bois ou encore du carrelage représentant les tickets de bus de nuit de la capitale...
Nous choisissons une table dans un coin et commandons un café et un jus de prune. Agréablement installés sur des fauteuils de bois zen, nous pouvons observer le petit monde qui nous entoure. On est samedi après-midi et pourtant la salle est quasiment vide. Tout le monde est à la plage ; rares sont les Lettons qui restent à Riga par cette chaleur. Il y a bien quelques personnes dans les nombreux « Double Coffee » qui occupent chaque coin de rue, mais ces endroits sont sombres et rien d’intéressant ne s’y vit. Istaba est une petite bufete sans prétention. Pendant l’année, on y organise des dîners collectifs autour du nouveau concept à la mode de l’art culinaire. Mais en plein mois de juillet, l’ambiance est plus calme. Les deux serveurs ont le temps de discuter. La jeune fille de la galerie du rez-de-chaussée, les cheveux rasés et vêtue d’un débardeur trop large d’un groupe de rock et d’un jean ultra moulant se régale d’une tartine alors que son collègue du bar, un grand jeune homme fin aux très longs cheveux blonds tenus en dreadlocks sur le haut du crâne, se réveille avec un long café. Quelques chansons tristes de Noir Désir remplacent maintenant le rock de notre arrivée. Autour de nous, on compte seulement cinq clients. A notre opposé, un couple sirote deux verres de vin en feuilletant un magazine sur l’actualité artistique de Riga. Un homme d’une trentaine d’années, debout, savoure paisiblement une bière en lisant les affichettes et en observant la galerie. Enfin, derrière nous, deux femmes parlent doucement, accompagnées d’un enfant turbulent. Sur leur table, un grand bouquet de fleurs champêtres dans une carafe. Les Lettons aiment les fleurs et les fleuristes à chaque coin de rue semblent le savoir : il est courant, lorsqu’on arrive dans un restaurant avec un bouquet de demander au serveur de les faire tremper dans une carafe d’eau. Dans cette ambiance artistique, personne ne fume. Depuis le 1er juillet, il est interdit de fumer dans tous les lieux publics y compris certains parcs. Les habitudes des noctambules et des amoureux des cafés ont changé ; comme à New York, chaque soirée est un incessant va-et-vient entre la rue et le bar pour les quelques fumeurs dépendants... Mais l’essentiel d’Istaba est dans le cadre dit démocratique de la salle. Le café qui entoure la galerie est séparé en cinq parties, chacune décorée d’une manière différente. L’espace à l’opposé du bar, où deux jeunes femmes partageaient un thé il y a quelques instants, est le plus original. On y trouve principalement un large canapé de velours rouge, du papier zèbre, un abat-jour suspendu en perles et une table noire basse. Notre coin est le plus épuré, d’inspiration asiatique. Sur notre mur de ciment à peine badigeonné, un interrupteur est peint en blanc, l’autre en noir. A côté de nous, un espace coloré comme une toile de Matisse ou de Picasso semble figé ; dans un renfoncement du mur bleu vif, une poire jaune, une pèche rouge et une pomme jaune dorment. Plus loin, deux fauteuils assortis autour d’une table basse et sous une lampe de tissus forment un coin plutôt bourgeois, pas si différent de l’espace si design et si romantique près de la fenêtre.
On se sent bien à Istaba. Emus, nous comprenons que les chansons chamarrées diffusées depuis quelques minutes ne sont autres qu’un concert privé de Manu Chao pour France Inter. Le nom est bien trouvé pour ce petit bar intime, c’est vrai que l’on se croirait dans sa chambre.

Texte et photos : EM
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...Vilnius, le 12 août (Lituanie)
Le bar club Absento Fejos (Les Fées de l’absinthe) est l’endroit à la mode à Vilnius. Il n’a ouvert ses portes il y deux mois seulement, mais déjà tout le monde en parle. A écouter les Vilnois, personne n’y est encore allé mais chacun répète « il faut absolument que j’y aille ». De l’extérieur, l’endroit ne paie pas de mine, mais après ce que nous avions entendu, nous ne pouvions nous retenir de nous y arrêter quelques instants. Nous sommes samedi soir. Il est 23heures et des poussières. Ce mystérieux café n’est ouvert que le soir, après 19h. A peine avons-nous mis les pieds à l’intérieur que nous ne pouvons pénétrer plus loin : une foule inimaginable encombre le bar aux allures de grotte. Chaque centimètre carré est occupé par une jeune fille stylée ou un jeune homme décontracté. A croire que tous les jeunes de la capitale se sont donnés rendez-vous ici ce soir. Mais c’est tous les soirs la même ambiance électrique, parait-il. A peine prenons- nous conscience du monde alentour que nos yeux se portent sur les murs et le plafond et là, nous nous laissons ensorceler. Des lampes en pâte de verre aux couleurs passées parsèment le plafond voûté. Sur le bar, des bougies rouges pétillent, calées dans des grands chandeliers de bois. Aux murs, de minuscules niches ovales accueillent des anciennes cartes postales friponnes en noir et blanc. De tous côtés, des chaises éclectiques, des tabourets aux coussins confortables, des petites tables de ferrailles rondes et même une méridienne en velours sombre. Nous nous enfonçons dans cette caverne de fées, si kitsch et si amusante. A chaque regard, nous découvrons une nouvelle photographie frivoles ou une nouvelle lampe colorée. Entre un décor de conte féerique et celui d’une brasserie du Paris des années 30, Les Fées de l’Absinthe laisse rêveur. On se croirait dans une grotte fantastique. Ou alors dans la maison de Peter Pan. On ne serait d’ailleurs pas étonné de voir surgir la Fée Clochette ou le Capitaine Crochet.
Les yeux ébahis et fatigués par tant de richesses et de surprises, nous laissons la musique lounge originale nous bercer. Autour de nous, les tables sont encombrées de verres vides accompagnés de serviettes en papier noir. Parmi les cadavres secs, on devine de la bière au demi-litre, du vin rouge et du champagne. Des glaçons et des feuilles de menthe sont les seuls restes des mojitos sirotés. Et partout de petits verres de cantine où quelques centilitres d’absinthe ont laissé un résidu vert. Par contre, nulle cigarette ou cendrier ne vient encombrer les guéridons, l’endroit est non-fumeur. Pour les accros, une terrasse aux allures de patio italien, d’où part un escalier de bois qui ne mène nulle part, est réservée à cet effet. La décoration de ce café aux milles merveilles ressemble à ses clients : inattendus et originaux. Alors que les garçons sont habillés d’un simple t-shirt sérigraphié ou d’une chemise quelconque, les jeunes filles ont chacune fait preuve d’une inventivité étonnante. La grande blonde à nos côtés a une jupe courte et un haut large et léger ; plus loin nous retrouvons l’éternel pantalon noir tombant sur des sandales fines à talons hauts. Ici c’est une robe colorée des plus élégantes, là un minishort blanc et des hautes bottes noires, derrière nous une jeune fille est simplement en jean troué et en débardeur sexy... Il y a autant de tenues que de jeunes filles et toutes rivalisent en féminité et en beauté. Etonnement, ces jeunes filles fines ne sont ni vulgaires, ni aguicheuses, ni malsaines ; au contraire, elles sont simples, à peine maquillées et bien dans leur peau. Tout le monde se salue. Nous devons être les seuls étrangers. Les jeunes filles assises au comptoir se laissent draguer. Quelques garçons donnent l’impression de venir faire leurs choix ; et des demoiselles souriantes flirtent ouvertement au plus grand plaisir des Don Juan d’un soir. Malgré sa réputation, Absento Fejos n’est pas un club sélect ; au contraire, entre les curieux et les habitués, entre les jet-seteurs et les fêtards d’un soir, l’ambiance est plutôt bon enfant.

Mais ce bar est avant tout le paradis des buveurs d’absinthe. Sur une bouteille aux tintes vertes, un vers poétique : « Une danseuse aux yeux d’émeraude enflamma, parait-il, l’imagination du distillateur de la Belle Epoque ». Notre serveuse nous apporte nos cocktails à base d’absinthe. Nous trempons nos lèvres dans l’alcool âpre et sucré. Nos sens et nos imaginaires s’envolent vers des contes de lutins et d’elfes. La jeune serveuse souriante disparaît. Ni femme, ni enfant, sa robe de petite fille coquine en taffetas vert la fait ressembler à un papillon ou à un éphémère. A moins qu’elle soit une des fées de l’Absinthe ?
Texte et photo : EM
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...Minsk, le 31 août (Biélorussie)
Il pleut depuis deux jours sur Minsk. Une ville sous la pluie, ce n’est jamais très agréable, surtout lorsqu’elle est construite selon un canon de beauté qui peut laisser à désirer. Il est 14h00. Comme d’habitude, le croisement de l’avenue Lénine et de la large avenue de l’Indépendance est le coin le plus encombré du centre, et comme la foule qui nous entoure nous nous dirigeons vers l’endroit le plus à la mode et le plus démocratique de Minsk : le Mac Donald’s. Avec son large M arrondi perché en haut d’un bâtiment parfaitement soviétique, le réputé fast-food américain ne passe pas inaperçu.
Comme les cinq autres restaurants de la chaîne, le Mac Donald’s de l’avenue du Père de la Révolution Bolchevique ne désemplit jamais. Nous y entrons par intérêt : c’est ici que l’on trouve le café au meilleur rapport qualité prix et c’est ici également que la majorité des Biélorusses traîne. Que l’on ait les moyens ou non, que l’on soit de la province ou de la capitale, le Mac Donald’s reste aux yeux de tous symbole le plus visible de l’ouest et de la fin de l’URSS que la Biélorussie compte aujourd’hui. Pour certains, aller au Mac Do’ est encore un évènement exceptionnel, et comme à Moscou au début des années 90 on se doit de faire un effort vestimentaire avant d’aller avaler un hamburger suintant de sauce. Entourés de familles avec des enfants en bas âge, de jeunes femmes excitées, de bandes d’adolescents rebelles, de couples d’une quarantaine d’années et deux petites filles en justaucorps de gymnastes, nous suivons la masse impatiente qui fait la queue. Les employés enregistrent vite les commandes et les plateaux défilent. Les jeunes emportent souvent une glace pour moins de 20 centimes d’euros ; les consommations sont moins chères que les cafés chics et à peine plus chères que les fast food locaux.
Quand vient notre tour, nous commandons deux cafés, payons les 5200 roubles demandés (soit 1,9 euros) et partons à la recherche d’une table. Toutes les tables des deux étages sont occupées. S’il faisait beau, nous aurions pu nous installer en terrasse à côté d’une maman seule accompagnée de son fils unique et de la bufete où l’on sert principalement de la bière et des chips. Derrière nous, des jeunes se seraient donnés rendez-vous, badineraient et enverraient des SMS. Mais il pleut et tout ce petit monde cohabite à l’intérieur. Naturellement, nous nous installons à la table de deux jeunes filles aux cheveux longs. Nous avons pris depuis quelque temps cette habitude locale qui veut que l’on partage sa table dès qu’il y a une chaise libre. Ça ne dérange personne, à croire que les gens n’aient jamais de confidences ou de secrets trop intimes à partager. Nos voisines nous remarquent à peine, elles ont trop de choses à se raconter. Les ongles longs peints s’enfoncent dans leurs mœlleux hamburgers. Derrière elles, une petite fille d’une dizaine d’années se barbouille les babines de glace à la vanille. Nos deux voisines ont fini de manger ; elles partent et sont aussi vite remplacées par un jeune lycéen.
Partout, dans la salle à peine bruyante pour le nombre de clients, des employés en uniforme lambinent donnant l’impression d’être très affairés. Un homme à lunettes ramasse les serviettes et les miettes qui traînent, une jeune femme trop maigre s’occupe de libérer les tables des plateaux que les consommateurs n’ont pas encore le réflexe de débarrasser eux-mêmes, une femme d’un certain âge lave la vitre de la porte d’entrée tous les quarts d’heures pour enlever les traces de doigts qui réapparaîtront aussitôt... Nous lions connaissance avec notre compagnon de table Volodia qui rêve d’être cuisinier. Il a commandé deux hamburgers et une large frite. Autour de nous, les clients ne commandent en général qu’une frite ou un Coca ; les Big Mac et les Double Cheese sont réservés aux plus fortunés.
Quelques enfants bien habillés, en costume cravate ou en robe de dentelles, mangent délicatement leur déjeuner. Demain, c’est le premier septembre et la rentrée scolaire des écoles primaires ; aujourd’hui on fait ses dernières courses de crayons, de cahiers, d’uniformes et de chaussures. Les acheteurs de l’Univermag rejoignent directement le Mac Donald’s par le souterrain pour piétons. Nous prenons notre temps comme les jeunes par grappe qui papotent autour d’une table. Nous sommes bien loin des quelques petits cafés intimistes de la capitale où les quatre tables sont occupées par la nouvelle classe moyenne supérieure qui vient y boire du thé et de la bière en feuilletant les livres et les magazines à leur disposition.
Avant de quitter ce fast food planétaire, nous ajustons nos capuches à côté des jeunes filles qui se maquillent rapidement les lèvres devant le miroir estampillé de l’universel M arrondi jaune.
Texte et photos : EM
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...Kiev, le 23 septembre (Ukraine)
Il est 17heures. Assis sur la place de l’Indépendance, nous sirotons notre nescafé dans des gobelets en plastique brûlants.
Depuis quelques temps, nous avons adopté cette habitude locale de boire dans les parcs ou sur les places. Plutôt que de se poser dans un bar de jazz au fond d’une cave ou dans le nouveau Double Coffee, nous préférons, comme les jeunes Ukrainiens, boire nos bières ou nos cafés en plein air, dans le plus grand et le plus populaire café de la capitale : l’avenue Khreshchatyk. La différence de prix est plus qu’avantageuse, boire de l’alcool dans la rue n’est pas interdit et autant profiter des derniers jours chauds avant les mois glacés de l’hiver.
Les rebords des fontaines de la place de l’Indépendance et les bancs près de la sortie du métro Khreshchatyk conservent un charme qu’ont perdu les bars chics ou les chaînes de cafetiers. Dans tous les cafés, à Kiev ou ailleurs, on retrouve les mêmes musiques, les mêmes écrans plats, les mêmes décors irlandais ou carrelés ; alors que les buvettes et les « cafés » à ciel ouvert sont imprévisibles et accueillants. Espaces les plus démocratiques de l’ancien espace soviétique, toutes les générations et tous les milieux s’y côtoient. Que l’on soit chic et friqué ou moins fortuné et plus populaire, un jour ou l’autre, on vient trinquer sur la place de l’Indépendance. Les étudiants boivent les mêmes bières que les ouvriers ou que les businessman qui sortent du travail. Devant nous, une vieille femme se repose d’une marche un peu trop longue. A ses côtés, trois jeunes filles mineures, chacune une bouteille de soft drink à la main, se laissent charmer par deux jeunes hommes habillés sur leur 31.
La place de l’Indépendance est un point de rendez-vous commode, en plein centre de la capitale. Soit on se retrouve du côté ouest de la place, près du Mac Donald’s et de l’ange doré armé d’une épée et d’un bouclier ; soit on se retrouve de l’autre côté de l’avenue, à l’est, près du centre commercial Globus et de la colonne de l’indépendance qui, il y a quelques années, a remplacé Lénine. On se retrouve sur la large place, on va acheter une boisson fraîche au Mac Do ou un demi de bière pression dans un grand verre en plastique dans une buvette, et on s’assoit au bord des fontaines. Autour de nous, les boissons non alcoolisées sont rares, tout le monde boit de la bière. Le demi-litre de bière coûte moins d’un euro et le café n’est pas populaire. A notre droite, un jeune garçon en costume beige s’impatiente. Assis près d’un terre-plein d’herbe, il s’occupe avec son téléphone portable, déçu par un rendez-vous qui semblerait manqué. Une jeune fille arrive en courant, s’arrête devant lui et s’excuse. Sans plus de commentaire, ils se retrouvent dans un long baiser langoureux. Les amoureux semblent sourds à la performance que propose, quelques mètres plus loin, un jeune rebelle aux cheveux longs avec sa guitare sèche. Alors qu’il la gratte frénétiquement, un de ses amis, pantalon et t-shirt large, chante un morceau de hard américain. Deux jeunes filles admirent les jeunes stars du rock. La première porte des grandes chaussettes rayées de couleurs vives et des poings américains alors qu’une large mèche de cheveux bruns cache son visage. Le visage de son amie, encadré d’une frange et de longs cheveux blonds, resplendit.
La Place est animée en ce samedi après-midi. Des ballons de baudruche aux chiens en peluche qui avancent tous seuls en aboyant, on trouve de tout. Devant les bâtiments de la poste, quelques vendeurs de souvenirs proposent des écharpes du club Dynamo, des T-shirts CCCP et des pin’s Tak oranges de la révolution de la même couleur. C’était ici au pied de la colonne de l’Indépendance, qu’il y a deux ans les Ukrainiens ont manifesté contre le pouvoir de Leonid Koutchma et de Viktor Ianoukovitch ; c’est ici qu’ils ont campé, malgré les températures négatives et la neige, pour défendre Viktor Iouchtchenko. D’ailleurs, près de la colonne, des tentes de soutien à Ioulia Tymochenko, montées après les dernières élections, sont à nouveau dressées. Au centre de l’esplanade, près des fontaines et des verrières du centre commercial souterrain, on peut louer des mini véhicules électriques et se faire photographier en compagnie d’un singe ou d’un aigle. Tenu en laisse, le petit macaque fait sourire les enfants alors que l’aigle, retenu au poignet de son propriétaire, effraie les mères. Un père de famille offre une photo à son jeune fils, un singe sur l’épaule, alors que la jeune mère reste en retrait, une petite bouteille d’Orangina et une cannette de bière derrière le dos. Juste à côté, deux mini 4x4 électriques viennent d’être loués par deux frères d’à peine 6 ans, déjà passionnés par la vitesse.
Il est 18heures. L’endroit est pour le moment encore calme et propre ; dans moins de deux heures, la place de l’Indépendance sera littéralement envahie par une foule nombreuse. Les badauds ne vont pas tarder à affluer aux bords de l’avenue pour proposer des épis de maïs cuits, des tatouages au henné, des cigarettes et des bières. La nuit commencera alors sur Kiev. Une nuit de samedi soir semblable à beaucoup d’autres où malgré l’alcool qui coulera il n’y aura pas d’incident particulier.

Texte et photo : EM
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...Chisinau, le 14 octobre (Moldavie)
Andy’s Pizza. Ce pourrait être le nom d’une chaîne de pizzerias américaines ou italiennes ; il n’en est rien Andy’s Pizza est LA chaîne de pizzerias moldaves qui appartient au fils du président communiste Vladimir Voronin. On en compte au moins quatre dans la capitale. Connues et appréciées de tous les Moldaves, ces pizzerias aux enseignes lumineuses rouges et jaunes sont souvent les endroits les plus remplis et les plus animés, de l’heure du déjeuner jusqu’à la fin de soirée.

Aujourd’hui, nous sommes samedi et Chisinau fête ses 750 ans. L’avenue centrale, devenue piétonne, s’est transformée en longue kermesse. Il est 15heures et pourtant la pizzeria Andy’s près du parc de la cathédrale est encore pleine à craquer. La rue Stefan a beau être encombrée de buvettes, de chachliks et de feuilletés, c’est chez Andy’s Pizza que les familles chics et les jeunes voulant éviter le bruit des animations sont venus manger. D’ordinaire, les jeunes jettent leur dévolu sur les terrasses et les bancs ensoleillés des parcs du centre ville. Ne trouvant pas de place sur la terrasse, nous nous dirigeons vers la salle centrale. L’immense salle, décorée simplement a pris l’allure d’une cantine familiale. Toutes les tables de planches de bois jointes sont encombrées, et il faut faire la queue pour pénétrer sous le plafond en damier jaune, orange et rouge. Au fond du restaurant, avant les toilettes sales, un coin a été aménagé pour les enfants : une télévision diffuse un dessin animé alors que des jeux de construction sont éparpillés sur un tapis de mousse. Une poignée d’enfants s’y amusent, pleurent, crient et rigolent. Aux murs de lambris de bois clair, sont fixés des photos, des miniatures et des insignes de grandes voitures. De la Coccinelle à la Ferrari en passant par la Mercedes et la Renault Safrane Baccara, elles sont toutes là... d’un rapide coup d’œil nous remarquons qu’il n’y a ni insigne de Lada ni de Volga miniature.
Nous choisissons les seules places libres : deux sièges à une table de quatre. Nos voisines de tables sont deux jeunes étudiantes. Une habillée en mini-short et chaussée de talons, l’autre en chaussures de tennis et jean mal coupé, elles boivent toutes les deux une pinte en se racontant leurs vies amoureuses. Un serveur pressé nous tend un menu que nous devons partager avant de passer un très rapide coup de serviette sale sur la table. Comme ses collègues, il est habillé à la manière des serveurs des dinners américains : une chemise manche courte en vichy bleu, une large ceinture pour les pourboires et une visière assorties. Des femmes plus âgées portent le même uniforme que les serveurs mais rouge et sans ceinture, elles sont là pour passer le balai et la serpillière.
Nous faisons rapidement notre choix et observons la salle. A une table au fond, quelques amis trentenaires partagent une pizza pendant qu’un enfant court entre les tables. Régulièrement l’enfant fait des allers-retours entre son assiette de frites et le terrain de jeu. Les tables mixtes sont plutôt rares ; les jeunes filles viennent à trois ou quatre papoter et partager une pizza à plusieurs. Non loin de notre table, deux fillettes d’à peine 13 ans, partagent, seules, un shake de fruits. Fières, elles se prennent au sérieux et se comportent comme de petites femmes. Sur notre gauche, un couple et un porteur de chandelles boivent du vin, nous ne sommes pas en Moldavie pour rien. Notre serveur revient prendre nos commandes. Comme nos voisins de gauche, nous prenons deux pizzas ; pourtant, Andy’s Pizza n’est pas qu’une pizzeria, les déserts, les lasagnes ou les salades y sont plus réputés parait-il. Tous les plats sont au même prix, 35 lei soit à peine plus de 2 euros. Ce n’est pas très cher, mais tout de même un petit luxe dans ce pays où l’on ne mange pas souvent à l’extérieur ou alors un burger dans la rue pour 70 centimes d’euro ou une soupe dans un self-bar pour 30 centimes.
Nos pizzas arrivent vite, ainsi que deux jeux de couverts protégés par des papiers Andy’s Pizza. Malgré le monde, la salle n’est pas très amusante. Après avoir remarqué la diversité des clients, après avoir observé les étudiants qui sortent de cours, les businessmen pressés qui laissent leurs Palm sur la table, les jeunes filles qui partagent leurs pizzas alors que les jeunes garçons en prennent plusieurs, nous commençons à nous embêter. Nos pizzas étaient bonnes mais elles sont terminées. Nous venons d’avaler nos cafés americano et expresso et n’avons plus de raison de rester. Nous quittons le restaurant, et laissons notre place à deux garçons boutonneux d’une vingtaine d’années.
Une fois dehors, nous nous avouons notre déception. Après avoir tellement entendu parler de cette chaîne, l’endroit est en réalité plutôt quelconque. Dommage qu’en deux semaines, personne n’ait pu nous indiquer une autre adresse. La prochaine fois, nous irons en discothèque, ce sera sûrement plus amusant.
Texte et photo : EM
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