Parcourir les 15 ex-Républiques d'Union Soviétique pour commémorer les 15 ans de l'implosion de l'U.R.S.S.
 
   
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ETRE UN ARTISTE A...



-  
« Les Géorgiens sont tous des artistes, ratés, mais des artistes »
Tbilissi - Nestan Nijaradzé


-  « Il faut mourir pour qu’on se rappelle d’un artiste et dire qu’il était bon »
Erevan - Ruben Abrahamian


-  « Je ne sais pas quelle est ma profession... je danse, je chante, je suis présentateur, je suis comédien... C’est tout cela que j’aime... »
Erevan - Arsen Grikorian


-  « On apprend la tradition aux élèves ; à eux de la moderniser »
Baku - Gavit Mamedov


-  « Je veux rendre la vie plus belle avec ma musique »
Achkhabad - D’Oguljan Karryeva


-  « J’aime dessiner et je pense que les enfants ont besoin de bons livres pour comprendre le monde, et construire un jour un meilleur avenir »
Tachkent - Layla Basharovalar


-  « C’est avec les concerts dans les mariages que l’on vit, pas avec nos CD »
Douchanbe - Shams


-  « Il ne faut trahir ni ses traditions ni ses sentiments »
Bichkek - Bolot Tentimyslov


-  « Mon travail est de la politique avant d’être de l’art »
Almaty - Diana Yun


-  « Musique, narcotique et après, sexe... »
Moscou - Dimitri Holonko


-  « Nous devons être les seuls artistes véritablement indépendants du milieu artistique aujourd’hui »
Saint-Pétersbourg - Akhe Group : Pavel et Maxime


-  « La musique doit être de l’art et doit être respectée comme un art »
Tallin - Vaïko Eplik


-  « Il se passe quelque chose ici... »
Riga - DJ Scotch, Krish, E.T.K.E et les autres d’Andrejsala


-  « Je veux raconter des choses simples et claires ; que l’on puisse comprendre ma peinture sans explication »
Vilnius - Andrius Zakarauskas


-  « Il ne faut pas exagérer notre rôle ; le théâtre n’explique pas la vie »
Minsk - Katya Ogorodnikova


-  « Nous sommes un peu des nouveaux hippies. »
Kiev - Leonid Kantier


-  « Une belle mélodie n’est pas celle où il y a beaucoup de notes, c’est celle où il y a beaucoup de pauses »
Chisinau - Roman Iagupov



« Les Géorgiens sont tous des artistes, ratés, mais des artistes »
Tbilissi - Nestan Nijaradzé



En écoutant Nestan, dans un coin mal éclairé d’un café à la mode de la Vieille Ville, on traverse en une soirée plus d’un siècle de l’histoire si particulière de la Géorgie. De la première projection cinématographique à Tbilissi en 1896, à la révolution photographique actuelle qui se trame dans le pays, tout apparaît comme une œuvre d’art propice à faire la fête. Nestan nous rappelle la réputation de qualité du cinéma géorgien, reconnue comme troisième meilleure école après Moscou et Kiev sous le régime soviétique. On revit les manifestations illégales de 1989 et la joie d’être ensemble vers une nouvelle vie. « On participait à tout ça, consciemment ou inconsciemment, sans savoir où cela nous mènerait ». Puis la pénible crise économique et les 40 jours sans pain, gaz, eau ni électricité durant l’hiver 1993 par moins 10 degrés. Les leçons de vocabulaire de français à la bougie, et les études en France. L’émission de télévision qu’elle présentait en 1997, en pleine période noire. La révolution politique de 2002 et les déceptions. Et on revient, toujours et encore, à l’art. L’art de cette révolution photographique qui sévit aujourd’hui à Tbilissi ou l’art des documentaires sur lesquels elle travaille.

Nestan sucre son thé noir et parle d’une voix chaude malgré le froid qui l’enrhume. Dans ce petit café Au sans-souci, crée par Rezo Gabriadze, le fondateur du réputé Théâtre des Marionnettes de Tbilissi, on se laisse à nouveau ensorceler par la culture géorgienne. A l’image de cette statue de femme surplombant Tbilissi, qui porte d’une main une coupe de vin et de l’autre un glaive, Nestan incarne la vitalité et la force de caractère de tous les géorgiens. Un peuple pour qui tout est prétexte à faire la fête, à boire ou à danser. « Tous les Géorgiens sont des poètes et des peintres qui admirent la beauté, la vie, l’homme... On est tous des artistes, ratés, mais des artistes. » Malgré cette tradition nationale, vivre de son art à Tbilissi est plus pénible qu’ailleurs. La principale difficulté n’est pas le manque de liberté ou la censure comme dans beaucoup de pays de l’ex-Union, mais le manque d’argent. La création d’un CNC* géorgien n’a pas suffi et la majorité des fonds viennent toujours de l’étranger. Les documentaires sur la Géorgie sont les seuls films qui peuvent être montés depuis quelques années. Nestan en sait quelque chose ; en collaboration avec une amie française, elle travaille en ce moment sur un documentaire relatant la vie ordinaire d’un d’immeuble typique de Tbilissi. Ensemble, elles ont choisi de filmer le quotidien d’un peuple en transition depuis 15 ans, à travers des voisins de palier russes, azéris, géorgiens ou arméniens. En posant sa caméra dans la cour centrale de l’immeuble ou en prenant simplement un café avec ces habitants, Nestan ne fait plus la distinction entre son art et la vie ; à croire que les deux soient confondus.

Nestan s’interrompt pour répondre à un appel. Elle s’éclipse, raccroche, revient nous raconter, sur le même ton désinvolte et joyeux, ce farfelu pays et ses artistes. Dotés de cette faculté de croire qu’un meilleur est toujours possible, les Géorgiens ont traversé les difficultés et les crises des vingt dernières années sans trop de souffrance. Mais aujourd’hui, après quinze années d’incertitude, les Géorgiens sont fatigués. Pour la première fois depuis des années, « le peuple géorgien déprime. Nous sommes devenus des esclaves du quotidien. Lutter pour le quotidien nous prend trop d’énergie. Toute notre énergie. » Et cette déprime semble même toucher le milieu artistique géorgien. La création, bien que riche et vivace, est surtout chaotique ; « on n’avance pas, on stagne malgré un fort potentiel. Il manque quelque chose, une orientation peut-être, une volonté. »

Notre artiste toute de noir vêtue allume une nouvelle cigarette. Il y a deux ans, après avoir vécu plus de 10 années en France, elle a décidé de s’installer pour de bon à Tbilissi. Pourtant, aujourd’hui, Nestan veut quitter son pays. Pour la première fois de sa vie, Nestan se sent obligée de partir à cause de ce que « je vois ici, ou plutôt [de] ce que je ne vois pas ». Aller ailleurs, non pas pour vivre sans coupure de courant ou pour gagner plus d’argent, mais pour rester vivante. « C’est très difficile de rester vivante, vivante de l’intérieur, dans ce pays », avoue-t-elle.


* Le Comité National Cinématographie géorgien attribue régulièrement des bourses assez conséquentes à des réalisateurs et/ou des producteurs locaux.
** Sur une population d’environ cinq millions d’habitants, un million de géorgien a quitté le pays depuis 1991.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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« Il faut mourir pour qu’on se rappelle d’un artiste et dire qu’il était bon »
Erevan - Ruben Abrahamian



Ruben Abrahamian, 27 ans, comédien, marionnettiste, directeur adjoint du Théâtre des Marionnettes d’Armen Elbakian.



Dans les rues d’Erevan, comme d’habitude depuis le début de l’hiver, il fait froid. On frappe au sombre carreau du Théâtre des Marionnettes et Ruben nous fait signe de faire le tour. C’est un grand homme mince qui nous accueille discrètement dans une petite salle donnant sur une de ces traditionnelles cours d’immeubles soviétiques. On s’assoit autour d’une table sur des sièges de cinéma bringuebalants. Emma, une amie commune nous traduit les paroles de Ruben ; mais timide, il préfère envahir la table de photos couleurs : son premier spectacle de marionnettes, la pièce où il a joué Jésus Christ, les pièces montées avec le grand Armen Elbakian et ses plus belles histoires de pantins...

Ruben raconte par bribes sa vie. Il semble gêné d’attirer l’attention sur lui. « A 9 ou 10 ans, avec mon cousin Edgar*, on avait fabriqué un petit théâtre de marionnettes pour amuser Lika** qui avait 2 ans. On avait construit des marionnettes d’amateurs à un fil, une scène qui tournait, des rideaux ; on utilisait des cigarettes pour faire de la fumée. La nuit on éteignait tout et on utilisait les lumières qu’on avait fabriquées. Ce n’était pas très professionnel mais, quelque part, la passion est restée ». Dès 12 ans, Ruben monte sur les planches dans Pierrot ou Le Chat botté et continue le théâtre jusqu’à ses 17 ans, âge auquel il a dû partir faire ses études à Moscou. Des études d’économiste pour faire plaisir à ses parents. Mais c’est au Théâtre des Marionnettes qu’il est revenu en 2003, à son retour de Russie.

Ce grand homme au regard brillant ne veut plus être un acteur ; son cœur « ne bat plus comme avant. Avant mon cœur brûlait à l’idée d’être comédien, aujourd’hui c’est la marionnette que je préfère.  » Et puis, c’est dur de vivre avec les 60$ par mois que touche un acteur. « Les marionnettes sont plus intéressantes ». On peut faire passer plus de choses avec les bonhommes de bois, « l’acteur ne voit pas comment il joue lorsqu’il est sur scène ; alors que lorsqu’il joue la marionnette, il se voit sur scène et peut être meilleur. Faire vivre une marionnette c’est comme regarder son propre corps sur scène  ». Ruben n’a jamais appris à manier ces petits personnages désarticulés, c’est venu tout seul en regardant les autres et en jouant comme s’il était sur scène.

Les marionnettes parlent aux enfants. Le premier spectacle de marionnettes pour adultes a vu le jour l’année dernière à Erevan ; mais ce n’est pas ça qui intéresse Ruben. Lui parle aux enfants dans ses spectacles. Quoi de plus agréable en effet « que de les entendre rire et de les voir faire au revoir à la fin d’une pièce. Mes minutes préférées de chaque spectacle sont celles où les enfants participent à l’histoire jouée. » Et puis, cela donne le goût aux enfants, et peut-être qu’un jour, à leur tour, ils amèneront leurs enfants au théâtre... Ruben aime aussi croire que les marionnettes, par les enfants, attirent les parents au théâtre. Avant, pendant les années noires, tout ceci était un luxe. « Les gens n’avaient même pas de quoi manger. Les bougies étaient allumées pendant les représentations au cas où il y avait une panne de courant.  » Depuis 5 ans la production reprend et comme ces pièces s’adressent à un jeune public, il faut se renouveler vite. Malgré tout cela, Ruben ne se sent pas respecté en tant que marionnettiste et acteur, « à table lorsque vous dites que vous êtes comédien ou chanteur, on vous demande tout de suite de jouer un rôle ou de chanter... est-ce que l’on demanderait à un chirurgien de faire une opération lors d’un dîner ?  » En Arménie, « il faut mourir pour qu’on se rappelle d’un artiste et dire qu’il était bon.  »



Le Théâtre des Marionnettes
36 Isahakyan Poghots
Erevan


* Edgard Elbankian, fils d’Armen et Anna Elbakian, mort par noyade à 19 ans.
** Petite sœur d’Edgar et fille des Elbakian. Aujourd’hui comédienne de théâtre réputée en Arménie.

Pour découvrir 1 minute du spectacle de marionnettes La source Magique, cliquez-ici.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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« Je ne sais pas quelle est ma profession... je danse, je chante, je suis présentateur, je suis comédien... C’est tout cela que j’aime... »
Erevan - Arsen Grikorian



Arsen Grikorian, 24 ans, comédien, présentateur de Rubicon Plus.



On sort du studio d’enregistrement de Rubicon, une émission de variété musicale diffusée tous les soirs sur la première chaîne. Pendant une demi-heure, en binôme, Arsen a interviewé en direct Mariam Dasantchan, une jeune chanteuse de 19 ans. Ce jeune homme simple et discret a cela dans le sang, depuis qu’un producteur de télévision l’a remarqué à 21 ans dans une scène de théâtre. Au début, il n’appréciait pas particulièrement la télévision et le théâtre lui manquait, « le théâtre a une âme vivante que n’a pas la télévision. » Mais maintenant, il apprécie son travail et se prend au jeu de l’interview improvisé tous les soirs.

Lorsqu’Arsen se promène dans les rues d’Erevan, on le reconnaît, « c’est une petite ville ici, même si sur la scène on semble loin des gens, on les croise dans la rue, et souvent on me demande des autographes... une fois sur dix on me reconnaît comme acteur et non comme présentateur de télé, et c’est ce que je préfère.  » Mais ce n’est pas la célébrité qui l’intéresse. Ce grand homme au regard d’ange aspire à autre chose, peut-être de plus simple ou de plus grand.

Dans le bar Downtown où il nous emmène après l’émission, pas de musique lounge ou de design conceptuel ; juste quelques tables, une lumière tamisée et une odeur de cigarettes. Sur scène, Aneth une de ses amies, une chanteuse contre-alto au timbre rare et émouvant. Dans la pénombre, entouré de sa cousine, d’une amie DJ à la radio et d’une jeune actrice, Arsen se montre sous un autre jour. Alors qu’il interview des chanteurs qui vendent leurs chansons et frôlent la mélodie commerciale, Arsen passe ses soirées à écouter des artistes qui chantent pour le plaisir et pour leurs amis. Deux univers totalement différents dans lequel la star évolue habillement. Avec Aneth, il ira même jusqu’à nous interpréter sa dernière chanson, une triste complainte d’un homme abandonné. Car, en plus de sa carrière de présentateur et de comédien, Arsen aime chanter, simplement. Lorsqu’on lui demande ce qu’il préfère, Arsen sourit et lève les yeux au ciel, « je ne sais pas quelle est ma profession... je danse, je chante, je présente Rubicon, je suis aussi comédien pour le théâtre... C’est tout cela que j’aime... c’est l’ensemble ma profession. »

La soirée avance et Arsen accepte enfin de se confier. Très croyant, il remercie Dieu de l’avoir fait grandir et de le guider dans sa voie. « Avant je présentais une émission de musique après minuit. Ce que j’aime c’est quand les gens sont vrais, alors avant chaque émission je priais pour que les gens soient sincères sur mon plateau ; pas sincères envers moi mais envers Dieu. Souvent mes invités pleuraient et me disaient à la fin, « je ne comprends pas pourquoi j’ai pleuré, désolé... ». Ils ne savaient pas que j’avais prié pour ça... »



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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« On apprend la tradition aux élèves ; à eux de la moderniser »
Baku - Gavit Mamedov



Gavit Mamedov, 27 ans, artiste, carpets designer.



Dans un coin de l’atelier, silencieusement, Lisa et Olga travaillent sur leurs tapisseries. La première recherche un motif ; alors qu’Olga s’applique à tisser les premiers motifs de son travail. A partir de ses recherches, Lisa réalisera un faux tapis de papier qu’elle peindra aux couleurs choisies. C’est cette trame qu’elle glissera derrière le métier à tisser pour réaliser sa tapisserie. Olga, assise sur ses chevilles, se concentre. Un par un, cette jeune étudiante noue délicatement les fils à la trame. Au fur et à mesure, de simples motifs géométriques de couleurs vives recouvrent les fils blancs tendus du métier à tisser.

Nous sommes à l’atelier de tapisserie de l’Académie des Beaux-Arts de Baku. Contre les murs, dans un harmonieux désordre, des métiers à tisser, des tapis commencés, des cartons remplis de bobines et de pelotes de fils. Au sol, des échantillons de tissages nous permettent de visualiser les deux types de tapis azéris : les tapis ras et fins appelés kilims où le fil est tissé et noué ; et les soumaks, ces tapis veloutés et épais à double nœud. Gavit, le jeune professeur des quelques élèves présents, nous raconte l’histoire des tapisseries tendues au fond de la pièce. Dans cet atelier, les étudiants sont appelés à devenir concepteurs de tapis et designers de motifs à tisser, « on apprend la tradition aux élèves ; à eux de la moderniser  ». Conception d’un motif, finalisation de la composition, réalisation d’un exemplaire grandeur nature à la peinture, tissage du tapis ou de la tapisserie... ils apprennent toutes les étapes du tapis. Alors qu’après leurs études, rares sont les étudiants amenés à tisser eux-mêmes leurs réalisations, ils doivent connaître toutes les étapes nécessaires à la réalisation d’un tapis pour pouvoir penser des choses réalisables. Traditionnellement, ils commencent les premiers nœuds puis passent la main à des assistantes et à des ouvrières qui accomplissent le plus gros travail.

«  La composition d’un tapis peut naître en cinq minutes, comme par flash  », mais c’est rare. L’élaboration du motif prend en général plusieurs semaines. Le tissage quant à lui prend plusieurs mois ; lorsque le dessin est complexe, le temps de tissage se compte en année. Avant d’être professeur, Gavit est un artiste et réalise des tapisseries modernes. Derrière ce jeune homme impassible, une belle tapisserie originale de 3 m2. De loin, on perçoit une tâche de peinture noire sur une surface vierge blanche, comme une toile contemporaine. L’élève de Gavit a utilisé sur cette production toutes les matières et toutes les techniques possibles ; des nœuds complexes mêlent coton, synthétique, laine et soie. Une tapisserie de cette qualité coûte à la production 200 à 500 dollars lorsque l’artiste en demande 3000 dollars. En province, un mètre carré de tapis traditionnel tissé en un mois est payé à peine 35 dollars. Mais malgré la beauté et la perfection d’un tel travail, cette œuvre d’art ne sortira sûrement jamais de cet atelier. «  Il ne pourra jamais la vendre  » nous dit froidement Gavit. D’un coin de la pièce, il retire une petite tapisserie, découpe les fines ficelles qui l’enserrent et la déroule au sol. Sur 2 m2, s’entrechoquent des formes géométriques et cubistes colorées. Celle-ci non plus, il n’a pas pu la vendre.

En effet, bien que la tapisserie contemporaine existe depuis une dizaine d’année en Azerbaïdjan, ni le marché de l’art, ni le marché des tapis ne sont prêts à accueillir ces œuvres ; personne n’est intéressé par ce genre de production. Pourtant le marché existe et un certain potentiel serait même envisageable ; c’est pourquoi Gavit et ses amis s’attachent pour le moment à se faire connaître. Au mois de mars, pour la première fois une grande exposition de tapisseries et de tapis contemporains sera organisée à Baku. Le but : faire parler de cet art.

D’un air désabusé, Gavit enroule à nouveau sa tapisserie et la range. En attendant de pouvoir vendre ses tapisseries, et lorsque ses 370 000* manats mensuel de professeur ne lui suffisent pas pour vivre, Gavit fabrique de petits tapis pour les boutiques de souvenirs et des céramiques simples pour les échoppes de la vieille ville.


* 370 000 manats équivalent à un peu plus de 80 nouveaux manats, soit environ 80 dollars.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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« Je veux rendre la vie plus belle avec ma musique »
Achkhabad - D’Oguljan Karryeva



D’Oguljan Karryeva, 24 ans, cantatrice et pianiste.



Si vous avez l’occasion d’entrer dans la salle d’exposition de l’Association des peintres Turkmènes, vous risquez d’être surpris par la naïveté et le réalisme des peintures. Les sujets sont restreints : outre des femmes en costumes traditionnels, vous pourrez admirer le cheval Akhal-Teke sous toutes ses cambrures, et contempler une nouvelle fois le Président et son livre dans des compositions colorées. La pratique artistique semble intensivement contrôlée et pas si différente de la pratique artistique en vogue sous l’Union Soviétique.

Les seuls arts tolérés dans le pays de Turkmenbachi sont, outre la peinture ultra-réaliste, la musique et la danse. Un seul cinéma existe à Achkhabad, et la scène théâtrale est extrêmement censurée. D’Oguljan Karryeva, jeune pianiste et cantatrice d’Opéra, est une des rares artistes à pouvoir pratiquer son art au grand jour.

La musique est une histoire de famille chez les Karryeva. Entre une grand-mère ballerine, une mère cantatrice et musicienne, et une sœur violoncelliste, D’Oguljan est née dans les notes musicales. Depuis l’âge de 6 ans, elle pratique le piano sous l’œil attentif de sa mère et des professeurs de l’Ecole spécialisée. Sa passion est véritablement née lorsque cette jeune fille sage, à l’adolescence, a décidé de se consacrer corps et âme à la musique et d’en faire sa carrière. Même si cette vie est dure, elle ne baisse pas les bras. Diplômée depuis un an, elle enseigne au Conservatoire Régional et donne des cours particuliers dans une école de musique privée. Et puis, elle se débrouille pour donner des concerts soit dans son ancienne école soit dans la paroisse catholique de la capitale tenue par deux prêtres polonais. Louer une vraie salle lui reviendrait trop chère. « Je suis la seule de ma classe à avoir aujourd’hui la chance de pouvoir donner des récitals. Et c’est ce que je préfère.  » Idéaliste, la musique est sa raison de vivre. Afin de mieux interpréter les opéras chantés, elle s’est mise à l’italien, « il ne suffit pas de lire les accords et le rythme. Je veux comprendre ce que je chante, pour le ressentir jusqu’au bout et ainsi donner tout son sens à la musique  ».

Son idéal artistique est simple et généreux, « je veux rendre la vie plus belle. Mes interprétations, mes concerts et même mes cours contribuent, je l’espère, à embellir la vie.  » Profondément altruiste et désintéressée, ses concerts sont gratuits et ouverts, « le but d’un artiste, selon moi, est de faire plaisir aux autres, au public. »

Alors que nous partageons un plov traditionnel chez les parents de deux de ces élèves, D’Oguljan nous parle de la musique de son pays. D’après ses dires, il n’existe pas de musique contemporaine turkmène s’apparentant au jazz ou au rock. Seuls les chanteurs traditionnels ou classiques, comme elle, sont reconnus. Avant que l’on se quitte, elle nous glissera une photo de son dernier concert. On la voit entourée de ses amies et de gros bouquets de fleurs. Derrière cette belle photo, elle nous a écrit les noms des meilleurs musiciens Turkmènes, pour que nous achetions leurs disques et que nous découvrions les chants traditionnels.



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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« J’aime dessiner et je pense que les enfants ont besoin de bons livres pour comprendre le monde, et construire un jour un meilleur avenir »
Tachkent - Layla Basharovalar



Layla Basharovalar, 30 ans, illustratrice de livres pour enfants.



C’est en Ouzbékistan que l’on trouve les grandeurs majestueuses de Samarkand, Khiva et Boukhara, et pourtant lorsque l’on voit le niveau de la culture contemporaine, ces merveilles architecturales semblent bien loin.

C’est devant le Musée Central de Tachkent que nous avions rendebz-vous avec Layla Basharovalar, illustratrice de livres pour enfants. Dans le hall de ce bloc blanc sculpté, elle expose quelques gouaches et aquarelles originales réalisés pour des contes européens, japonais ou indiens. Une Blanche Neige avec ses 7 nains dessinés dans un style très réaliste côtoient un tigre du Bengale dans ce temple de la culture ouzbeke.

Après avoir étudié à l’Institut des Arts de Tachkent, Layla est devenue illustratrice de contes. Le dessin est une histoire de famille chez les Basharovalar, sa sœur dessine aussi des illustrations et son père était peintre à l’Union des artistes de l’Union Soviétique. Aujourd’hui, cette jeune artiste vit bien grâce à son salaire de 50$ que lui procure son emploi de professeur de dessin académique à l’Institut, et grâce à sa passion pour les illustrations qui ne lui rapportent à peine plus d’argent. Elle gagne 300$ comptants pour un ouvrage d’une vingtaine de dessins, mais ne touche aucun pourcentage sur les ventes. Avec 2 ou 3 livres par an, les principales commandes sont pour des contes européens, comme ce recueil d’histoires de Charles Perrault traduit en Russe qu’elle nous montre fièrement. Pour chaque conte, Layla s’enferme dans une bibliothèque pour trouver les costumes et les décors les plus appropriés. De longues heures sont nécessaires avant de commencer un dessin et un recueil est bouclé en près de 6 mois de travail, « je lis l’histoire plusieurs fois, jusqu’à trouver les scènes qui me touchent le plus et qui sont les plus représentatives. »

Lorsque l’on entend Layla parler de sa carrière, on se demande si elle est devenue artiste par choix ou par obligation, « le dessin est un don d’Allah, je ne peux que le recevoir et le travailler. C’est pour ça que je suis une artiste. Je n’ai pas choisi de l’être, c’est un don. » Ne pouvant vivre en tant que peintre ou graphiste, Layla est devenue illustratrice de livres pour enfants, « j’aimais et cela payait ». Pourtant les livres sont un luxe en Ouzbékistan. Aujourd’hui l’alphabet officiel est l’alphabet latin, et seuls les jeunes enfants qui l’ont appris à l’école peuvent le lire, tout le monde utilise encore l’alphabet russe appris pendant l’Union Soviétique pour écrire la langue ouzbek. Les livres pour enfants sont, par conséquent, encore souvent écrits en russe, plutôt qu’en ouzbek transcrit en alphabet latin. Au-delà de cette absurdité, Layla aime son travail et refuse de parler de ces sujets tendancieux et politiques. « J’aime dessiner et je pense que les enfants ont besoin de bons livres pour comprendre le monde, et construire un jour un meilleur avenir. »

« Aujourd’hui, c’est difficile d’être un artiste en Ouzbékistan. Les gens n’ont pas le temps et ne s’intéressent pas aux expositions. Ils doivent travailler et gagner de l’argent pour nourrir leur famille.  » L’art n’est pas très reconnu et nombreux sont les jeunes artistes qui regrettent le manque d’accès à la culture. Pendant la longue heure que nous passons en compagnie de Layla dans son exposition, seules une petite fille et sa mère viennent regarder les dessins. Nous sommes pourtant samedi et il est 16h. La majorité des artistes quittent le pays ou changent de profession, et rares sont ceux qui peuvent ou qui veulent rester comme Layla. « Je ne veux pas partir, mais je veux pouvoir exposer à l’étranger, car c’est le seul moyen que j’ai d’aller plus loin. »



Rencontre : EM & P#
Photo : EM



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« C’est avec les concerts dans les mariages que l’on vit, pas avec nos CD »
Douchanbe - Shams



Nobovar Chanorov, 33 ans, chanteur du groupe Shams.



Lorsque l’on parle de Shams et de Nobovar Chanorov à Douchanbe, on les appelle les Beatles Tadjiks. C’est dans un sous-sol du centre ville, caché derrière le Musée des Instruments de Musique, que ce groupe répète et enregistre ses albums. Une petite salle insonorisée, sombre et vide, dans laquelle traînent un trophée national, deux guitares et des costumes de scène.
Créé en 1995, Shams est aujourd’hui l’un des meilleurs groupes de rocks au Tadjikstan. De l’eau est passée sous les ponts depuis le premier concert à Almaty, où les premiers membres du groupe s’étaient exilés pour fuir la guerre civile. Ils rentrent à Douchanbe en mai 1997, après le cessez-le-feu. Les accords de paix ne seront signés qu’un mois plus tard. Depuis, ce groupe de 7 musiciens âgés entre 25 et 40 ans, originaires du Pamir, composent le groupe le plus connu dans le pays, tant auprès des enfants et des familles qu’auprès des jeunes adolescents. Les musiciens changent régulièrement et le Shams d’aujourd’hui est connu surtout grâce à son chanteur Nobovar Chanorov et à son guitariste Beropsho Rusvarta. Leur 4ème album qui devrait sortir à la fin de l’année, est attendu par de nombreux fans.

Entre instruments traditionnels et guitare électrique, Shams a trouvé son style partagé entre reprises de chants traditionnels et compositions personnelles. Un style bien à part, reposant sur des paroles poétiques et une musique riche et travaillée ; une qualité rare dans ce pays envahi par la musique commerciale américaine et la techno russe bon marché. Nabovar, chanteur et chef du groupe, paraît presque gêné qu’on s’intéresse autant à son Shams. Cet homme humble se cache derrière sa chaise. Shams signifie soleil en tadjik et paraît bien correspondre à ce groupe modeste « Le soleil c’est la vie. Ce qu’on aime c’est faire de la poésie, parler de Dieu, de la prière, de la nature et des rencontres. Parfois d’une histoire d’amour. Le reste n’est pas nécessaire. » Outre les groupes de rocks classiques, comme les Beatles, les Beach Boys, les Rolling Stones, « on aime aussi Santana, Sting ou Cheb Mami. »

La vie est encore difficile au Tadjikistan. A part monter son petit business ou travailler pour une organisation internationale, il est dur de manger tous les jours. Pourtant, « ce n’est pas difficile d’être chanteur au Tadjikistan. Tout le monde aime la musique, c’est comme une tradition.  » Originaires de familles de musiciens du Pamir, les 7 membres de Shams ont la musique dans le sang. « On chante parce que l’on aime cela. Mais aujourd’hui c’est plus dur qu’à l’époque de nos parents. Avant on chantait pour la beauté de la musique. Aujourd’hui on fait de la musique pour l’argent.  » Pourtant même pour ce groupe renommé et célèbre, les fins de mois sont difficiles, surtout si l’on a une famille et des enfants. Car bien que les chansons de Shams soient célèbres, bien qu’elles passent à la radio et que tout le monde soit capable d’en fredonner un morceau, les membres du groupe ne touchent aucun pourcentage des CD vendus. « On ne peut même pas savoir combien de CD on vend, vu qu’il n’y a aucun CD officiel qui se vend ici  ». En effet, dans toutes les boutiques de musique de la Rudaki, la grande avenue qui traverse la capitale du nord ou sud, il est impossible de trouver un vrai CD original. On ne vend que des CD piratés. Alors que les vrais CD coûtent souvent trop cher, les piratés se vendent comme des petits pains. Pour à peine 2$ vous pouvez acheter n’importe quel vidéo CD piraté ; pour 6$, on vous vend l’intégral de Mylène Farmer en mp3. « Heureusement qu’il y a les mariages et les concerts, et c’est grâce à ça que l’on peut savoir que l’on est connu, aux demandes que l’on a. Et puis c’est avec les concerts dans les mariages que l’on vit, pas avec nos CD vus qu’ils n’existent pas.  » Pourtant Shams est connu en Afghanistan, en Russie, en Europe. « On sait qu’il y a même de nos CD piratés qui sont diffusés aux Etats-Unis  ».

Pour écouter un extrait de Laylo par Shams, cliquez ici.



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Photo : EM



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« Il ne faut trahir ni ses traditions ni ses sentiments »
Bichkek - Bolot Tentimyslov



Bolot Tentimyslov, 35 ans, acteur et premier rôle de l’Eté d’Isabelle, avec Natacha Régnier.



Depuis une dizaine de jours, de grandes photos du film Sunduk Predkov* envahissent les rues de la capitale kirghize. Sur un fond flou, Natacha Régnier y est enlacée par Bolot Tentimyslov, la nouvelle star kirghize. Le coffre des ancêtres est une émouvante histoire d’amour poétique qui se déroule dans les montagnes du sud d’Issy Kul, la petite « mer » du pays. Dans ces montagnes verdoyantes, Bolot y joue Aïdar un jeune kirghiz qui rentre au pays, après deux années d’absence, présenter sa fiancée française Isabelle (Natacha Régnier) à sa famille afin de l’épouser. Alors qu’Isabelle découvre les coutumes de la région, Aïdar est tiraillé entre les traditions incarnées par son père qui veut le faire épouser une jeune fille du village pour préserver leur lignée et ses sentiments à l’égard de sa belle étrangère. Au centre des personnages, un de ces vieux coffres traditionnels de bois remplis par la mère de la naissance au mariage de ses enfants que le couple marié rapporte chez lui. Le coffre d’Aïdar guidera la quête d’Isabelle contre le duel intérieur que vit Aïdar qui osera écouter son cœur et changer les traditions.



C’est dans un café chic, face à l’Opéra Philharmonique que nous avons retrouvé Bolot à l’heure du déjeuner. Le coffre des ancêtres est le premier film de ce comédien calme. Pourtant, rien ne le prédisposait pour le rôle, « on cherchait un acteur de 25 ans, jusqu’au premier jour de tournage, je ne savais pas que j’allais jouer  ». La production cinématographique, depuis 1991, est pauvre au Kirghizstan, par conséquent la moindre production kirghizo-étrangère est un évènement majeur qui ne peut passer inaperçu. Pourtant, il y a quelques années, rien ne prédisait que ce jeune homme allait devenir une star. Après deux ans d’études à l’Institut Dramatique de Leningrad [aujourd’hui St Pétersbourg] et deux ans de service militaire, l’implosion de l’Union Soviétique a contraint Bolot à arrêter ses études. « Tout était compliqué et impossible  », alors en attendant des jours meilleurs, il devient fermier dans son village natal. « Et un jour, mes anciens amis d’Institut m’ont appelé. Ils venaient de rouvrir le Théâtre Dramatique de Bichkek et avaient besoin d’un acteur  ». Pendant un temps il restera avec eux, avant de rejoindre un théâtre privé non subventionné, le théâtre Ungouch’, « je pouvais gagner un peu plus d’argent et surtout on pouvait jouer ce que l’on voulait. On était libre  ».

Le tournage de ce film franco-germano-kirghize a été difficile ; malgré la barrière de la langue un jeu particulier s’instaure entre Natacha et Bolot. « Je n’ai pas appris le français, mais le texte en français. Je ne comprenais pas ce que disait Natacha, même si je connaissais son texte en kirghiz. Alors j’ai joué sur les sentiments que je saisissais en elle, je connaissais certains mots auquel je réagissais, comme des sifflements d’oiseaux.  » Au fond de lui-même, Bora, comme ses amis l’appellent, n’est pas si loin de son personnage. Entre échanges culturels et traditions ancestrales, « la question d’évolution des coutumes est très importante pour nous  ». Comme Aïdar, Bolot veut faire évoluer les traditions et les mentalités du Kirghizstan. « C’est difficile, même si le temps exige que nos principes et nos coutumes évoluent. Mais Il ne faut trahir ni ses traditions ni ses sentiments. C’est la question centrale de ce film et beaucoup de jeunes s’identifient aujourd’hui à Aïdar.  » Entre drame et comédie, Le coffre des ancêtres est avant tout une scène de vie réelle dans un pays encore tiraillé entre ses traditions, les vestiges d’une culture soviétique récente et les images véhiculées par MTV.

Bolot allume une nouvelle cigarette et joue avec la grosse bague traditionnelle qu’il porte comme alliance. Son téléphone sonne, il décroche discrètement. Depuis la fin du tournage du Coffre des ancêtres, Bolot est retourné sur les planches. Il joue le personnage central dans Ma révolution, mon amour qu’il a écrit un an après la Révolution prématurée des tulipes. Encore une fois, ce jeune homme trop sérieux est partagé entre ses sentiments et ce que vit son peuple.

Bolot doit nous quitter, c’est l’heure de la sortie des classes et sa fille l’attend. A la sortie du café, une grande publicité affiche son visage au dessus des voitures. « Je me suis habitué maintenant. Mais ma plus grande fierté c’est de savoir que les salles sont pleines à chaque diffusion et le sourire de ma fille quand elle marche à côté de moi dans la rue  ».


* Sunduk Predkov (sorti en France sous le titre L’été d’Isabelle) (2004) de Nurbek Egen, avec Bolot Tentimyslov et Natacha Régnier. Littéralement, Sunduk Predkov signifie Le coffre des ancêtres.



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« Mon travail est de la politique avant d’être de l’art »
Almaty - Diana Yun



Diana Yun, 19 ans, photographe et vidéaste.



Les 6 photographies, exposées au 2ème étage du Soros Center of Contemporary Art (le SCCA*) d’Almaty, ne peuvent laisser indifférent. Sur la première, le Président Nazarbaev assis solennellement, le regard au loin. Sur les 5 suivantes, 4 femmes et un homme, assis dans la même position que le Président, les orbites recouvertes des yeux du Président. De part et d’autre des photos, deux paires de lunettes sur lesquelles a été collé le regard du Président invitent les visiteurs à voir le monde avec les yeux de Nazarbaev. Un seul titre pour ces 6 photos : A look.

L’œuvre parle d’elle-même, mais elle prend toute sa force avec les explications de son auteur, la jeune Diana. Avant les présidentielles de décembre 2005, «  on savait que Nazarbaev allait gagner. J’ai alors compris que les kazakhstanais voulaient ce que voulait le Président. Les gens voyaient la même réalité que le Président voyait. Par cette œuvre, je cherche à dénoncer cet amalgame et amener chaque visiteur à réfléchir sur son attitude. Je veux montrer que chacun a la même posture et le même regard que le Président ; on voit comme lui, on agit comme lui.  » Il ne faut pas manquer de culot pour montrer une telle œuvre au Kazakhstan, pays où la censure est courante et où les élections ont été dénoncées manipulées par la communauté internationale. Comme Diana se l’ait entendu dire, cela pouvait être périlleux, et ce même si ses photos sont exposées à Soros, centre international et clairement engagé. Pourtant, elle n’a pas hésité, «  ils ne me feront rien, c’est trop risqué pour leur réputation ».

Particulièrement mâture pour une fille de 19 ans, Diana est lucide et sûre d’elle. Sachant que vivre de son art est quasiment impossible au Kazakhstan, « comme partout » précise-t-elle, elle suit un cursus de relations internationales dans une université privée d’Almaty. « Je veux être artiste, mais je veux un job bien payé pour faire l’art que je veux et pas celui que je dois ». C’est d’ailleurs dans sa faculté qu’elle a exposé Sex, une série de 10 photos illustrant le rapport sexuel comme « la plus grande chose  » que peut se donner un couple qui s’aime autant que « la plus petite chose » qu’il peut échanger. Jeune artiste engagée, Diana s’assume autant comme artiste contemporaine dans un pays qui n’a ni les moyens ni la volonté de s’intéresser à ce milieu, que comme lesbienne dans un pays majoritairement homophobe. Sans attachement pour son pays et partagée entre les cultures tatare et coréenne de ses parents, Diana ne se sent pas kazakhe mais dit avoir « une culture occidentale  ». Vivre à Almaty ou ailleurs est sans importance, elle «  veut juste vivre dans un pays ouvert à l’homosexualité. Et c’est encore rare...  »

C’est il y a un an que tout a commencé.
Avec ses amis, cette étudiante attirée par l’art réalise un film de 17minutes pour un festival étudiant. Tout s’accélère alors comme par magie : la directrice du Centre Soros voit le film, lui attribue un prix artistique et propose à Diana d’intégrer le New Media Laboratory**. Sans Soros, il n’y aurait rien, « c’est le coup de pouce indispensable pour nous, artistes kazakhs.  » Diana est honnête sur sa pratique : A Look n’est pas qu’une œuvre d’art mais une dénonciation politique. « C’est de la politique avant d’être de l’art. L’art n’est qu’un moyen d’aborder ce sujet problématique. Ce qui importe c’est le sujet.  » Utiliser l’art pour dénoncer, montrer et faire réfléchir, voilà ce qui tient à cœur à Diana. La logique est simple : un minimum de matériel (des photos), un titre simple et clair (A Look ou Sex) et un thème universel (le sexe ou la politique). L’art au service de la société, l’art pour exprimer ce qu’on ne peut dire au Kazakhstan, telle est la force des œuvres de Diana. Pour cette homosexuelle qui rêve que les droits sociaux soient les mêmes pour les « hétéros et les homos », « l’art doit être utile. Je veux changer les choses. Changer les idées reçues et ouvrir les mentalités. L’art est, à mes yeux, un moyen d’y parvenir.  »

* Fondé en 1998 par la Soros Foundation du Kazakhstan, le Soros Center for Contemporary Art a pour objectifs principaux de soutenir l’art contemporain au Kazakhstan et de l’intégrer dans la scène internationale. Le SCCA, institution unique en son genre dans le pays, propose aux artistes locaux un centre de ressource, du matériel, des stages et des séminaires...
** Laboratoire artistique visant à promouvoir la pratique des nouveaux médias (vidéo, performance, informatique...) au Kazakhstan. Au mois de juin, les meilleurs travaux devraient être exposés au Centre Soros.



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« Musique, narcotique et après, sexe... »
Moscou - Dimitri Holonko



Dimitri Holonko, 34 ans, chanteur et leader du groupe Holonko Orchestra.



Dans le sous-sol d’un café réputé de Kitaï Gorod, une soixante de jeunes attendent, assis sur des petits tabourets de bois. Les spots sont éteints et seule une guirlande d’ampoules rouges, jaunes, vertes et bleues éclaire la petite salle du bar underground. Dans une ambiance tamisée et enfumée, on attend que la fête commence. Le groupe Horonko Orchestra* doit jouer ce soir, les habitués autant que les néophytes attendent les premiers accords avec impatience. Il est 23h. Les six musiciens de l’orchestre sont déjà sur scène. Guitariste, batteur, accordéoniste, bassiste, saxophoniste et clarinettiste électrisent une dernière fois la salle avant que le chanteur-idole arrive.
La tension monte.
Les mains applaudissent. Les visages s’émerveillent. Et les chuchotements se propagent : il arrive. De l’ombre de la foule, il apparaît, dans une veste futuriste blanche. Calmement, un large sourire aux lèvres, il monte sur scène.
Chacun retient son souffle.
Le maître est arrivé. Le spectacle peut commencer.

Pendant deux heures, Horonko Orchestra arrêtera le temps. Avec des mimiques à la Roberto Benigni, Dimitri séduit ses fans. Il chante, danse, imite des instruments, interpelle la foule, s’assoit par terre, saute... L’homme n’existe plus, seul l’artiste est. Ni acteur, ni chanteur, Dimitri est un chef d’orchestre électrique que les filles admirent et que les garçons envient.

Dans ce café souterrain, un Moscou fantaisiste et éclectique s’offre à nous. Bien qu’il faille avoir des moyens pour assister à cette soirée d’art (l’entrée coûte 300 roubles-11$ et une consommation au minimum 100 roubles-4$), l’ambiance est bon enfant et détendue. Les gens sont simples, en jeans et sans superflu. Une jeune fille danse sur un tabouret après avoir déposé une serviette sur le siège pour ne pas le salir, des amoureux s’embrassent dans l’ombre et la bière coule. On fume, on boit, on s’embrasse : c’est le Moscou des artistes underground. La vie paraît simple et joyeuse comme les chansons de Horonko Orchestra. Leurs tubes, repris en cœur par la foule, parlent surtout du hasard de la vie, de l’amour et des rencontres plus ou moins réussies. Telles des cartes postales d’un ordinaire ni trop triste ni trop beau, ces chansons touchent chacun. Reprises de classiques de la culture russe des années 50, 60 et 70 et aussi compositions originales bercent un public séduit. Entre rock folk et jazz d’ambiance, ces rythmes sont autant d’hymnes au quotidien russe.

Pour Dimitri l’Ukrainien, depuis ses 5 années d’études de comédien à Moscou où il apprend autant le jeu de scène que la danse, le chant et l’improvisation, tout est prétexte à faire la fête. Un jour, il plaque la scène et le cinéma pour la chanson. Aujourd’hui l’orchestre qui porte son nom commence à être connu et à faire parler de lui. Leur deuxième CD est sorti il y a peu de temps ; les concerts s’enchaînent, entre 4 et 8 par mois, à Moscou ou à St Pétersbourg. L’an passé, l’ensemble remportait le festival André Mironov, où des jeunes artistes russes reprennent des chansons traditionnelles. Et puis, Dimitri écrit des musiques de films ; deux films russes bientôt à l’affiche ont leur bande-son signée Horonko. L’argent rentre doucement. Ses excellents musiciens ont eux aussi suivi une formation classique avant de venir au rock, au jazz ou à l’éléctro. Certains sont encore professeurs, mais cela n’a aucune importance, la bête de scène ce n’est pas eux ; la star c’est Dimitri !

Drôle, tragique et émouvant à la fois, personne ne peut rester indifférent à la musique de cet orchestre déjanté. Dimitri est un homme qui ne s’arrête pas, ni pour prendre le temps de souffler après un concert, ni pour nous accorder quelques minutes. La musique l’attend déjà ailleurs, chez un ami chanteur, à l’autre bout de la ville. Il est 2heures du matin passé, mais la nuit ne fait que commencer... « Musique, narcotique et après, sexe...  », nous lance ce magicien des accords et des mots, en partant, mi-sérieux mi-clown. Dans la vie comme sur scène, Dimitri ne se laisse pas cerner facilement.


* Pour plus de détails et pour écouter des extraits musicaux :
http://www.horonko.ru.


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« Nous devons être les seuls artistes véritablement indépendants du milieu artistique aujourd’hui »
Saint-Pétersbourg - Akhe Group : Pavel et Maxime



Pavel Semtchenko et Maxime Isaev , 39 ans et 42 ans, membres fondateurs de Akhe Group..



Bien que les membres de Akhe*, unique théâtre d’objets de Russie, ne soient pas dans la tranche d’âge qui nous intéresse d’ordinaire, nous avions choisi de les rencontrer pour plusieurs raisons. Outre le fait que Akhe soit un des groupes russes contemporains parmi les plus innovants, cette troupe alternative née en 1989 à Saint Pétersbourg devait avoir un point de vue intéressant sur la réalité artistique actuelle.
A peine assis à une vieille table de bistrot sur la scène de « leur » théâtre, Pavel et Maxime jettent le décor. Les choses ont changé depuis 1989, et malgré les idées reçues, les groupes alternatifs étaient plus nombreux pendant la perestroïka que maintenant.
« Aujourd’hui, c’est difficile de percer. Un jeune artiste sans argent ne peut rien faire, tout est dicté par l’argent. Tout le monde pense que l’art, l’argent et la créativité sont à Moscou et que c’est là-bas qu’il faut être connu. C’est en partie vrai, si vous êtes connu à Moscou vous êtes connu dans toute la Russie ; mais si vous êtes connu à St Pétersbourg, vous n’êtes pas connu.  » Même si la situation change doucement et si Saint-Pétersbourg a une place de plus en plus respectée, la réalité demeure. Mais l’idéal artistique de Akhe et de Maxime son co-fondateur ne tient pas dans la renommée ou la réussite financière, « nous voulons juste travailler, peu importe où. Nous savons que produire ici est un privilège autant qu’un plaisir. Aujourd’hui, nous devons être les seuls artistes véritablement indépendants du milieu artistique russe.  »

Maxime allume sa pipe et Pavel pense en silence, les yeux tournés vers leur prochain décor. Des balles, des échelles de bois et des grandes lettres de mousses traînent sur le plateau. Le groupe travaille autour de sujets larges et libres avec des objets simples. A chaque spectateur de donner un sens à ce qu’il perçoit. Doucement, en cherchant ses mots, Maxime nous explique leurs travaux, « on parle de choses fondamentales avec des objets simples, d’habitude sans parole. Si vous savez ce que vous voulez dire, c’est facile. On ne traite pas de sujet limpide comme « vive l’amour ». Et on ne fait pas de politique non plus, la politique c’est de la merde, et il n’y a pas grand chose à dire sur la merde  ». « Pour nous, l’essentiel est l’art, pas le message à faire passer  », ajoute Pavel.

Dès 1995, le groupe a commencé à participer à des festivals principalement en Europe. « Au début, pour nous le plus intéressant c’était la Pologne, aujourd’hui ce serait plutôt l’Amérique Latine.  » D’ailleurs la première de leur prochaine création aura lieu à Mexico. Ironiquement, ils ont plus voyagé à l’ouest qu’en Russie. « On voudrait plus jouer en Russie mais c’est difficile, surtout d’un point de vue financier.  » Alors que le public est réceptif à leurs productions (comme le milieu artistique des jeunes designers par exemple), les deux compagnons reconnaissent d’une même voix le manque de prise de risque de la part des directeurs de théâtre qui ne pensent que rentabilité et investissement. Déçus, ils admettent que les récompenses ainsi que la subvention gouvernementale de 12 000 USD reçue il y a trois semaines, ne changent pas grand-chose ; le quotidien demeure difficile. Heureusement, et ce pour la première fois depuis leur existence, le groupe a obtenu une petite salle de théâtre sur l’île Vassilevski, lieu même où ils nous reçoivent.
Pour manger et payer les loyers, Akhe doit de temps en temps quitter la scène et faire de « l’art alimentaire » lors d’événements privés. Cette semaine, c’est pour une fête d’entreprise organisée par Schwarzkopf/Estelle. Une prestation de 20 minutes payée l’équivalent d’un cachet européen, représente en moyenne plus de 5 fois ce que rapporte une pièce habituelle. Aux yeux de Pavel, l’exercice possède certains intérêts artistiques tel que l’espace élargi, l’unicité de l’action ou la durée minime. Maxime de son côté regrette que les gens ne viennent à ces soirées que pour boire et parler, « on est comme des clowns  ». Récemment, ils ont aussi reçu une commande pour un magasin d’animaux qui ouvre sur l’avenue Nevsky destiné aux Nouveaux Russes. Alors que l’on pourrait croire que le milieu artistique alternatif profite des capitaux de ces milliardaires trentenaires, il n’en est rien. Les fortunés préfèrent investir dans les arts classiques comme l’Ermitage ou les ballets, « l’underground n’est pas assez respectable, pas assez prestigieux. »


* Pour plus de détails sur le travail d’Akhe, cf.www.akhe.ru (site en anglais)



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« La musique doit être de l’art et doit être respectée comme un art »
Tallin - Vaïko Eplik



Vaïko Eplik, 24 ans, présentateur à Radioo 2 et musicien indépendant affilié à Eliit.



«  L’Estonie est petite, quand tu sais faire quelque chose, on croit que tu peux tout faire  » c’est dans ces mots que le réputé musicien Vaïko Eplik nous résume son rôle de présentateur des matinales à Radioo 2*. Il ajoute sans perdre une minute, «  j’aime me penser musicien, tout le reste c’est du détail. » Et Vaïko n’aime pas se perdre dans les détails. Il allume une cigarette et nous fait comprendre sans détour que la musique est plus qu’une passion, plus qu’une raison de vivre, c’est sa vocation.

Sans prendre le temps de respirer, il énumère rapidement les faits marquants de sa vie. Sans chronologie, sans date et sans souvenir précis, sa vie défile à toute vitesse : le professeur de chant qui le remarque lorsqu’il a 4 ans, son entrée à la télévision à 8 ans et plus tard à l’Académie de Musique où il apprend le piano qui restera un avantage par rapport aux autres musiciens qui ne connaissent souvent rien aux harmoniques, les premières chansons écrites à 14 ans et le premier CD enregistré à 18 ans, les 5 années passées dans un groupe de rock populaire, le début de la gloire, les gens qui le reconnaissent dans la rue, l’Eurovision. Tout ce qu’il appelle sa période « commerciale » et qui lui fait honte maintenant. Enfin son boulot à la radio qui lui permet de «  gagner assez d’argent pour avoir une création musicale libre et intelligente  ». Depuis quelques mois déjà, Vaïko a plaqué la vie de rock&roll star pour se consacrer à la musique dans toute sa splendeur. Grâce à son emploi de journaliste, il peut enfin ne pas mélanger le monde de l’argent et le monde de la création.
Aux yeux de ce musicien surdoué, la musique doit être indépendante de toutes ambitions financières. «  Même si Mozart a écrit son Requiem sur une commande, précise-t-il, il me paraît plus facile aujourd’hui d’être indépendant et de faire de la vraie musique en marge du système commercial plutôt que de se laisser aspirer par le circuit des majors. » Au sein d’Eliit, Vaïko défend corps et âme une conception indépendante de la musique et de la composition musicale. L’artiste doit tout faire lui-même, de l’écriture à l’enregistrement, de l’interprétation au design de la pochette. Vaïko tire frénétiquement sur sa Malboro Light et nous explique comme il peut ce qu’est Eliit. Eliit est un regroupement d’artistes, de musiciens et de chanteurs qui prônent une musique expérimentale ouverte à tous. Structure aux limites floues, Vaïko ne sait combien de personnes y sont affiliées, peut-être 10 ou 20 personnes, «  on ne sait pas bien. Tout le monde peut l’intégrer. » Plus qu’une association d’artistes, Eliit est un mouvement innovateur qui veut, à terme, faire naître une véritable révolution musicale en Estonie. «  L’expression musicale doit être libre, c’est l’essentiel de tout, » nous explique Vaïko, passionnément. Ce mouvement a vu le jour il y a environ 4 ans, au même moment où l’Estonien commençait à être respecté comme une langue musicale ; «  avant il fallait chanter en anglais pour pouvoir réussir croyait-on. » Vaïko veut à tout prix éviter la dénaturalisation de l’œuvre artistique, et travailler avec une maison d’édition ou un technicien y contribuerait à ses yeux. Pour ce musicien passionné de véracité, la musique commerciale n’est plus l’œuvre personnel du musicien ou de l’interprète et les CD ne sont qu’un objet manufacturé quelconque. De plus, il ne peut supporter qu’un autre que lui puisse avoir des droits sur sa propre création. Un monde s’instaure alors entre ceux qui «  veulent faire de l’argent et du business  » et ceux qui créent. Vaïko cherche à défendre une création musicale unique et libre «  la musique doit être de l’art et doit être respectée comme un art. » Dans cette vision des choses, Vaïko respecte assez peu d’artistes. Hormis les Français Gainsbourg et Polnareff, rares sont les artistes qui aujourd’hui, comme Air et Daft Punk, l’intéressent et montrent comment associer production personnelle et commercialisation.
Vaïko nous explique que nos jours, avec un matériel de moins en moins cher et de plus en plus innovant, n’importe qui peut composer, depuis son ordinateur, des enregistrements d’une qualité dix fois supérieure à ceux produits par les Beach Boys ou les Beattles. Dans un monde où le numérique est accessible à tous à faible prix et dans un pays où l’Internet sans fil est omniprésent, Vaïko peut se permettre de rêver. Pour lui, rien ne pourra battre la homeproduction et d’ici 5 ans, «  toutes les maisons de disc auront fait faillite. » Profitant de la démocratisation de cette technologique, Vaïko ne propose qu’une alternative, la révolution musicale : «  il est temps que les choses changent et qu’une nouvelle révolution musicale s’instaure. On doit revenir à une musique réelle, créative, sincère et innovante. De nos jours, on n’attend rien d’autre d’un musicien qu’il fasse de la musique. Moi je veux rendre la musique à l’art. Je ne veux pas faire du commerce. » L’idée est simple : faire de la musique pour faire de la musique sans penser au business.

Entendre un tel discours en Estonie, pays de la révolution musicale, où la musique fut une arme de résistance et un moyen d’accéder à l’indépendance, n’est pas surprenant. Ses paroles résonnent, mais Vaïko n’oublie pas le public et estime la chance qu’il a aujourd’hui. Alors qu’il a fallu attendre 1984 pour que quelques chansons des Beattles soient autorisées dans l’Estonie soviétique, il s’attriste de l’absence de curiosité des jeunes d’aujourd’hui en matière musicale. «  Ils regardent MTV et achètent un best of. » L’essentiel à ses yeux réside dans le choix. «  Lorsque j’étais enfant dans mon village, je pouvais seulement acheter des casettes enregistrées en Pologne de Bon Jovi. Maintenant on peut choisir mais les jeunes ne savent pas comment faire, ils ne savent pas chercher. C’est triste. »


* Radioo 2 est une radio réputée auprès des jeunes estoniens.



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« Il se passe quelque chose ici... »
Riga - DJ Scotch, Krish, E.T.K.E et les autres d’Andrejsala



DJ Scotch, Krish, E.T.K.E et les autres, 22 et 24 ans, plasticiens à Andrejsala.



Sous le préau du Dirty Deal Café d’Andrejsala*, quelques jeunes artistes élaborent des œuvres d’art et des pochoirs en vue de l’exposition de demain. Un workshop a été organisé par les tenanciers du café sur le thème Vide (environnement en letton) et divers artistes ont répondu présents pour créer en plein air leurs œuvres qu’ils doivent exhiber le lendemain. Chacun est concentré qui sur son carton, qui sur son tag, qui sur sa télévision cassée. L’ambiance est pourtant décontractée. Les pauses cigarettes et bières sont fréquentes. Dans un coin, un petit garçon imite un artiste d’une vingtaine d’années en marquant son territoire d’un tag illisible. Un couple de chiens se chamaille à côté d’une jeune fille qui dessine sur un mur de béton la chute de petits bonshommes dans un ravin. Ursula, une artiste allemande, est venue installer sa caravane artistique décorée de roses et de cœurs sur l’esplanade et invite tout le monde à venir converser sur des tabourets fleuris dans son jardin artificiel.

Quelques jeunes arrivent. Les uns viennent juste regarder, les autres s’arrêtent pour papoter et donner un coup de main à un ami artiste. Tout le monde se connaît et personne a plus de 30 ans. L’ambiance est jeune, éclectique et libérée. La majorité des artistes passe ici, une journée, une semaine ou juste quelques heures de temps en temps pour partager, échanger et apprendre. C’est exactement cela Andrejsala, un lieu de rencontre et de partage.

Enveloppant d’une musique électronique rythmée le préau et le bord du port délaissé, un jeune DJ s’exerce sur deux platines. Il se fait appeler Dj Scotch, a 24 ans et se présente comme un débutant. Pour le moment, ce jeune russophone ne possède qu’une seule maquette de ses compilations et espère être «  un vrai DJ  » d’ici deux ou trois ans. Aujourd’hui, un ami lui a prêté ses deux platines, ses vinyles et sa table de mixage pour qu’il puisse s’entraîner en plein air avec un public. «  C’est la première fois que je joue en public  », avoue-t-il, rougissant. En effet, Scotch ne mixe que rarement «  seulement quand on va voir les copains le week-end  » et achète dès qu’il peut des vinyles. Bien que ce grand garçon aux yeux bleus clairs de 24 ans travaille dans la restauration de bâtiments, il dit prendre une année «  pour se découvrir, grandir et mieux me connaître. Je viens souvent ici, Andrejsala c’est bien pour nous les jeunes. On peut se retrouver et prendre confiance  ».




Non loin de ce jeune DJ, au milieu du préau, on ne peut rater Krisjanis et ses deux cubes de carton. Depuis le début de l’après-midi, il travaille à la construction d’un grand cube blanc de 4 mètres cube et d’un petit cube noir de 1 mètre cube. Krish, malgré ses 22 ans, est parmi les plus respectés et admirés ici. «  Il est déjà connu vous savez  » nous avait-on dit. Président de l’Union des jeunes artistes lettons, il aime venir ici pour rencontrer d’autres jeunes artistes, glaner des conseils et prendre le temps de créer dans un environnement agréable. Demain matin ses cubes seront terminés. Comme il nous l’explique, chaque face du grand cube blanc sera complétée d’un visage violent, arrogant, ambitieux, triste, suffisant, alors que sur le petit cube, que l’on pourra déplacer, on devinera des visages apeurés, interrogatifs, craintifs, inquiets. Krish, comme il se fait surnommer, a été invité ici pour prendre part au workshop et conseiller les moins compétents. Il a déjà une certaine renommée sur la jeune scène artistique de Riga, ce qui n’est pas inutile pour le Dirty Deal Café. Krish avoue pourtant ne pas venir souvent sur le site d’Andrejsala, «  mais bientôt je viendrai tous les jours... j’aime bien cet endroit.  » Peu loquace sur lui-même, Krish préfère nous parler de ce nouveau site créatif qui l’intéresse. On entend à nouveau le fameux «  il se passe quelque chose ici, vous savez...  ». L’esprit ailleurs, il nous parle de sa vision du monde, pas si loin de ce qui se vit dans les hangars d’Andrejsala. «  Ça me fait penser à la construction d’un immeuble. Il n’y a pas très longtemps, en face de chez moi, une équipe d’ouvriers bâtissait une banque. Tous les jours, j’aimais passer devant, je trouvais cela intéressant de voir l’évolution, les briques, les tiges de métal, les vitres avec les plastiques... mais quand ce fut fini, lorsqu’ils ont installé le logo tout en haut, j’étais déçu. C’est ça qui m’intéresse, la construction et l’évolution, pas la dernière touche. » C’est exactement ce qui se vit à Andrejsala, tout est en bouillonnement, en évolution. Comme le dit la jeune Zane, responsable des évènements culturels de la salle d’évènements à quelques pas de là, «  les gens se sentent créatifs ici.  » Et c’est vrai. Mais Krish sait que tout ce petit monde n’est là que pour une durée limitée. Dans deux ans «  tout sera terminé, on sera passé à autre chose, et ici le mieux aura déjà été vécu  ».

En retrait par rapport aux autres artistes, un jeune homme repeint à la bombe une vieille pompe à essence russe. Le travail de cet artiste, pas plus âgé que les autres, pourrait choquer ou étonner. Sur chaque face, une femme stylisée accouche d’un enfant alors que la mort, représentée par un squelette, guette l’enfant et la mère. Des mots tels que Fuck, Suck Love ou Kiss ont été peints au pochoir sur les côtés de la pompe. «  C’est juste pour montrer que lorsque tu nais, tu es déjà promis à la mort,  » nous explique le jeune artiste, rebaptisé E.T.K.E. pour la scène artistique. Connu comme artiste indépendant pour ses pochoirs et ses interventions illicites dans l’espace urbain, E.T.K.E est venu ici aujourd’hui à l’invitation du gérant du Dirty Deal Café. Ce jeune homme aux avant-bras tatoués d’étoiles a achevé l’Académie des Beaux-Arts il y a un an, et ne se fait pas de soucis pour son avenir. «  L’art ne paie pas, mais je deviens doucement célèbre. Et puis je trouve toujours un petit boulot pour manger, travailler avec une agence de publicité ou faire des décors de théâtre  ». Le regard gêné, tirant frénétiquement sur sa cigarette, E.T.K.E ne veut pas se confier. On devine qu’il aime venir ici, car «  il n’y a pas grand-chose à faire à Riga, et... la vue est belle, non ?  ». En plein centre ville, Andrejsala est parfaitement situé pour être facilement accessible, tout en restant un lieu calme et serein. Pour ce jeune artiste, Andrejsala est simplement un lieu de création et de partage. «  Et puis, surtout ici c’est le seul endroit où c’est légal de taguer  ».


* Pour découvrir Andrejsala, rendez-vous dans notre
carnet de voyage.



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« Je veux raconter des choses simples et claires ; que l’on puisse comprendre ma peinture sans explication »
Vilnius - Andrius Zakarauskas



Andrius Zakarauskas, 23 ans, peintre et membre de la « Nouvelle Génération de Peintres ».



Les expositions d’art contemporain sont assez rares à Vilnius, surtout si elles mettent en scène des jeunes artistes. Bien qu’organisée en plein mois d’août, l’exposition Rysiai (Connections) préparée par la Galerie Vartaï* autour des jeunes peintres lituaniens ne pouvait donc passer inaperçue. Ouverte en 1991, l’indépendante galerie Vartaï a mis ses 360 m2 à disposition de cinq jeunes artistes incarnant ce qu’on appelle déjà « La génération des nouveaux peintres ». Certaines peintures sont intéressantes, d’autres trahissent les débuts hésitants d’un néophyte. La Galerie Vartaï est réputée laisser la priorité à la recherche intellectuelle ou émotionnelle plus qu’à la créativité plastique ou picturale. Ainsi la jeune commissaire de 23 ans Neringa Cerniauskaite justifie la petite taille des productions par la nécessité de faire de « l’art accessible, à taille humaine comme un livre  » ; elle ajoute d’ailleurs que si le dessin n’est pas précis et que si certaines toiles semblent ratées c’est pour « dégager plus d’expressivité  ». Face à certaines peintures, on a parfois du mal à croire que ce soit volontaire. Diplômés ou encore étudiants à l’Académie des Beaux-Arts de Vilnius, tous les cinq cherchent à ancrer leur pratique artistique dans le monde réel et dans la scène artistique internationale où La Lituanie n’a pas encore sa place. Chacun à sa manière travaille sur la remise en question de la tradition et de l’Académie.

A nos yeux, un ou deux artistes sortent du lot. Les travaux sur la mémoire et sur les souvenirs de Saulius Ketleris sont touchants et rappellent certaines ambiances d’Edward Hopper. Andrius Zakarauskas possède quant à lui un style déjà bien personnel. Utilisant la technique de la fragmentation et de la réduction, les scènes représentées se limitent à leur essentiel. Sur sa peinture quasi monochrome The girl who wants love (on the 3rd floor), on devine une femme en maillot de bain, pensive, sur un balcon à peine perceptible. Sans détail, l’atmosphère est là et le titre vient compléter la scène peinte. Comme le dit l’artiste, « la 2 dimension est souvent décevante, et le titre me sert à donner une 3èmedimension à ma peinture.  » Mais Andrius n’aime pas parler de lui et encore moins de ses toiles. D’une voix à peine audible, le regard ailleurs, il hésite sur les mots à utiliser pour parler de ses travaux exposés. Originaire de Kaunas, Andrius s’est établi à Vilnius pour faire ses études et pour devenir peintre, « je n’étais pas connu et trop jeune pour faire de la peintre à Kaunas Il faut être à Vilnius pour se faire un nom.  » Ce qui intéresse ce jeune peintre de 22 ans c’est justement de pouvoir raconter des histoires avec ses travaux. Traitant de la prostitution autant que des fins de soirées entre amis, ses toiles sont avant tout un moyen de communiquer avec le monde et le public, « je veux raconter des choses simples et claires ; que l’on puisse comprendre ma peinture sans explication.  » S’inspirant de la vie réelle, de ce qu’il lit dans les journaux et surtout de son expérience personnelle, ce jeune artiste mêle adroitement dans ses pinceaux le monde réel et le monde qu’il nomme « idéal  ».

Alors que la jeune commissaire présente les cinq artistes en opposition radicale à la tradition de la vieille génération de peintres et à l’académisme, Andrius n’aime pas se dire contre l’Académie où il a «  appris à peindre  ». Pourtant, dans le même temps, il affirme utiliser la peinture à l’huile et non l’acrylique pour « jouer avec la tradition et la peinture historique.  » Son jeu a réussi. Pour la première fois Andrius a reçu cinq promesses d’achat sur les dix œuvres exposées à Vartaï. Le vent semble tourner et peut-être qu’un jour Andrius pourra vivre de ses toiles et quitter la petite galerie Jono de la vieille ville où il travaille en journée pour gagner sa vie. « Depuis un ou deux ans, le public et les curators s’intéressent à la jeune génération d’artistes, c’est tout nouveau.  » Pour le moment, ce jeune homme timide se débrouille pour « arriver tôt et partir tard » afin de peindre dès qu’il peut dans le petit atelier qu’il s’est aménagé dans l’arrière-boutique avec l’accord de la propriétaire de la galerie. A l’image de tous les jeunes artistes de sa génération, il se débrouille car, comme le regrette Neringa, « même si nous sommes dans l’Europe, il n’y a que peu d’aides en Lituanie.  » L’art n’est pas actuellement une priorité pour cet état dans lequel toutes les infrastructures publiques sont à reconstruire. Dans le petit atelier sombre d’Andrius, la palette tient en équilibre sur un tabouret bancal. Le jeune peintre peint à même le sol, non par choix mais par contrainte.


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http://www.galerijavartai.lt.



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« Il ne faut pas exagérer notre rôle ; le théâtre n’explique pas la vie »
Minsk - Katya Ogorodnikova



Katya Ogorodnikova, 28 ans, metteur en scène et directrice du Théâtre CXT de Minsk.



Dans la capitale biélorusse, il est loin le temps du grand théâtre soviétique, où le brassage interculturel était propice à la création et l’innovation. Ils sont loin les Stanislavski* du théâtre, les Vaganova** du ballet ; et les beaux jours de l’Académie d’Art dramatique de Minsk sont finis. Le pouvoir de Loukachenko n’encourage pas l’originalité, la culture moyenne est de basse qualité et les principes artistiques mis en valeur sont les traditions nationales et le folklore. Tristement, les artistes reconnus par les officiels ont souvent une production affligeante. Pourtant, les théâtres indépendants fleurissent et les étudiants affluent vers les cours d’arts de la scène.

Katya Ogorodnikova a ouvert son propre théâtre indépendant, le CXT - le Théâtre artistique contemporain, il y a trois ans. Après avoir suivi l’Académie d’Art dramatique de Minsk et de nombreux stages à Moscou, St Pétersbourg ou encore Paris, après avoir été comédienne au Théâtre de la jeunesse, Katya a quitté les planches pour passer du côté de la mise en scène. Agée d’à peine 30 ans, cette jeune femme a déjà neuf pièces montées à son actif. Pour la rentrée théâtrale de cette année, deux de ses pièces sont jouées dans les théâtres de la capitale : une pièce pour enfants Tous les garçons sont bêtes et la Nuit des Rois de Shakespeare. Cette jeune femme aussi timide que réputée n’aime pas parler d’elle ; son regard se dérobe ; son visage effilé se détourne. Elle ne se vente pas des moments de gloire qu’elle a connu grâce à telle mise en scène ou grâce à telle production, car à ses yeux, elle ne s’en souvient que «  comme les moments les plus durs de [s]a vie  ». Après un important succès, l’artiste aurait tendance à se reposer sur ses lauriers, alors que «  c’est à ce moment précis que l’on vous attend au tournant. On attend de vous que vous fassiez mieux, parfois ce n’est pas possible. C’est des moments de tension trop forte.  ». Cette pression artistique de rendement, Katya ne la supporte pas. Pourtant, elle continue à créer, à mettre en scène et à partager avec ses étudiants ce qu’elle a appris auprès d’Ariane Mnouchkine*** ou d’Anatoli Vassiliev****. Et tous les jours, elle vit la difficulté du choix artistique qu’elle a posé il y a trois ans lorsqu’elle a ouvert son théâtre. Même si elle a la chance de pouvoir vivre de sa création, fait rare en Biélorussie, «  tous les jours, toutes les secondes  » elle a envie de tout plaquer. «  Ce métier est tuant  ». D’ailleurs, elle avoue que «  pour faire ce métier, il faut être schizophrène. Ce métier est impossible. Il y a trop peu de chance pour devenir quelqu’un.  » Serait-ce à cause de la censure politique et du contrôle gouvernemental qui pèse sur la création et les représentations publiques ? Ces questions ne semblent pas la toucher, «  pour moi, tout ceci n’est pas un problème car je n’aime pas le théâtre politique. Pour moi ce n’est pas du théâtre.  » Non, ce qui lui pèse, ce qui est tuant, c’est le combat administratif et financier pour survivre en tant que théâtre indépendant. Un problème non pas lié à la dictature de Loukachenko mais à la situation du théâtre dans le monde, «  le problème d’indépendance et de survie est le même en France ou aux Etats-Unis.  », nous explique Katya.Andreï, ami de Katya, metteur en scène et comédien dans Tous les garçons sont bêtes, a ouvert aussi son propre théâtre il y a quelques mois. Il nous explique que la situation financière de son théâtre serait moins rude s’il obtenait des subventions. Mais il y en a peu, et en échange de ce soutien «  il faut faire des révérences au pouvoir.  » Face aux théâtres indépendants, les théâtres d’Etat existent et, bien que souvent de piètre qualité, ils assurent à un grand nombre de comédiens une certaine vie (les comédiens y perçoivent un salaire mensuel de 200 à 300 $ qu’elles que soient le nombre de pièces représentées). Nombreux sont les acteurs ou les metteurs en scène, qui travaillent alternativement pour des théâtres d’Etat et des indépendants.

Dans ses pièces, Katya aime parler de la vie, de l’amour et du quotidien. Rien ne lui fait trop peur, si ce n’est l’attitude du public biélorusse. «  Les Biélorusses ne veulent voir que du très beau, des relations humaines parfaites, sans problème...  » Le public ne veut pas voir sa vie ou ses problèmes sur scène. «  Je ne vois pas l’intérêt d’une telle attente, j’y vois plutôt le danger.  » Danger d’abrutissement, danger de l’ignorance et de la fuite de la réalité. Andreï est d’accord avec elle. Pour lui, «  le public est passif, sans réaction. » Aujourd’hui, les Minskois viennent au théâtre pour se divertir et non pour réfléchir. Le théâtre ne serait-il pas un moyen d’éveiller les masses, pour sensibiliser le peuple à devenir acteur ? Non. Katya a dû mal à adhérer au pouvoir éducatif du théâtre. Avant de nous quitter, cette femme discrète ajoute, poliment, «  il ne faut pas exagérer notre rôle dans la vie ; le théâtre n’explique pas la vie. Il parle de choses importantes, c’est vrai, mais nous n’avons pas plus de responsabilités que les femmes de ménages ou les médecins.  »


* Konstantin Stanislavski (1863-1938) : acteur, metteur en scène, créateur et directeur du Théâtre d’art de Moscou dont la méthode de formation des comédiens a fait école dans le monde entier, jusqu’à l’Actors Studio de New York.
** Agrippina Iakovlevna Vaganova (1879-1951) : danseuse soviétique qui fut l’un des plus grands professeurs de l’histoire du ballet, surnommée « reine des variations » pour son jeu de jambes et ses sauts extraordinaires.
*** Ariane Mnouchkine : metteur en scène, directrice et créatrice du Théâtre du Soleil, dont l’art s’inscrit dans la tradition du théâtre populaire, inaugurée par Jean Vilar et Jacques Copeau.
**** Anatoli Vassiliev : metteur en scène et pédagogue russe, fondateur de l’École d’art dramatique de Moscou.



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« Nous sommes un peu des nouveaux hippies. »
Kiev - Leonid Kantier



Leonid Kantier, 25 ans, directeur de Lizard Studio* et initiateur du projet Un tabouret jusqu’à l’Océan.



Leonid est un troubadour des temps modernes. Tantôt musicien, tantôt comédien, ce voyageur poète fait visiter les océans à un petit tabouret de bois. Rencontre avec un étrange personnage qui nous a donné rendez-vous sur un banc...
Tout commence en 2003, lorsque avec quelques amis il entreprend une tournée musicale dans la région de Lviv à l’ouest de l’Ukraine. En deux semaines, ils parcourent 200 kilomètres et dans chaque village croisé ils présentent des scénettes et des chants traditionnels. Leur voyage finit le 24 août, jour de la commémoration de l’Indépendance du pays ; sur une petite place de village ils dansent et chantent avec les villageois. Trois mois plus tard, la capitale est envahie par une marée humaine orange : la révolution vient de commencer et tout Kiev chante sur la place de l’Indépendance. L’année suivante, Léonid voit plus grand et crée la première véritable tournée d’Un tabouret jusqu’à l’Océan. Avec une poignée de compagnons, il part vers la Pologne, l’Allemagne et la France. Sans argent, l’autostop s’impose comme le moyen de transport idéal, même s’ils sont nombreux et chargés de caméras, appareils photos et micros. L’Inde et le Sri Lanka suivront peu de temps après. Bientôt, le tabouret devrait voir la mer de Chine et peut-être même l’Amérique Latine. A chaque fois, le même but simple : «  emmener un tabouret de bois ukrainien voir l’océan  ». Et pour l’accompagner dans son voyage des échantillons de spectacles montés autour de vieux contes ukrainiens ou de pièces du répertoire classique ukrainien. «  Quand on arrive dans une ville, je prends un mégaphone et j’appelle : « Les gens qui habitent cette ville. Approchez, venez voir... » En France ou en Allemagne, la troupe de saltimbanques demande de l’argent ; dans les villages de Pologne ou d’Ukraine, ils préfèrent le gîte et le couvert. Initiateur des aventures, et non directeur, Leonid vit pour ses voyages au bout de la terre. Professeur à l’Université et directeur des studios de production Lizard Studio qu’il a créé en 2000, ce jeune homme simple bouillonne de rêves et de projets. Un tel choix de vie n’est pas courant en Ukraine. Même si l’on rencontre de nombreux jeunes en Australie, en Israël ou encore en Grande-Bretagne, qui partent une année ou quelques mois à la découverte du monde, sac au dos, en Ukraine, c’est rare. «  Nous surprenons autour de nous. Ici, les jeunes n’osent pas partir. Il faut travailler pour acheter à manger, travailler pour se payer un appartement... Pour eux, nous sommes un peu des nouveaux hippies.  »

Mais les aventures du tabouret-voyageur ne sont pas des voyages pratiques à moindre frais ou des ballades sympathiques à la découverte des paysages. Ces voyages s’inscrivent dans deux idéaux : la rencontre et la performance artistique. D’une part, ce qui intéresse ce garçon souriant c’est la découverte de l’étranger au sens large du terme. «  Rencontrer, apprendre, donner et recevoir, » seraient les quatre verbes qui lui tiennent à cœur. Loin de la vie aisée qu’il mène au quotidien à Kiev (Lizard Studio est une entreprise qui marche très bien), Leonid dit «  apprendre plus pendant ces voyages que pendant toute l’année à Kiev. Certes, je vis comme un clochard dans ces moments là, mais c’est beaucoup plus intéressant que de faire des films ou des clips.  » D’autre part, la performance artistique du théâtre de rue lui est indispensable. «  Au théâtre, les gens viennent pour vous voir. Vous savez à quoi vous attendre, soit des applaudissements forts, soit des faibles. C’est finie l’époque où le public osait vous lancer une tomate ou quitter la salle pour critiquer le jeu ou la mise en scène. Dans la rue, les règles sont différentes. On ne sait pas qui vient ni quelles peuvent être les réactions.  » La rue donne au comédien une puissance créatrice que ne possède plus un théâtre ; «  tout se joue au début, vous devez séduire les passants et les attirer à vous  ». Cet instant d’attraction, Léonid le compare au déclenchement d’une bombe... soit elle explose au bon moment soit elle saute à côté de sa cible. Entre acrobatie et mimes, le comédien doit captiver l’œil du passant, «  de quelques manières que ce soient. Que ce soit en cuisinant un plat traditionnel ukrainien au milieu d’une rue en costume traditionnel ou en interprétant un conte national.  » L’important n’est ni le geste ni le sujet, «  l’essentiel est l’idée de performance artistique que nous mettons dans le geste pour que les gens nous remarquent  ».

Pour chaque pays traversé, Leonid choisit des thèmes, «  l’amour entre deux ouvriers en Chine, la guerre et le rejet de l’autre en France  ». Dans chaque langue, ce jeune homme de 25 ans fait traduire son projet sur une feuille A4. Dès qu’il peut, il demande à une organisation officielle d’y apposer son tampon «  en signe de soutien  ». Bien qu’il ait obtenu un tampon de la sous-préfecture de Paris, les autorités françaises ont refusé à la troupe de jouer sous la tour Eiffel. Il en fallait plus pour les arrêter... avec deux guitares et deux bouteilles de vin, les voilà assis au centre des pieds de la Dame de Fer. Après quelques accords et quelques chants, ces baladins ukrainiens sont rejoints par un guitariste français, deux Israéliens, deux jeunes Libanaises, deux Russes... C’est justement ces «  moments intenses  » comme Léonid les nomme, que ce jeune artiste nomade recherche. Ces voyages vers l’Océan construits autour de spectacles et de contes ukrainiens sont des détails. L’essentiel n’est pas que le public retienne quelque chose de l’Ukraine, au contraire, «  on s’en fiche  ». L’essentiel est de toucher le public. «  Nous avons mis du temps à nous éveiller nous-mêmes. Après nous avons éveillé nos amis, nous voudrions éveiller le monde. Réveiller l’autre pour qu’il vive... pour qu’il soit libre.  »


* Cf.
http://www.lizardfilms.com



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« Une belle mélodie n’est pas celle où il y a beaucoup de notes, c’est celle où il y a beaucoup de pauses »
Chisinau - Roman Iagupov



Roman Iagupov, 33 ans, chanteur du groupe Zdub si Zdob.



Zdub si Zdob est LE groupe de rock moldave. Tout jeune moldave qui se respecte est capable de chanter ou au moins de fredonner un tube du groupe. Fort d’une expérience de plus de dix ans et offrant un jeu scénique de folie, ce groupe collectionne, depuis sa création en 1994, les récompenses et les prix.
En 1998, Zdud si Zdob fait un volte-face : les rockeurs révoltés se coupent leurs cheveux, rangent leurs bonnets noirs de laine et s’habillent aux couleurs traditionnels. Le groupe s’écarte alors du hardcore moldave pour se rapprocher de l’ethno-rock. Mêlant instruments ethniques et lyrisme moldave, Zdob si Zdub garde son essence et pousse à l’extrême la musique traditionnelle. Le chanteur du groupe, Roman Iagupov, nous raconte ses souvenirs de cette période : « on était des rebelles, on se fichait de ce qu’on chantait. Quand j’ai vu dans la foule, quelqu’un faire Heil Hitler, tout s’est arrêté. A cet instant, j’ai compris que tu ne reçois en retour que ce que tu donnes, que tu ne partages que ce que tu crées. J’ai alors réalisé que je voulais faire de la musique positive. » Roman poursuit : «  à cette époque, on a vu Underground de Kusturica. C’est là qu’on a saisi ce qu’on voulait faire, au fond de nous. » Mélangeant depuis folk et chanson populaire, rock et musique traditionnelle, drum’n’bass et jungle, Zdob si Zdub est inclassable. Pour Roman, tout ceci est simple : « La musique est une expérience, et la notre est joyeuse et anti-dépressive. »
Made in Moldova pourrait être le nom de famille de ce groupe atypique qui joue aux côtés des Red Hot Chili Pepper, des Rage Against The Machine ou encore de Chumbawamba. Pourquoi ? « Parce que c’est un fait. » Malgré ses origines russes, Roman se dit moldave et a appris le roumain, fait rare pour un russophone. Pour ce beau gosse un peu déjanté, « tout est moldave en nous : notre inspiration, notre musique, nos costumes, nos rythmes... Mais c’est dur de s’identifier et de savoir qui nous sommes. Je parle russe mais j’ai grandi ici. Alors je suis quoi ? » Roman met le doigt sur le principal problème du pays « aujourd’hui les gens ne savent plus qui ils sont. »

Roman, figure emblématique et chanteur du groupe, pourrait être fier et imbu de lui-même. Il n’en est rien. Avec humour, cet homme plein de charme affirme que sa renommée n’est « que de la pub. » Loin du stéréotype de la rock’n’roll star, il donne ses rendez-vous pour le petit-déjeuner dans un café français et passe ses journées à s’occuper de sa fille, à voir ses amis et ses parents et à répéter avec le groupe. « Je ne suis pas un rockeur. Je ne bois pas de bière et je ne me drogue pas... » Plus encore, Roman est contre le mode de vie de destruction des rockeurs, « le flower power, les mouvements contre la guerre du Vietnam et compagnie... c’est fini tout ça. Bob Dylan, Kurt Cobain et les autres sont morts. »
Pourtant c’est un fait : Zdob si Zdub est connu en Russie, en Ukraine et en Roumanie ; et Roman, qu’il le veuille ou non, est la personnalité charismatique du groupe alors que Mikhaïl en est le cerveau artistique. Etrangement, Roman ne se voyait pas musicien. Il est d’ailleurs le seul membre du groupe à ne pas avoir fait d’études musicales mais à posséder un diplôme d’éducateur sportif. « La musique était une passion, mais je ne pensais pas en faire mon boulot. Peut-être était-ce, en fin de compte, ma destinée ? » D’une certaine manière, c’est vrai ; depuis quelques temps, la musique est devenue un sacerdoce pour Roman. « Je veux, avec ma vie, créer quelque chose. »
Malgré leur renommée et leur niveau de performance artistique, Zdub si Zdub souffre encore d’un manque d’infrastructures. Dans leur studio de répétition, installé au rez-de-chaussée d’une école de musique non loin du centre de Chisinau, le sol s’effondre, les murs s’effritent et aucune insonorisation sérieuse n’est installée. Les deux trompettistes professionnels s’entraînent dans le couloir, sur d’anciens fauteuils de cinéma défoncés. Et tout ceci n’est pas du style, malheureusement. « On perd beaucoup d’énergie à cause du manque d’infrastructures, c’est autant de temps que l’on perd musicalement. »

Loin de la pop commerciale du groupe O-Zone, autre groupe moldave mondialement connu depuis leur tube Dragostea Dinstai, Roman et Zdod si Zdub font de la musique avec leurs sentiments et leur cœur. S’inspirant de leurs voyages, de leurs rencontres, Mikhaïl, Roman et les autres se laissent porter par ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils entendent... «  en deux mots : par la vie  » résume Roman. Appréciant la musique du Rajasthan autant que celle de FFF ou que des films de Tony Gatlif, Zdob si Zdub, à l’image de Roman, défend l’idée de la musique comme improvisation et comme sensation ; «  il n’y a pas de formulaire pour faire de la musique. Une belle mélodie n’est pas celle où il y a beaucoup de notes, au contraire c’est celle où il y a beaucoup de pauses. La plus belle musique pour moi, c’est le silence. La musique, qu’on entend dans le silence.  »

Pour visualiser le clip de Boonika bata doba, cliquez ici.

Pour écouter un extrait de Hora Cosmica, cliquez ici.



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Photos : EM et www.zdob-si-zdub.com.



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